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« Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel. […] Le réel n’est généralement admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point : s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.» Clément Rosset

Légendes de  ‘avenue Foch

Lorsque je quittai le petit lycée pour entrer au grand lycée Janson-de-Sailly, je ne changeai ni de bâtiment ni d’architecture, mais seulement d’entrée. Le petit et le grand lycée formaient un seul ensemble, dont les façades ornées de statues et d’effigies de grandes figures de l’histoire s’étendaient de l’avenue Georges-Mandel à l’avenue Victor-Hugo. Le petit lycée regroupait les classes de la sixième à la troisième. Le grand lycée commençait en seconde, allait jusqu’à la terminale et se prolongeait par les classes préparatoires : hypokhâgne, mathématiques spéciales et les autres filières conduisant aux grandes écoles.Le trajet pour rentrer chez moi était plus court. Certains jours, je le faisais à pied. Je traversais la place Victor-Hugo, puis passais devant le Scossa, une brasserie réputée dont la terrasse attirait les lycéens. Les garçons de Janson-de-Sailly y retrouvaient les jeunes filles des établissements voisins, comme les Oiseaux ou Dupanloup. Ces noms évoquaient autant un milieu social qu’un établissement scolaire. À cette époque, les classes mixtes étaient encore rares. Pourtant, à la terrasse du Scossa, garçons et jeunes filles occupaient naturellement des tables séparées. Ils s’observaient de loin, échangeaient parfois un regard, mais les conversations entre eux demeuraient exceptionnelles. C’est là que Dominique Pointeau, un ami d’enfance de Neuilly, me présenta à ce groupe de jeunes gens. Ils avaient une aisance, des manières et une assurance qui appartenaient à un milieu auquel je sentais ne pas appartenir.

Quand le temps était agréable, surtout au printemps ou en septembre, je rentrais à pied avec Shapiro, un camarade discret qui habitait près de la station Argentine. Nous descendions l’avenue Poincaré, puis traversions l’avenue Foch. Au coin de l’avenue se dressait le Palais Rose, dont la réputation alimentait notre imagination.Construit en marbre rose, ce palais avait appartenu à Boniface de Castellane, surnommé Bonnie. Les adultes racontaient ses réceptions fastueuses, avec un tapis rouge qui aurait relié le perron au Bois de Boulogne. Les journaux rapportaient ces fêtes devenues presque légendaires. On disait que le palais renfermait des voitures anciennes, des portraits, des meubles vénitiens et bien d’autres trésors. Comme beaucoup de lycéens, nous avions souvent imaginé franchir un jour la grille pour découvrir ce qui s’y cachait mais bien sûr, sans jamais osé le faire.

Parmi mes camarades de Lycée, Patrice Basile était le seul à habiter l’avenue Foch juste en face du fameux palais Rose. Son père était l’avocat de Fernand Legros, le marchand d’art impliqué dans une vaste affaire de faux tableaux vendus à un collectionneur texan, affaire qui lui valut la prison. Chez Patrice, des tableaux attribués à Dufy ou à Chagall étaient accrochés aux murs, mais portaient en grosses lettres écrite à la craie le mot « faux ». Patrice avait une personnalité contrastée, mêlant assurance, provocation et fragilité. Il quittait souvent le lycée au guidon de sa Triumph Bonneville, une moto qui incarnait à mes yeux la liberté.Derrière cette image se cachait pourtant une vie difficile. Sa mère avec des gros problèmes psychologiques et d’alcool et lui-même sombra plus tard dans l’alcool avant de réussir à s’en sortir. Je le revis plusieurs années après, toujours élégant et brillant. Vers la cinquantaine, il publia un livre émouvant sur ces années perdues. J’appris ensuite sa mort, causée par une hémorragie interne. Je ne pus m’empêcher de penser qu’il avait peut-être replongé au moment où il croyait retrouver une nouvelle vie.

Bien des années plus tard, revenu des États-Unis sans domicile, je louai pour une somme modique une ancienne chambre de gouvernante dans un grand appartement situé à l’angle de l’avenue Foch. La chambre se trouvait au même étage que l’appartement, mais possédait son propre escalier. L’appartement appartenait à une jeune fille, Florence dur Rivaut de Noaille, héritière d’une ancienne famille de banquiers. Elle vivait entourée de meubles anciens, de tapisseries et de souvenirs familiaux. Elle passait de longues heures à relire une correspondance ancienne ou à parler avec quelques amis de province, ce qui lui valait de gigantesques factures de téléphone. Il lui arrivait aussi de venir frapper à ma porte pour me demander de lui tenir compagnie dans cette de meure devenue très silencieuse depuis la disparition de ses parents. Un soir, alors que Florence était partie pour le château de sa famille en province que j’étais seul dans l’appartement, j’y ramenai une jeune beurette rencontrée dans un club de jazz. En nous promenant sur l’avenue Foch, nous fûmes abordés par plusieurs jeunes gens qui nous invitèrent discrètement à une soirée qu’ils qualifiaient de libertine. Elle sembla tentée et me regarda pour connaître ma réaction. Je refusai. Je connaissais suffisamment ce milieu pour savoir que derrière ce genre d’invitation se cachaient souvent la prostitution, les faux-semblants et les mensonges.