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ยซ Rien de plus fragile que la facultรฉ humaine dโ€™admettre la rรฉalitรฉ, dโ€™accepter sans rรฉserves lโ€™impรฉrieuse prรฉrogative du rรฉel. [โ€ฆ] Le rรฉel nโ€™est gรฉnรฉralement admis que sous certaines conditions et seulement jusquโ€™ร  un certain point : sโ€™il abuse et se montre dรฉplaisant, la tolรฉrance est suspendue. Un arrรชt de perception met alors la conscience ร  lโ€™abri de tout spectacle indรฉsirable. Quant au rรฉel, sโ€™il insiste et tient absolument ร  รชtre perรงu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.ยป Clรฉment Rosset

Culte de la raison divine

Lorsque l’homme ne croit plus en un Dieu transcendant, sur quoi fonde-t-il la certitude de son existence ? Sur sa raison ? Sur sa conscience ? Ou bien fait-il de lui-mรชme une sorte de dieu ? Il faut d’abord prรฉciser que la cรฉlรจbre formule de Renรฉ Descartes, ยซ Je pense, donc je suis ยป (Cogito, ergo sum), ne signifie pas : ยซ Je pense, donc je suis Dieu. ยป Elle signifie quelque chose de beaucoup plus modeste et de beaucoup plus radical : mรชme si je doute de tout, je ne peux pas douter que je suis en train de douter. L’acte mรชme de penser prouve qu’il existe au moins un รชtre qui pense : moi. Le cogito รฉtablit une certitude d’existence, non une toute-puissance Si l’on supprime Dieu comme fondement ultime de la vรฉritรฉ, ne risque-t-on pas de faire de la raison humaine l’autoritรฉ suprรชme ? C’est prรฉcisรฉment ce qui a รฉtรฉ reprochรฉ ร  la philosophie moderne. ร€ partir de Descartes, le sujet pensant devient le point de dรฉpart de toute connaissance. Pour certains critiques, l’homme remplace progressivement Dieu comme mesure de toute chose.

Chez Baruch Spinoza, cette idรฉe prend une direction trรจs diffรฉrente. Spinoza ne supprime pas Dieu : il identifie Dieu ร  la Nature (Deus sive Natura). L’intelligence humaine n’est pas divine en elle-mรชme ; elle est une expression limitรฉe de l’intelligence infinie de la Nature. Plus l’homme comprend les lois de la Nature, plus il participe ร  cette intelligence universelle, mais jamais il ne devient Dieu. Il dรฉcouvre simplement qu’il en fait partie. Arthur Schopenhauer renverse encore davantage la perspective. Pour lui, l’intelligence est loin d’รชtre souveraine. Elle n’est qu’un instrument au service d’une force beaucoup plus profonde : la Volontรฉ, une impulsion aveugle qui anime tous les รชtres vivants. L’homme croit souvent agir par raison, alors qu’il rationalise aprรจs coup des dรฉsirs qu’il ne maรฎtrise pas. Dans cette vision, l’athรฉe qui placerait toute sa confiance dans son intelligence commettrait une illusion : il surestime un cerveau qui reste soumis ร  des forces inconscientes. Enfin, Friedrich Nietzsche apporte une rรฉponse encore plus provocatrice. Lorsqu’il proclame que ยซ Dieu est mort ยป, il ne cรฉlรจbre pas simplement l’athรฉisme ; il constate que les fondements religieux traditionnels de la civilisation occidentale se sont effondrรฉs. Le danger est alors double : soit l’homme sombre dans le nihilisme, soit il remplace Dieu par de nouvelles idoles โ€” la raison, la science, le progrรจs, l’ร‰tat ou l’humanitรฉ elle-mรชme. Nietzsche ne demande pas de croire aveuglรฉment en l’intelligence ; il invite ร  crรฉer de nouvelles valeurs, tout en reconnaissant que cette crรฉation exige une responsabilitรฉ immense.

ยซ Lorsque l’homme cesse de croire en un Dieu transcendant, il ne cesse pas nรฉcessairement de croire. Il dรฉplace souvent sa foi. Au lieu de placer sa confiance en une intelligence divine, il la place dans sa propre raison, dans la science ou dans le pouvoir de son cerveau. Le risque est alors de transformer l’esprit humain en nouvelle divinitรฉ. Mais les grands philosophes montrent que cette confiance mรฉrite elle aussi d’รชtre interrogรฉe : pour Descartes, elle fonde seulement l’existence ; pour Spinoza, elle participe ร  une intelligence infinie ; pour Schopenhauer, elle est dominรฉe par la Volontรฉ ; et pour Nietzsche, elle peut devenir une idole parmi d’autres si elle prรฉtend remplacer Dieu. ยป L’รชtre humain ne vit presque jamais sans une forme de confiance fondamentale. La vรฉritable question n’est peut-รชtre pas : ยซ Croit-on ou ne croit-on pas ? ยป mais plutรดt : ยซ En quoi place-t-on finalement sa confiance ? ยป C’est sur ce point que ces quatre philosophes se rejoignent tout en proposant des rรฉponses profondรฉment diffรฉrentes.