Bernard รฉtait un personnage singulier, de ceux quโon ne rencontre quโune fois dans une vie. Le seul, en tout cas, que jโaie jamais connu, capable de ne jamais rien prendre au sรฉrieux. Lโexistence, lโamour , la vie, la mort, tout cela nโรฉtait pour lui que matiรจre ร plaisanterie. Il cultivait un humour nihiliste , un humour dรฉsinvolte, parfois mal compris, notamment dans le monde professionnel, oรน il ne passait pas toujours la rampe.
Je lโavais rencontrรฉ ร lโรขge de dix ans, dans la rue. Il habitait juste en face de chez moi, ร Neuilly-sur-Seine. Issu dโun milieu trรจs modeste dโartistes โ des gens de thรฉรขtre, pour la plupart inconnus โ, il vivait avec les siens dans un petit appartement nichรฉ dans un immeuble de deux รฉtages, coincรฉ entre de sรฉvรจres faรงades haussmanniennes. Une enclave discrรจte, presque invisible, au cลur dโun quartier cossu.
Je ne saurais dire sโil avait suivi de longues รฉtudes secondaires, mais Bernard possรฉdait une vรฉritable culture. Il lisait beaucoup, avec une curiositรฉ insatiable, et cโest lui qui mโouvrit les portes du cinรฉma. Nous allions ร pied, de la porte Maillot jusquโau Trocadรฉro, pour assister ร une projection ร la Cinรฉmathรจque du palais de Chaillot. Pour quelques francs โ parfois pour rien, car nous รฉtions enfants โ, nous dรฉcouvrions des films que je nโaurais jamais imaginรฉ voir ailleurs.
Le reste du temps, nous nous retrouvions ร la Maison de la Culture, toute proche. On y trouvait quelques tables de ping-pong, un laboratoire photo, et surtout un cafรฉ-thรฉรขtre modeste, composรฉ de quelques tables et dโune estrade oรน travaillait de jeunes comรฉdiens, encore maladroits, mais dรฉjร habitรฉs par le feu de la scรจne.
Bernard me guidait, patiemment, dans cet univers. Plus tard, il y eut le Festival dโAvignon, alors largement consacrรฉ au cinรฉma. ร cette รฉpoque, nous partions camper sur lโรฎle du fleuve, et passions nos journรฉes ร courir de projection en projection. Cโest ainsi que je dรฉcouvris des ลuvres majeures du cinรฉma japonais, en version originale, non sous-titrรฉe โ une expรฉrience brute, presque initiatique, oรน lโimage et le silence parlaient plus fort que les mots.
Comme il nโรฉtait pas sursitaire, il fut appelรฉ sous les drapeaux. Il avait dรฉcidรฉ de passer pour fou pour รฉchapper au service militaire. ร lโรฉpoque, il mโรฉcrivait rรฉguliรจrement et me dit que, pour se faire remarquer, il sortit dโune marche de nuit en forรชt, complรจtement nu. Tout le bataillon a dรป chercher le fusil quโil avait perdu, qui coรปtait cher. ร la suite de รงa, il fut affectรฉ au bureau du colonel de la garnison, dans lequel il trouva des documents confidentiels, en fut des photocopies, et les envoya aux gens de la ville. Ces derniers, bien sรปr, les rapportรจrent ร la caserne. Lโarmรฉe ne plaisantait pas. Il fut jugรฉ en cours martial, et au moment de se prรฉsenter durant lโaudience, il sโรฉtala de tout son long, se mit ร genoux, et dit ยซ Jโai fautรฉ, punissez-moi! ยป. Cโest ร ce moment-lร que lโarmรฉe lโenvoya en hรดpital psychiatrique, oรน il resta plusieurs mois. Pendant ce sรฉjour, Bien avant le film ยซ Vol au dessus dโun Nid de Coucou ยป, il รฉcrit un scรฉnario de 400 pages intitulรฉ ยซ Bruits dโAsile ยป, oรน les patients prennent le contrรดle de lโhรดpital et vivent leurs fantaisies. Il crรฉa des personnages tels que le Baron Dรฉgueulos et son chien Vomos.
Grรขce ร son cousin โชDenis Llorca, qui รฉtait connu dans le milieu du thรฉรขtre, il frรฉquenta longtemps le thรฉรขtre de lโOuest parisien dans lequel il tenait des rรดles de hallebardier de piรจces interminables comme celles de Mauriac. ร frรฉquenter le milieu du thรฉรขtre, il obtient de devenir stagiaire, puis assistant monteur dans les studios de Boulogne. Se fait pour lui, une aire de jeux dans laquelle il รฉtait comme un poisson dans lโeau. Son genre de blague, par exemple, รฉtait dโaller piquer les dessous de la star Raquel Welsh pour en faire un trophรฉe.
Bernard รฉtait un cลur dโor, dโune gentillesse et une tolรฉrance quasiment christique, jamais je ne lโai vu avoir de la haine ou du ressentiment pour qui que ce soit. Il avait une prรฉsence calmante et gรฉnรฉreuse qui faisait quโon รฉtait bien avec lui. Mรชme dans le travail, et si techniquement il pouvait manquer de sรฉrieux, le fait dโรชtre avec lui rendait ce travail plus intรฉressant et plus rรฉussi. Tout le monde, M et Bernard et Bernard aimรฉ tout le monde.


