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ยซ Rien de plus fragile que la facultรฉ humaine dโ€™admettre la rรฉalitรฉ, dโ€™accepter sans rรฉserves lโ€™impรฉrieuse prรฉrogative du rรฉel. [โ€ฆ] Le rรฉel nโ€™est gรฉnรฉralement admis que sous certaines conditions et seulement jusquโ€™ร  un certain point : sโ€™il abuse et se montre dรฉplaisant, la tolรฉrance est suspendue. Un arrรชt de perception met alors la conscience ร  lโ€™abri de tout spectacle indรฉsirable. Quant au rรฉel, sโ€™il insiste et tient absolument ร  รชtre perรงu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.ยป Clรฉment Rosset

Bernard Barazer

Bernard รฉtait un personnage singulier, de ceux quโ€™on ne rencontre quโ€™une fois dans une vie. Le seul, en tout cas, que jโ€™aie jamais connu, capable de ne jamais rien prendre au sรฉrieux. Lโ€™existence, lโ€™amour , la vie, la mort, tout cela nโ€™รฉtait pour lui que matiรจre ร  plaisanterie. Il cultivait un humour nihiliste , un humour dรฉsinvolte, parfois mal compris, notamment dans le monde professionnel, oรน il ne passait pas toujours la rampe.

Je lโ€™avais rencontrรฉ ร  lโ€™รขge de dix ans, dans la rue. Il habitait juste en face de chez moi, ร  Neuilly-sur-Seine. Issu dโ€™un milieu trรจs modeste dโ€™artistes โ€” des gens de thรฉรขtre, pour la plupart inconnus โ€”, il vivait avec les siens dans un petit appartement nichรฉ dans un immeuble de deux รฉtages, coincรฉ entre de sรฉvรจres faรงades haussmanniennes. Une enclave discrรจte, presque invisible, au cล“ur dโ€™un quartier cossu.

Je ne saurais dire sโ€™il avait suivi de longues รฉtudes secondaires, mais Bernard possรฉdait une vรฉritable culture. Il lisait beaucoup, avec une curiositรฉ insatiable, et cโ€™est lui qui mโ€™ouvrit les portes du cinรฉma. Nous allions ร  pied, de la porte Maillot jusquโ€™au Trocadรฉro, pour assister ร  une projection ร  la Cinรฉmathรจque du palais de Chaillot. Pour quelques francs โ€” parfois pour rien, car nous รฉtions enfants โ€”, nous dรฉcouvrions des films que je nโ€™aurais jamais imaginรฉ voir ailleurs.

Le reste du temps, nous nous retrouvions ร  la Maison de la Culture, toute proche. On y trouvait quelques tables de ping-pong, un laboratoire photo, et surtout un cafรฉ-thรฉรขtre modeste, composรฉ de quelques tables et dโ€™une estrade oรน travaillait de jeunes comรฉdiens, encore maladroits, mais dรฉjร  habitรฉs par le feu de la scรจne.

Bernard me guidait, patiemment, dans cet univers. Plus tard, il y eut le Festival dโ€™Avignon, alors largement consacrรฉ au cinรฉma. ร€ cette รฉpoque, nous partions camper sur lโ€™รฎle du fleuve, et passions nos journรฉes ร  courir de projection en projection. Cโ€™est ainsi que je dรฉcouvris des ล“uvres majeures du cinรฉma japonais, en version originale, non sous-titrรฉe โ€” une expรฉrience brute, presque initiatique, oรน lโ€™image et le silence parlaient plus fort que les mots.

Comme il nโ€™รฉtait pas sursitaire, il fut appelรฉ sous les drapeaux. Il avait dรฉcidรฉ de passer pour fou pour รฉchapper au service militaire. ร€ lโ€™รฉpoque, il mโ€™รฉcrivait rรฉguliรจrement et me dit que, pour se faire remarquer, il sortit dโ€™une marche de nuit en forรชt, complรจtement nu. Tout le bataillon a dรป chercher le fusil quโ€™il avait perdu, qui coรปtait cher. ร€ la suite de รงa, il fut affectรฉ au bureau du colonel de la garnison, dans lequel il trouva des documents confidentiels, en fut des photocopies, et les envoya aux gens de la ville. Ces derniers, bien sรปr, les rapportรจrent ร  la caserne. Lโ€™armรฉe ne plaisantait pas. Il fut jugรฉ en cours martial, et au moment de se prรฉsenter durant lโ€™audience, il sโ€™รฉtala de tout son long, se mit ร  genoux, et dit ยซ Jโ€™ai fautรฉ, punissez-moi! ยป. Cโ€™est ร  ce moment-lร  que lโ€™armรฉe lโ€™envoya en hรดpital psychiatrique, oรน il resta plusieurs mois. Pendant ce sรฉjour, Bien avant le film ยซ Vol au dessus dโ€™un Nid de Coucou ยป, il รฉcrit un scรฉnario de 400 pages intitulรฉ ยซ Bruits dโ€™Asile ยป, oรน les patients prennent le contrรดle de lโ€™hรดpital et vivent leurs fantaisies. Il crรฉa des personnages tels que le Baron Dรฉgueulos et son chien Vomos.

Grรขce ร  son cousin โ€ชDenis Llorca, qui รฉtait connu dans le milieu du thรฉรขtre, il frรฉquenta longtemps le thรฉรขtre de lโ€™Ouest parisien dans lequel il tenait des rรดles de hallebardier de piรจces interminables comme celles de Mauriac. ร€ frรฉquenter le milieu du thรฉรขtre, il obtient de devenir stagiaire, puis assistant monteur dans les studios de Boulogne. Se fait pour lui, une aire de jeux dans laquelle il รฉtait comme un poisson dans lโ€™eau. Son genre de blague, par exemple, รฉtait dโ€™aller piquer les dessous de la star Raquel Welsh pour en faire un trophรฉe.

Bernard รฉtait un cล“ur dโ€™or, dโ€™une gentillesse et une tolรฉrance quasiment christique, jamais je ne lโ€™ai vu avoir de la haine ou du ressentiment pour qui que ce soit. Il avait une prรฉsence calmante et gรฉnรฉreuse qui faisait quโ€™on รฉtait bien avec lui. Mรชme dans le travail, et si techniquement il pouvait manquer de sรฉrieux, le fait dโ€™รชtre avec lui rendait ce travail plus intรฉressant et plus rรฉussi. Tout le monde, M et Bernard et Bernard aimรฉ tout le monde.