blogfiction

ยซ Rien de plus fragile que la facultรฉ humaine dโ€™admettre la rรฉalitรฉ, dโ€™accepter sans rรฉserves lโ€™impรฉrieuse prรฉrogative du rรฉel. [โ€ฆ] Le rรฉel nโ€™est gรฉnรฉralement admis que sous certaines conditions et seulement jusquโ€™ร  un certain point : sโ€™il abuse et se montre dรฉplaisant, la tolรฉrance est suspendue. Un arrรชt de perception met alors la conscience ร  lโ€™abri de tout spectacle indรฉsirable. Quant au rรฉel, sโ€™il insiste et tient absolument ร  รชtre perรงu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.ยป Clรฉment Rosset

Umiversidadad de las Amaricass

ร€ l’est de Puebla, sur les hauts plateaux du Mexique, lร  oรน l’air paraรฎt avoir รฉtรฉ lavรฉ par les vents du ciel, s’รฉtendait l’Universidad de las Amรฉricas. Construite non loin de Cholula, l’antique citรฉ des pyramides, cette universitรฉ amรฉricaine transplantรฉe en terre mexicaine attirait une jeunesse venue de tout le continent. On y rencontrait des รฉtudiants des ร‰tats-Unis, du Canada, du Chili, du Pรฉrou ou d’Argentine, auxquels se mรชlaient les enfants de quelques grandes familles mexicaines. Les cours รฉtaient officiellement bilingues ; dans la rรฉalitรฉ, l’รฉtablissement ressemblait davantage ร  une enclave nord-amรฉricaine oรน de jeunes gens fortunรฉs venaient chercher l’aventure sous un ciel exotique. J’arrivai lร  aprรจs plusieurs semaines d’errance ร  travers le Mexique. Le spectacle qui s’offrit ร  moi me frappa immรฉdiatement. Le plateau semblait se prolonger jusqu’aux confins du monde. ร€ plus de deux mille mรจtres d’altitude, l’air possรฉdait une transparence extraordinaire. D’immenses nuages blancs dรฉrivaient lentement dans un ciel d’une profondeur presque irrรฉelle. Au loin dominait le Popocatepetl, le grand volcan du Mexique, dont le cรดne enneigรฉ se dรฉtachait sur l’horizon avec une majestรฉ tranquille. Parfois, une lรฉgรจre fumรฉe s’รฉlevait de son sommet, rappelant que cette montagne n’รฉtait pas morte mais simplement assoupie.

Le climat me convenait admirablement. J’avais maigri, j’รฉtais en pleine forme et retrouvais une รฉnergie que je croyais perdue. Chaque matin, accompagnรฉ d’Eva, la grande chienne noire de Teresa, je parcourais les chemins qui entouraient Cholula. L’animal semblait avoir adoptรฉ la mission de veiller sur moi. Dรจs que je quittais la maison, elle apparaissait comme par enchantement et prenait sa place ร  mes cรดtรฉs. Les habitants du village nous regardaient souvent avec curiositรฉ. Eva รฉtait impressionnante. Sa robe noire luisait sous le soleil des hauts plateaux et sa dรฉmarche assurรฉe lui donnait l’allure d’un jaguar apprivoisรฉ. Les enfants s’รฉcartaient sur son passage ; les vieillards la suivaient du regard ; les paysans souriaient en voyant cet รฉtrange รฉtranger accompagnรฉ d’un tel compagnon. Je passais ainsi de longues heures ร  dรฉcouvrir Cholula. La ville รฉtait beaucoup plus modeste que sa rรฉputation historique ne l’aurait laissรฉ croire. Ses rues รฉtroites formaient un dรฉdale tranquille de maisons basses aux faรงades colorรฉes. Les marchands ambulants poussaient leurs charrettes dans la poussiรจre tandis que les cloches des nombreuses รฉglises rythmaient la journรฉe. Partout flottaient les odeurs mรชlรฉes des tortillas chaudes, des fruits mรปrs et de la terre volcanique chauffรฉe par le soleil.

