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ยซ Rien de plus fragile que la facultรฉ humaine dโ€™admettre la rรฉalitรฉ, dโ€™accepter sans rรฉserves lโ€™impรฉrieuse prรฉrogative du rรฉel. [โ€ฆ] Le rรฉel nโ€™est gรฉnรฉralement admis que sous certaines conditions et seulement jusquโ€™ร  un certain point : sโ€™il abuse et se montre dรฉplaisant, la tolรฉrance est suspendue. Un arrรชt de perception met alors la conscience ร  lโ€™abri de tout spectacle indรฉsirable. Quant au rรฉel, sโ€™il insiste et tient absolument ร  รชtre perรงu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.ยป Clรฉment Rosset

Prostitution des cerveaux

Faire ce qui ne se fait pas : demander de lโ€™argent pour ce qui doit rester gratuit. La dรฉcision nโ€™appartient pas ร  la femme adulte, le collectif impose ses lois. Les prostituรฉes forment lโ€™unique prolรฉtariat dont la condition รฉmeut autant la bourgeoisie. Au point que souvent des femmes qui nโ€™ont jamais manquรฉ de rien sont convaincues de cette รฉvidence : รงa ne doit pas รชtre lรฉgalisรฉ. Les types de travaux que les femmes non nanties exercent, les salaires misรฉrables pour lesquels elles vendent leur temps nโ€™intรฉressent personne. Cโ€™est leur lot de femmes nรฉes pauvres, on sโ€™y habitue sans problรจme. Dormir dehors ร  quarante ans nโ€™est interdit par aucune lรฉgislation. La clochardisation est une dรฉgradation tolรฉrable. Le travail en est une autre. Alors que, vendre du sexe, รงa concerne tout le monde et les femmes ยซ respectables ยป ont leur mot ร  dire. Depuis dix ans, รงa mโ€™est souvent arrivรฉ dโ€™รชtre dans un beau salon, en compagnie de dames qui ont toujours รฉtรฉ entretenues via le contrat marital, souvent des femmes divorcรฉes qui avaient obtenu des pensions dignes de ce nom, et qui sans lโ€™ombre dโ€™un doute mโ€™expliquent, ร  moi, que la prostitution est en soi une chose mauvaise pour les femmes. Elles savent intuitivement, que ce travail-lร  est plus dรฉgradant quโ€™un autre. Intrinsรจquement. Non pas : pratiquรฉ dans des circonstances bien particuliรจres, mais : en soi. Lโ€™affirmation est catรฉgorique, rarement assortie de nuances, telles que ยซ si les filles ne sont pas consentantes ยป, ou ยซ quand elles ne touchent pas un centime sur ce quโ€™elles font ยป, ou ยซ quand elles sont obligรฉes dโ€™aller travailler dehors aux pรฉriphรฉries des villes ยป. Quโ€™elles soient putes de luxe, occasionnelles, au trottoir, vieilles, jeunes, douรฉes, dominatrices, tox ou mรจres de famille ne fait a priori aucune diffรฉrence.

Virginie Despentes, King Kong thรฉorie. Grasset.

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Le tabou vient-il uniquement de la morale judรฉo-chrรฉtienne sur le sexe ou simplement dโ€™un jugement de la sociรฉtรฉ sur la relation entre argent et organes gรฉnitaux? Lโ€™infirmiรจre ou le proctologue sont aussi en contact avec des organes gรฉnitaux et cela ne pose pas de problรจme. Donc il sโ€™agirait dโ€™un jugement sur lโ€™รฉtat dโ€™esprit dans lequel se fait lโ€™acte de prostitution? Une action avilissante car elle atteint la conscience intime celle qui rรฉside dans notre cerveau.Le cerveau nโ€™est il pas lโ€™organe le plus intime de notre corps? Pourtant ne le laissons nous pas des annรฉes durant utiliser, transformer, chosifier contre de lโ€™argent?

Lโ€™idรฉe de la prostitution du cerveau est puissamment รฉvocatrice, car elle transgresse lโ€™image habituelle que lโ€™on se fait de la prostitution : celle du corps. Ici, ce nโ€™est plus la chair qui est vendue, exploitรฉe ou offerte, mais lโ€™organe le plus intime, le plus cachรฉ, le plus souverain : le cerveau, siรจge de la pensรฉe, Le cerveau est lโ€™ultime sanctuaire. Lร  oรน se forment les pensรฉes inavouรฉes, les intuitions fulgurantes, les rรฉvoltes muettes. Cโ€™est le cล“ur cachรฉ de notre libertรฉ , ce que nul ne peut lire, sinon par nos mots, nos gestes, nos crรฉations.

Vendre son corps, aussi terrible soit lโ€™acte, laisse souvent lโ€™esprit intact. Mais vendre son cerveau, cโ€™est permettre ร  lโ€™autre dโ€™habiter notre esprit , de le coloniser, de lโ€™utiliser comme un outil. Cโ€™est lร  le vrai viol contemporain : celui de lโ€™intรฉrioritรฉ et pourtant, cette prostitution du cerveau est rarement imposรฉe par la force. Elle est souvent dรฉsirรฉe, recherchรฉe, travestie en succรจs . On maquille la compromission en opportunitรฉ, la trahison en adaptation, le mensonge en storytelling. Plus grave encore : certains esprits sโ€™y livrent sans mรชme en avoir conscience, parce quโ€™ils ont รฉtรฉ รฉduquรฉs ร  penser rentable, ร  raisonner utile, ร  servir le pouvoir au lieu de le questionner . Cโ€™est une aliรฉnation douce, insidieuse, oรน lโ€™on ne sent mรชme plus lโ€™odeur de la vente. Si le corps est violable, le cerveau, lui, devrait รชtre inviolable. Et pourtant, cโ€™est lui quโ€™on vend le plus facilement. Que reste-t-il dโ€™un homme ou dโ€™une femme qui ne pense plus par lui-mรชme ? Qui vend ses idรฉes, ses rรชves, sa mรฉmoire comme on vendrait un gigot ? Il reste un fantรดme : un cerveau prostituรฉ, usรฉ par les usages des autres.