Faire ce qui ne se fait pas : demander de lโargent pour ce qui doit rester gratuit. La dรฉcision nโappartient pas ร la femme adulte, le collectif impose ses lois. Les prostituรฉes forment lโunique prolรฉtariat dont la condition รฉmeut autant la bourgeoisie. Au point que souvent des femmes qui nโont jamais manquรฉ de rien sont convaincues de cette รฉvidence : รงa ne doit pas รชtre lรฉgalisรฉ. Les types de travaux que les femmes non nanties exercent, les salaires misรฉrables pour lesquels elles vendent leur temps nโintรฉressent personne. Cโest leur lot de femmes nรฉes pauvres, on sโy habitue sans problรจme. Dormir dehors ร quarante ans nโest interdit par aucune lรฉgislation. La clochardisation est une dรฉgradation tolรฉrable. Le travail en est une autre. Alors que, vendre du sexe, รงa concerne tout le monde et les femmes ยซ respectables ยป ont leur mot ร dire. Depuis dix ans, รงa mโest souvent arrivรฉ dโรชtre dans un beau salon, en compagnie de dames qui ont toujours รฉtรฉ entretenues via le contrat marital, souvent des femmes divorcรฉes qui avaient obtenu des pensions dignes de ce nom, et qui sans lโombre dโun doute mโexpliquent, ร moi, que la prostitution est en soi une chose mauvaise pour les femmes. Elles savent intuitivement, que ce travail-lร est plus dรฉgradant quโun autre. Intrinsรจquement. Non pas : pratiquรฉ dans des circonstances bien particuliรจres, mais : en soi. Lโaffirmation est catรฉgorique, rarement assortie de nuances, telles que ยซ si les filles ne sont pas consentantes ยป, ou ยซ quand elles ne touchent pas un centime sur ce quโelles font ยป, ou ยซ quand elles sont obligรฉes dโaller travailler dehors aux pรฉriphรฉries des villes ยป. Quโelles soient putes de luxe, occasionnelles, au trottoir, vieilles, jeunes, douรฉes, dominatrices, tox ou mรจres de famille ne fait a priori aucune diffรฉrence.
Virginie Despentes, King Kong thรฉorie. Grasset.
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Le tabou vient-il uniquement de la morale judรฉo-chrรฉtienne sur le sexe ou simplement dโun jugement de la sociรฉtรฉ sur la relation entre argent et organes gรฉnitaux? Lโinfirmiรจre ou le proctologue sont aussi en contact avec des organes gรฉnitaux et cela ne pose pas de problรจme. Donc il sโagirait dโun jugement sur lโรฉtat dโesprit dans lequel se fait lโacte de prostitution? Une action avilissante car elle atteint la conscience intime celle qui rรฉside dans notre cerveau.Le cerveau nโest il pas lโorgane le plus intime de notre corps? Pourtant ne le laissons nous pas des annรฉes durant utiliser, transformer, chosifier contre de lโargent?
Lโidรฉe de la prostitution du cerveau est puissamment รฉvocatrice, car elle transgresse lโimage habituelle que lโon se fait de la prostitution : celle du corps. Ici, ce nโest plus la chair qui est vendue, exploitรฉe ou offerte, mais lโorgane le plus intime, le plus cachรฉ, le plus souverain : le cerveau, siรจge de la pensรฉe, Le cerveau est lโultime sanctuaire. Lร oรน se forment les pensรฉes inavouรฉes, les intuitions fulgurantes, les rรฉvoltes muettes. Cโest le cลur cachรฉ de notre libertรฉ , ce que nul ne peut lire, sinon par nos mots, nos gestes, nos crรฉations.
Vendre son corps, aussi terrible soit lโacte, laisse souvent lโesprit intact. Mais vendre son cerveau, cโest permettre ร lโautre dโhabiter notre esprit , de le coloniser, de lโutiliser comme un outil. Cโest lร le vrai viol contemporain : celui de lโintรฉrioritรฉ et pourtant, cette prostitution du cerveau est rarement imposรฉe par la force. Elle est souvent dรฉsirรฉe, recherchรฉe, travestie en succรจs . On maquille la compromission en opportunitรฉ, la trahison en adaptation, le mensonge en storytelling. Plus grave encore : certains esprits sโy livrent sans mรชme en avoir conscience, parce quโils ont รฉtรฉ รฉduquรฉs ร penser rentable, ร raisonner utile, ร servir le pouvoir au lieu de le questionner . Cโest une aliรฉnation douce, insidieuse, oรน lโon ne sent mรชme plus lโodeur de la vente. Si le corps est violable, le cerveau, lui, devrait รชtre inviolable. Et pourtant, cโest lui quโon vend le plus facilement. Que reste-t-il dโun homme ou dโune femme qui ne pense plus par lui-mรชme ? Qui vend ses idรฉes, ses rรชves, sa mรฉmoire comme on vendrait un gigot ? Il reste un fantรดme : un cerveau prostituรฉ, usรฉ par les usages des autres.