Au-dessus de tout cela se dressait la grande pyramide. Les habitants vivaient ร  son ombre depuis des siรจcles et semblaient ne plus lui accorder la moindre attention. Pourtant, sous cette colline artificielle reposait l’un des monuments les plus anciens du continent. Souvent, je m’asseyais sur un muret pour contempler ร  la fois la pyramide et le Popocatepetl. Entre ces deux gรฉants, l’un bรขti par les hommes, l’autre par les forces de la nature, se dรฉroulait la vie simple de Cholula. Grรขce ร  mon anglais presque parfait, beaucoup me prenaient pour un Amรฉricain. Cette confusion me fut rapidement utile. Les premiers รฉtudiants arrivรฉs sur le campus n’avaient qu’une obsession : dรฉcouvrir la lรฉgendaire marijuana mexicaine dont ils avaient tant entendu parler au nord de la frontiรจre. Mon existence de voyageur m’avait appris le langage de la rue et mon espagnol progressait chaque jour. Il ne me fallut pas longtemps pour identifier un garรงon d’une quinzaine d’annรฉes capable de fournir ce que tout le monde recherchait.

Un รฉtudiant amรฉricain ร  la barbe impressionnante me remit vingt dollars. Le lendemain, le jeune intermรฉdiaire revint avec une quantitรฉ d’herbe si considรฉrable que j’en demeurai stupรฉfait. C’รฉtait le fameux Bleu du Popo. Cette variรฉtรฉ poussait sur les pentes du Popocatepetl et possรฉdait une couleur รฉtrange, d’un vert profond tirant vers le bleu. Dans certaines langues indigรจnes de la rรฉgion, le mรชme mot servait d’ailleurs ร  dรฉsigner ces deux couleurs. Lorsque le barbu dรฉcouvrit son trรฉsor, il fut si heureux qu’il m’en abandonna spontanรฉment la moitiรฉ. ร€ partir de ce jour, ma rรฉputation connut une ascension fulgurante. Je vivais alors dans un รฉtat de libertรฉ presque absolue. Les journรฉes s’รฉcoulaient entre les promenades, les rencontres et les dรฉcouvertes. Je frรฉquentais les bains de vapeur municipaux oรน les familles modestes venaient se laver. Pour quelques pesos seulement, un vieux masseur d’origine turque remettait les corps en รฉtat avec une habiletรฉ remarquable. Il faisait craquer les articulations avec la prรฉcision d’un mรฉcanicien et travaillait les muscles avec un savon parfumรฉ dont l’odeur persistait longtemps sur la peau. Jamais je ne m’รฉtais senti aussi bien dans mon corps.

Lorsque Teresa revint, accompagnรฉe de sa mรจre, de sa cousine et de son jeune frรจre, la maison se retrouva soudain pleine ร  craquer. On m’installa sur un canapรฉ au rez-de-chaussรฉe et chacun s’efforรงa de me faire comprendre avec dรฉlicatesse que mon sรฉjour ne pourrait durer รฉternellement. Quelques jours plus tard, juste aprรจs Thanksgiving, on me suggรฉra avec beaucoup de diplomatie qu’il serait peut-รชtre temps de poursuivre ma route. C’est alors qu’intervint Juan Delgado. Juan possรฉdait cette รฉlรฉgance naturelle que l’on rencontre parfois chez les aristocrates mexicains. Il parlait un excellent franรงais et m’offrit l’hospitalitรฉ dans sa maison situรฉe prรจs d’une pulquerรญa. Grรขce ร  lui, je dรฉcouvris un nouveau monde peuplรฉ de personnages singuliers. Parmi eux se trouvait Fipo, gardien du studio de Diego Rivera ร  Mexico. Lorsqu’il n’ouvrait pas les portes du cรฉlรจbre atelier, il enseignait la peinture aux enfants du quartier. Nous dormions dans des hamacs, fumions d’innombrables tokes de mota et passions des nuits entiรจres ร  refaire le monde. Sous le ciel immense du Mexique, la vie semblait alors aussi simple que la course des รฉtoiles. L’universitรฉ continuait cependant de se remplir. Chaque semaine amenait son lot de nouveaux arrivants. Les chambres occupรฉes jusque-lร  par quelques รฉtudiants รฉpars se remplissaient progressivement. Les terrains de sport s’animaient, les salles de cours retrouvaient leur agitation et les soirรฉes devenaient plus nombreuses ร  mesure que s’installait cette jeunesse venue des quatre coins du continent amรฉricain. Ce qui n’avait รฉtรฉ au dรฉpart qu’une petite colonie d’aventuriers perdus sur les hauts plateaux du Mexique prenait peu ร  peu l’allure d’un vรฉritable campus amรฉricain transportรฉ au pied des volcans.

