Photo: Dan Hicks et son petit chien aveugle Stiky
Dan Hicks était un un artiste formidable, capable de charmer un public en toutes circonstances. J’ai de très bons souvenirs des moments passés avec lui quand il était un ivrogne déchaîné. Étrangement, ce n’est pas cela qui l’a emporté. Sa boisson préférée était la tequila pamplemousse. Espérons qu’il y ait un bar là où il est maintenant.Dan a écrit certaines des plus grandes chansons, comme I Scare Myself ou How Can I Miss You If You Won’t Go Away?. Il avait beaucoup de fans très dévoués parmi les surfeurs et les travailleurs ordinaires. Il était le héros parfait de la classe moyenne américaine et, dans ses meilleures années, il aurait pu devenir une grande star dans la lignée de Hank Williams..
Dan Hicks demeure l’une des figures les plus singulières de la musique américaine de la côte ouest. À l’époque où San Francisco vibrait sous les déflagrations psychédéliques, les guitares saturées et les utopies hallucinées de la fin des années soixante, lui semblait avancer dans une autre direction, presque à rebours du siècle. Tandis que les foules cherchaient la transe électrique, Hicks ramenait avec une élégance désinvolte les vieux fantômes du swing, du jazz manouche, des cabarets enfumés et des orchestres populaires oubliés. Il donnait l’impression d’un homme qui aurait traversé le tumulte hippie sans jamais s’y abandonner complètement, comme un joueur de poker ironique entré par erreur dans une révolution psychédélique
Avec Dan Hicks and His Hot Licks, il inventa un univers musical presque impossible à classer, où les harmonies féminines, les violons nonchalants et les guitares acoustiques remplaçaient la brutalité du rock alors triomphant. L’absence presque totale de batterie donnait à cette musique un flottement particulier, une manière de suspendre le temps. Chez Hicks, tout semblait léger, presque improvisé, mais cette décontraction cachait une sophistication musicale remarquable. Ses chansons portaient un humour étrange, raffiné, souvent absurde, derrière lequel apparaissait une mélancolie discrète. Il savait sourire du monde sans le condamner, transformer une conversation insignifiante en petite scène de théâtre surréaliste, puis laisser soudain affleurer une émotion véritable.
Sa personnalité fascinait autant qu’elle déroutait. Dan Hicks ne ressemblait ni aux prophètes psychédéliques de Californie, ni aux rock stars avides de gloire. Il cultivait une forme d’élégance bohème, presque aristocratique, mêlée d’ironie et de détachement. On sentait chez lui le refus instinctif du spectaculaire et du commerce tapageur de la célébrité. Il préférait les clubs intimistes aux stades, les arrangements subtils aux démonstrations de puissance, les clins d’œil musicaux aux slogans générationnels. Cette indépendance lui valut de demeurer longtemps un artiste admiré davantage par les musiciens et les connaisseurs que par le grand public.
Pourtant, cette marginalité même explique aujourd’hui la permanence de son œuvre. Là où tant d’artistes de la contre-culture restent enfermés dans leur époque, Dan Hicks paraît avoir échappé au vieillissement du temps. Sa musique flotte encore comme un rêve américain légèrement ivre, quelque part entre un saloon poussiéreux, un club de jazz de San Francisco et une route nocturne perdue dans l’Ouest. Derrière son humour détaché et son apparente légèreté subsiste l’impression d’un homme qui avait compris très tôt que la véritable élégance artistique consiste moins à suivre son époque qu’à inventer silencieusement la sienne.