Parmi les nouveaux venus figuraient plusieurs anciens combattants du Vietnam. Le gouvernement des ร‰tats-Unis finanรงait leurs รฉtudes grรขce au GI Bill, et beaucoup profitaient de cette opportunitรฉ pour tenter de reconstruire une existence normale. Ils n’รฉtaient souvent รขgรฉs que de quelques annรฉes de plus que les autres รฉtudiants, mais leurs regards trahissaient une expรฉrience qui les sรฉparait du reste du monde. Ils avaient vu des choses dont ils parlaient rarement et dont les autres ne pouvaient mesurer l’ampleur. Dave รฉtait l’un d’eux. Ancien pilote d’hรฉlicoptรจre Cobra, il รฉtait grand, maigre, nerveux. Ses cheveux commenรงaient dรฉjร  ร  s’รฉclaircir malgrรฉ sa jeunesse et son sourire semblait toujours hรฉsiter entre l’amusement et une inquiรฉtude secrรจte. ร€ cette รฉpoque, personne ne parlait encore de syndrome post-traumatique. On disait simplement que certains hommes avaient rapportรฉ la guerre avec eux. Dave appartenait manifestement ร  cette catรฉgorie. Le soir, lorsque les cours รฉtaient terminรฉs, nous nous retrouvions autour de quelques bouteilles de biรจre ou de tequila. Puis nous prenions place dans sa gigantesque Pontiac dรฉcapotable. La voiture semblait sortie d’un film amรฉricain, immense, chromรฉe, dรฉmesurรฉe comme tout ce qui venait du Nord. Il arrivait alors ร  Dave de fermer les yeux quelques secondes tout en appuyant sur l’accรฉlรฉrateur. La voiture bondissait dans la nuit tandis que les passagers hurlaient ร  la fois de peur et de plaisir. Lui paraissait absent, comme transportรฉ ailleurs. Peut-รชtre revoyait-il les jungles du Vietnam. Peut-รชtre entendait-il encore le bruit des rotors de son appareil au-dessus des riziรจres noyรฉes de pluie.Il nourrissait un projet extravagant qu’il exposait avec le plus grand sรฉrieux. Un jour, affirmait-il, il descendrait l’Amazone en pirogue pour rechercher de l’or. Il parlait de cette aventure comme d’une expรฉdition dรฉjร  planifiรฉe, dรฉcrivant les fleuves, les rapides, les tribus et les rรฉgions inexplorรฉes avec une conviction telle qu’on finissait presque par croire qu’il partirait dรจs le lendemain. Son ami Lee รฉtait tout diffรฉrent. Grand, athlรฉtique, les รฉpaules larges, le regard clair et assurรฉ, il possรฉdait cette confiance tranquille des hommes qui n’ont jamais doutรฉ de leur propre force. Lร  oรน Dave demeurait hantรฉ par ses souvenirs, Lee semblait avoir laissรฉ la guerre derriรจre lui comme on abandonne un vรชtement usรฉ au bord d’une route.

Tous deux organisaient parfois des projections de films tournรฉs pendant leur service militaire. Ils installaient un projecteur huit millimรจtres dans l’intimitรฉ de leur maison de location pour regarder ces images venues d’un autre monde. Sur les murs apparaissaient alors des hรฉlicoptรจres survolant la jungle, des riviรจres couleur de boue, des colonnes de fumรฉe s’รฉlevant au-dessus des arbres. On voyait parfois des soldats assis sur les patins des appareils, les jambes pendantes dans le vide, une bouteille de Rรฉmy Martin ร  la main, comme s’ils participaient ร  une simple excursion. Ces scรจnes possรฉdaient quelque chose d’irrรฉel. La guerre semblait ร  la fois absurde et fascinante. Pourtant, derriรจre les rires et les anecdotes, on devinait qu’elle avait laissรฉ des blessures invisibles dont aucun de ces hommes ne parlait vraiment. Pendant ce temps, ma propre existence suivait un cours beaucoup plus lรฉger. Je participais aux activitรฉs de l’universitรฉ, jouais au rugby, pratiquais le tennis et prenais part ร  la prรฉparation de spectacles รฉtudiants. Ma vie oscillait sans cesse entre l’insouciance de la jeunesse et les rรฉcits de ces hommes revenus d’Asie. Le contraste รฉtait saisissant. D’un cรดtรฉ, l’avenir semblait ouvert ร  toutes les possibilitรฉs ; de l’autre, certains de mes compagnons avaient dรฉjร  connu ce que beaucoup d’hommes ne rencontrent jamais en une vie entiรจre.

C’est ร  cette รฉpoque que je fis la connaissance de Bob Kent. Bob รฉtait lui aussi un vรฉtรฉran du Vietnam, mais tout en lui inspirait immรฉdiatement la sympathie. C’รฉtait un homme immense, robuste, dotรฉ d’une douceur presque dรฉsarmante. Il portait toujours une guitare comme d’autres portent un sac de voyage. La musique l’accompagnait partout. Lorsqu’une conversation devenait trop sรฉrieuse ou qu’un silence gรชnant s’installait, il suffisait qu’il saisisse son instrument pour que l’atmosphรจre change aussitรดt. Il jouait principalement de la musique country. Ses chansons racontaient des routes sans fin, des amours perdues, des villes poussiรฉreuses et des hommes en quรชte d’un bonheur toujours repoussรฉ ร  l’horizon. Sous le ciel du Mexique, ces mรฉlodies amรฉricaines prenaient une couleur particuliรจre. Elles semblaient parler ร  chacun de nous, voyageurs, รฉtudiants ou anciens soldats. Mais Bob possรฉdait une autre particularitรฉ : il รฉtait amoureux. Amoureux comme seuls savent l’รชtre les grands timides. Pendant des semaines, il tourna autour d’une jeune femme sans jamais trouver le courage de lui dรฉclarer ses sentiments. Chaque soir, il me racontait ses hรฉsitations avec un sรฉrieux dรฉsarmant. Il analysait chaque sourire, chaque regard, chaque phrase รฉchangรฉe comme s’il s’agissait d’un problรจme stratรฉgique d’une importance capitale.Un soir, aprรจs l’avoir longtemps รฉcoutรฉ, je finit par lui lancer:
โ€” You’ve got to love the love.

Je ne savais pas moi-mรชme ce que signifiait exactement cette phrase. Elle me semblait vaguement profonde sur le moment. Bob demeura silencieux quelques secondes, puis รฉclata de rire. Quelques jours plus tard, il aborda enfin la jeune femme. Les choses se passรจrent remarquablement bien. Bien des annรฉes plus tard, lorsqu’il meretrouva, il se souvenait encore de cette formule absurde et continuait ร  me remercier pour ce conseil dont ni lui ni moi n’avions jamais rรฉellement compris le sens. Ce fut รฉgalement Bob qui m’enseigna mes premiers accords de guitare. Les soirรฉes se terminaient souvent sous les รฉtoiles. Quelques รฉtudiants assis dans l’herbe, des bouteilles vides dispersรฉes autour de nous, l’ombre gigantesque du Popocatepetl se dessinant dans la nuit et, par-dessus tout, les accords simples d’une guitare country rรฉsonnant dans l’air frais des hauts plateaux. ร€ ces moments-lร , il semblait impossible d’imaginer que cette pรฉriode pรปt avoir une fin

C’est รฉgalement ร  cette รฉpoque que je fis la connaissance de Roberto Benjamin. Avec lui, je pรฉnรฉtrai dans un univers trรจs diffรฉrent de celui des รฉtudiants, des artistes bohรจmes et des anciens combattants du Vietnam. Roberto appartenait ร  une famille aisรฉe de Mexico. Il avait dรฉjร  terminรฉ ses รฉtudes et ne frรฉquentait l’universitรฉ que de faรงon รฉpisodique. Sa prรฉsence attirait immรฉdiatement l’attention. Il circulait au volant d’une splendide Triumph TR5 rouge dont la carrosserie รฉtincelait sous le soleil mexicain comme un bijou mรฉcanique. Dans les rues poussiรฉreuses de Cholula, cette voiture semblait appartenir ร  un autre monde. Les enfants s’arrรชtaient pour la regarder passer. Les jeunes hommes la contemplaient avec envie. Quant aux jeunes femmes, elles remarquaient rarement le vรฉhicule sans remarquer รฉgalement son propriรฉtaire. Roberto n’รฉtait pourtant pas ce que l’on aurait appelรฉ un sรฉducteur. Son vรฉritable charme rรฉsidait dans son intelligence, son humour et sa curiositรฉ. Il possรฉdait cette qualitรฉ rare qui consiste ร  savoir รฉcouter les autres. Nous nous entendรฎmes rapidement. Peut-รชtre parce que nous venions de mondes totalement diffรฉrents. Lui avait grandi dans un milieu privilรฉgiรฉ. Moi, j’รฉtais arrivรฉ lร  aprรจs des mois de voyage, vivant souvent avec trรจs peu d’argent et beaucoup d’improvisation. Cette diffรฉrence rendait nos conversations particuliรจrement intรฉressantes.

Son frรจre Gordon jouait au football avec une รฉquipe locale composรฉe principalement de jeunes gens modestes de Cholula. Cela amusait beaucoup Roberto de voir son frรจre รฉvoluer dans un environnement aussi รฉloignรฉ de celui oรน ils avaient grandi. Les Benjamin semblaient capables de circuler entre plusieurs univers sans appartenir complรจtement ร  aucun. Trรจs vite, Roberto commenรงa ร  m’emmener ร  Mexico. ร€ cette รฉpoque, la capitale mexicaine me fascinait autant qu’elle m’intimidait. Rien, dans mon expรฉrience europรฉenne, ne m’avait prรฉparรฉ ร  une ville d’une telle ampleur. Vue depuis les collines environnantes, elle paraissait s’รฉtendre jusqu’ร  l’horizon, comme si elle n’avait ni commencement ni fin. Des millions de personnes vivaient dans cet immense ocรฉan de bรฉton, de lumiรจre et de bruit.

Chaque voyage รฉtait une aventure. Nous quittions Cholula le matin. La route traversait les plateaux dominรฉs par les volcans avant de plonger progressivement vers la vallรฉe de Mexico. ร€ mesure que nous approchions, la circulation devenait plus dense. Les villages cรฉdaient la place aux banlieues, les banlieues aux quartiers industriels, puis soudain apparaissait la mรฉtropole elle-mรชme, gigantesque, bourdonnante, presque รฉcrasante. Roberto m’entraรฎnait dans des endroits auxquels je n’aurais jamais eu accรจs seul. Il me faisait dรฉcouvrir les quartiers รฉlรฉgants oรน vivaient les familles fortunรฉes de la capitale. Derriรจre de hauts murs protรฉgรฉs par des gardiens se dissimulaient des demeures somptueuses entourรฉes de jardins. L’une d’elles appartenait ร  son pรจre. ‘homme vivait avec l’ancienne nourrice qui avait รฉlevรฉ ses enfants. La maison ressemblait davantage ร  une rรฉsidence diplomatique qu’ร  une habitation privรฉe. Les piรจces รฉtaient vastes, les meubles raffinรฉs, les ล“uvres d’art nombreuses. Pour quelqu’un qui, quelques mois plus tรดt, avait parfois dormi dans des wagons de marchandises ou sur des plages isolรฉes, ce luxe possรฉdait quelque chose d’irrรฉel.

Un soir, alors que nous partagions quelques verres dans un salon aux dimensions impressionnantes, Roberto me fit une confidence qui รฉveilla immรฉdiatement mon imagination. Selon lui, son pรจre occupait une fonction importante au sein de la CIA pour l’Amรฉrique centrale. Il annonรงa cela avec le plus grand naturel, comme s’il m’avait simplement rรฉvรฉlรฉ la profession d’un notaire ou d’un ingรฉnieur. Je ne savais pas s’il disait la vรฉritรฉ. Avec Roberto, il รฉtait parfois difficile de distinguer la confidence authentique de l’histoire embellie. Pourtant, dans le contexte de l’รฉpoque, l’affirmation n’avait rien d’impossible. L’Amรฉrique latine connaissait alors une pรฉriode agitรฉe. Les guรฉrillas se multipliaient. Les coups d’ร‰tat se succรฉdaient. Les services secrets amรฉricains semblaient prรฉsents partout, visibles ou invisibles. Plus Roberto me parlait de son pรจre, plus celui-ci prenait dans mon esprit une dimension presque romanesque. L’homme possรฉdait รฉgalement un restaurant rรฉputรฉ de Mexico : La Reine Blanche. Diplomates, hommes d’affaires, militaires, journalistes et personnages plus difficiles ร  identifier s’y croisaient rรฉguliรจrement. On y รฉchangeait des informations, des promesses, des projets et probablement bien davantage. ร€ vingt ans, je trouvais tout cela extraordinairement fascinant. J’avais l’impression d’observer les coulisses du pouvoir. Quelques mois auparavant, je voyageais parmi les hobos et les ouvriers agricoles. ร€ prรฉsent, je me retrouvais dans des salons frรฉquentรฉs par des hommes qui semblaient participer aux grandes manล“uvres politiques du continent. Cette coexistence de mondes opposรฉs constituait l’une des caractรฉristiques les plus surprenantes du Mexique. En une seule journรฉe, on pouvait partager le repas d’une famille paysanne, boire un pulque dans une taverne populaire, puis terminer la soirรฉe dans un restaurant frรฉquentรฉ par des diplomates et des hommes d’influenc.Je passais ainsi d’un univers ร  l’autre avec la facilitรฉ insouciante de la jeunesse. Je ne me doutais pas encore que cette pรฉriode d’รฉquilibre touchait lentement ร  sa fin.


Autour de moi, certaines tensions commenรงaient ร  apparaรฎtre. Les amitiรฉs devenaient plus complexes. Les relations sentimentales se compliquaient. Quelques jalousies faisaient leur apparition. De petites rumeurs circulaient dรฉjร  dans les couloirs de l’universitรฉ.Comme souvent dans la vie, les premiers signes des difficultรฉs ร  venir รฉtaient presque invisibles. Mais ils รฉtaient bien lร . Parmi les รฉtudiants qui gravitaient autour de notre petit cercle apparut alors Janet. Je serais bien incapable de dire aujourd’hui ร  quel moment prรฉcis elle entra dans ma e. Certaines personnes surgissent avec fracas, d’autres s’installent imperceptiblement dans le dรฉcor jusqu’au jour oรน l’on s’aperรงoit qu’elles en occupent une place importante. Janet appartenait ร  cette seconde catรฉgorie. Blonde, vive, indรฉpendante, elle possรฉdait cette assurance naturelle des jeunes Amรฉricaines de l’รฉpoque, รฉlevรฉes dans la conviction que le monde entier leur รฉtait ouvert. Elle semblait passer d’un groupe ร  l’autre avec une facilitรฉ dรฉconcertante. Son rire รฉclatait souvent au milieu des conversations et attirait immรฉdiatement l’attention. Sans chercher ร  sรฉduire, elle sรฉduisait naturellement. Nous nous retrouvions frรฉquemment lors des soirรฉes organisรฉes sur le campus ou au Tabaco Road, unique vรฉritable bar situรฉ sur la route reliant Cholula ร  l’universitรฉ. Cet รฉtablissement n’avait rien d’exceptionnel. Les murs รฉtaient couverts d’affiches dรฉfraรฎchies, la musique provenait d’un juke-box capricieux et les tables portaient les marques de centaines de soirรฉes รฉtudiantes. Pourtant, pour nous, il reprรฉsentait le centre du monde. Toutes les histoires finissaient par y converger. Les amitiรฉs y naissaient, les romances s’y construisaient, les disputes s’y dรฉclenchaient et les rรฉconciliations s’y cรฉlรฉbraient autour d’une biรจre ou d’un verre de tequila. C’รฉtait lร  que se retrouvait chaque soir cette รฉtrange population composรฉe d’รฉtudiants amรฉricains, de jeunes Mexicains, de voyageurs de passage, d’artistes bohรจmes et d’anciens soldats revenus du Vietnam.

ร€ mesure que les semaines passaient, Janet et moi passรขmes de plus en plus de temps ensemble. Rien n’avait รฉtรฉ prรฉmรฉditรฉ. Nous nous retrouvions simplement cรดte ร  cรดte lors des sorties, des promenades ou des soirรฉes improvisรฉes. ร€ vingt ans, on ne se pose pas toujours beaucoup de questions. On avance portรฉ par les circonstances et l’on dรฉcouvre parfois trop tard que les autres interprรจtent les choses diffรฉremment de vous. C’est prรฉcisรฉment ce qui commenรงa ร  se produire. Lee observait la situation avec une attention croissante. Au dรฉbut, je n’y prรชtai guรจre attention. Son caractรจre naturellement sรปr de lui me faisait croire qu’il รฉtait incapable de jalousie. Je me trompais. Derriรจre son apparente dรฉcontraction se cachait un tempรฉrament beaucoup plus possessif que je ne l’avais imaginรฉ. Lui aussi s’intรฉressait ร  Janet. Peut-รชtre mรชme depuis plus longtemps que moi. Rien n’avait รฉtรฉ clairement exprimรฉ, mais certaines tensions devenaient perceptibles. Quelques silences apparaissaient dans les conversations. Certaines plaisanteries semblaient contenir un arriรจre-goรปt d’amertume. Les regards changeaient parfois de nature lorsqu’ils se posaient sur moi.

Je compris progressivement que je m’รฉtais trouvรฉ placรฉ au centre d’une situation dont je n’avais pas mesurรฉ les implications. Jusque-lร , ma vie mexicaine s’รฉtait dรฉroulรฉe dans une atmosphรจre de libertรฉ presque absolue. Les rencontres se succรฉdaient sans consรฉquences apparentes. Les amitiรฉs naissaient spontanรฉment. Les journรฉes passaient dans une sorte d’insouciance permanente. Pour la premiรจre fois depuis mon arrivรฉe ร  Cholula, je dรฉcouvrais que mรชme au paradis les complications humaines finissent toujours par surgir.

L’ambiance gรฉnรฉrale de l’universitรฉ commenรงait d’ailleurs ร  รฉvoluer. Le semestre avanรงait. Les examens approchaient. Les groupes se formaient et se refermaient. Les premiรจres histoires sentimentales sรฉrieuses apparaissaient. Les rivalitรฉs aussi. Certains รฉtudiants buvaient davantage qu’auparavant. D’autres cherchaient dans la marijuana ou les fรชtes un moyen d’รฉchapper ร  leurs inquiรฉtudes. La lรฉgรจretรฉ des premiers mois faisait peu ร  peu place ร  quelque chose de plus complexe, de plus adulte peut-รชtre. Au mรชme moment, un autre problรจme se dรฉveloppait sans que personne ne mesure immรฉdiatement sa gravitรฉ. Plusieurs รฉtudiants tombรจrent malades. Au dรฉbut, on parla d’une simple รฉpidรฉmie de fatigue. Puis les symptรดmes se multipliรจrent. Une lassitude inhabituelle, des fiรจvres persistantes, des visages qui jaunissaient progressivement. Les mรฉdecins finirent par identifier la cause : une รฉpidรฉmie d’hรฉpatite circulait parmi les รฉtudiants. La nouvelle se rรฉpandit rapidement sur le campus. Chacun connaissait quelqu’un qui avait รฉtรฉ touchรฉ. Les conversations changรจrent brusquement de ton. Les plaisanteries habituelles laissรจrent place ร  l’inquiรฉtude.

C’est alors que Bob Kent me proposa de l’accompagner ร  Acapulco. L’idรฉe paraissait irrรฉsistible. Acapulco reprรฉsentait bien davantage qu’une simple station balnรฉaire. Dans notre imagination, c’รฉtait un lieu mythique, un dรฉcor de cinรฉma suspendu entre les montagnes tropicales et l’ocรฉan Pacifique. Les stars hollywoodiennes y sรฉjournaient. Les milliardaires y amarraient leurs yachts. Les plongeurs de La Quebrada s’y jetaient du haut des falaises devant des foules รฉmerveillรฉes. Pour deux jeunes hommes avides d’aventure, une telle invitation ne pouvait รชtre refusรฉe.

Lorsque je partis pour Acapulco avec Bob Kent, je n’รฉtais dรฉjร  plus tout ร  fait le mรชme homme que celui qui avait dรฉcouvert Cholula quelques mois auparavant. Je me sentais fatiguรฉ sans raison apparente. Une lassitude รฉtrange m’accompagnait depuis plusieurs semaines. Je l’attribuais aux excรจs de la vie รฉtudiante, aux nuits trop courtes, aux fรชtes, aux voyages incessants. Je ne savais pas encore que la maladie commenรงait ร  gagner du terrain.Acapulco exerรงait toujours sa fascination lรฉgendaire. La baie formait un immense croissant bleu entre les montagnes tropicales. Les hรดtels modernes dominaient la plage et les touristes venus du monde entier se pressaient sur le front de mer. Pourtant, ce ne sont ni les hรดtels de luxe ni les cรฉlรฉbritรฉs qui ont laissรฉ la plus forte impression dans ma mรฉmoire.

Je me souviens surtout des vagues. Je passais des heures dans l’ocรฉan ร  pratiquer le body surf. Les rouleaux du Pacifique รฉtaient bien plus puissants que tout ce que j’avais connu jusque-lร . Certaines vagues semblaient se dresser comme des murs d’eau avant de s’effondrer dans un fracas assourdissant. Plusieurs fois, je me retrouvai entraรฎnรฉ sous l’eau avec une violence qui me fit vรฉritablement peur. Je manquais dรฉjร  de force. Je rรฉcupรฉrais mal. Lorsque je regagnais la plage, je demeurais longtemps allongรฉ sur le sable ร  reprendre mon souffle.

ร€ mon retour ร  Cholula, mon รฉtat continua ร  se dรฉgrader. L’รฉpidรฉmie d’hรฉpatite qui circulait parmi les รฉtudiants n’รฉpargnait personne. Je n’รฉtais plus capable de maintenir le rythme qui avait รฉtรฉ le mien durant les premiers mois. Les journรฉes devenaient pรฉnibles. Je dormais davantage. Mon รฉnergie disparaissait peu ร  peu. C’est alors que survint l’incident avec l’administration de l’universitรฉ dont j’avais profitez-en tant que auditeur libre, car je m’รฉtais passionnรฉ pour l’histoire prรฉcolombiennes. Jusqu’alors, ma prรฉsence avait รฉtรฉ tolรฉrรฉe avec une certaine bienveillance. Je gravitais autour du campus sans รชtre vรฉritablement รฉtudiant. J’รฉtais devenu une figure familiรจre mais aussi difficile ร  classer. Les responsables finirent par considรฉrer que cette situation ne pouvait plus durer. Un entretien avec le proviseur mit un terme ร  l’ambiguรฏtรฉ. La dรฉcision fut prise : il รฉtait temps pour moi de partir.Je me retrouvai alors dans une situation dรฉlicate. J’รฉtais malade. Je disposais de trรจs peu d’argent. Les portes qui s’รฉtaient ouvertes quelques mois plus tรดt se refermaient progressivement.

Pendant quelque temps, je logeai dans un petit hรดtel frรฉquentรฉ รฉgalement par Roberto. Les journรฉes s’รฉcoulaient lentement. J’essayais de rรฉflรฉchir ร  la suite sans parvenir ร  trouver de solution รฉvidente. L’avenir, qui quelques semaines auparavant semblait rempli de possibilitรฉs, se rรฉduisait soudain ร  des questions trรจs concrรจtes : oรน dormir, comment manger, comment poursuivre la route. C’est dans ces circonstances que je rencontrai Jo et John les frรจres Teusch. Ils voyageaient ร  bord d’un minibus Volkswagen et s’apprรชtaient ร  rentrer chez eux, ร  Austin. Leur proposition arriva presque comme un cadeau du destin. Ils me proposรจrent simplement de les accompagner jusqu’au Texas. L’idรฉe s’imposa immรฉdiatement. Je n’avais plus grand-chose ร  retenir au Mexique. Ma bonne santรฉ รฉtait revenu. L’universitรฉ appartenait dรฉsormais au passรฉ. Mes ressources รฉtaient presque รฉpuisรฉes.Quelques heures plus tard, je prenais place dans le vieux Volkswagen. Je partais sont payer ma derniรจre semaine ร€ la pension, car je voulais punir il รฉpouvantable patronne qui battait la petite Chabella, sa servante indienne, et dont Roberto m’avez dit qu’elle n’รฉtait que l’esclave adoptรฉ. Le moteur dรฉmarra dans un nuage de poussiรจre. Cholula s’รฉloigna lentement derriรจre nous. Devant s’ouvraient les longues routes du nord. Je quittais le Mexique sans savoir exactement ce qui m’attendait de l’autre cรดtรฉ de la frontiรจre. Mais une chose รฉtait certaine : un chapitre venait de se refermer. Le suivant commencerait au Texas.