{"id":120,"date":"2026-05-08T23:15:45","date_gmt":"2026-05-08T21:15:45","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?page_id=120"},"modified":"2026-05-20T23:29:29","modified_gmt":"2026-05-20T21:29:29","slug":"dan-et-les-badges-puants","status":"publish","type":"page","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/dan-et-les-badges-puants\/","title":{"rendered":"Dan et  les Badges Puants"},"content":{"rendered":"\n<figure class=\"wp-block-image size-full is-resized is-style-default\"><img loading=\"lazy\" decoding=\"async\" width=\"1024\" height=\"1277\" src=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Dan-Gerous.jpg\" alt=\"De \u202aAnne et les badges puants\" class=\"wp-image-345\" style=\"width:677px;height:auto\" srcset=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Dan-Gerous.jpg 1024w, https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Dan-Gerous-241x300.jpg 241w, https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Dan-Gerous-821x1024.jpg 821w, https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Dan-Gerous-768x958.jpg 768w, https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/Dan-Gerous-480x599.jpg 480w\" sizes=\"auto, (max-width: 1024px) 100vw, 1024px\" \/><\/figure>\n\n\n\n<h2 class=\"wp-block-heading\"><strong>Photo: Dan Hicks et Sticky son petit chien aveugle.<\/strong><\/h2>\n\n\n\n<figure class=\"wp-block-audio\"><audio controls src=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-content\/uploads\/2026\/05\/11-Payday-Blues-1.mp3\"><\/audio><\/figure>\n\n\n\n<div class=\"wp-block-columns is-layout-flex wp-container-core-columns-is-layout-8f761849 wp-block-columns-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-column is-layout-flow wp-block-column-is-layout-flow\" style=\"flex-basis:100%\">\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">D<em>an Hicks \u00e9tait un un artiste formidable, capable de charmer un public en toutes circonstances. J\u2019ai de tr\u00e8s bons souvenirs des moments pass\u00e9s avec lui quand il \u00e9tait un ivrogne d\u00e9cha\u00een\u00e9. \u00c9trangement, ce n\u2019est pas cela qui l\u2019a emport\u00e9. Sa boisson pr\u00e9f\u00e9r\u00e9e \u00e9tait la tequila pamplemousse. Esp\u00e9rons qu\u2019il y ait un bar l\u00e0 o\u00f9 il est maintenant. il aurait pu devenir une grande star dans la lign\u00e9e de Hank Williams s&rsquo;il avait pu surmonter ses d\u00e9mons.. Ceci est une histoire vraie.<\/em><\/p>\n<\/blockquote>\n<\/div>\n<\/div>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan cr\u00e8che dans sa maison de banlieue, quelque part du c\u00f4t\u00e9 de San Francisco. Une baraque \u00e0 la d\u00e9co un peu trop charg\u00e9e, h\u00e9ritage confus des ann\u00e9es psych\u00e9d\u00e9liques : couleurs vives, objets rapport\u00e9s d\u2019on ne sait o\u00f9, meubles qui semblent avoir connu plusieurs vies avant d\u2019\u00e9chouer l\u00e0. Rien de franchement laid, rien de vraiment harmonieux non plus. Un endroit qui ressemble \u00e0 quelqu\u2019un ayant longtemps improvis\u00e9 son existence Dans le salon, le t\u00e9l\u00e9phone sonne avec une obstination presque vexante.Une fois. Deux fois. Puis encore. Toujours ce m\u00eame grelot nerveux qui s\u2019invite dans le silence de l\u2019apr\u00e8s-midi comme un importun qui refuse de comprendre qu\u2019il d\u00e9range. Dan serre les dents. Il regarde l\u2019appareil comme on regarde un type qu\u2019on n\u2019a pas envie de recevoir. \u00c7a continue. Il soupire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Toujours le business\u2026, marmonne-t-il pour lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan reste un instant immobile, h\u00e9sitant presque \u00e0 laisser l\u2019objet s\u2019\u00e9poumoner tout seul jusqu\u2019\u00e0 extinction. Puis il se passe une main sur le visage, avec cette r\u00e9signation un peu lasse des hommes qui savent d\u00e9j\u00e0 qu\u2019ils vont d\u00e9crocher malgr\u00e9 eux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Toujours le business ! qu\u2019il grogne en se servant un gin tonic qui pourrait d\u00e9caper un pare-chocs. Il jette un \u0153il noir au combin\u00e9, comme s\u2019il allait lui coller une droite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 La promo ? J\u2019m\u2019en tamponne ! Et les mecs de Los Angeles ? Qu\u2019ils aillent se faire cuire le cul chez Warner avec leurs costards en carton ! &nbsp;J\u2019irai pas me faire camionner par une bande de branleurs sous n\u00e9on !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dehors, c\u2019est l\u2019\u00e9t\u00e9 qui cogne comme un flic mal lun\u00e9. La chaleur te plaque au sol. Alors Dan, il a d\u00e9cid\u00e9 d\u2019envoyer valser le s\u00e9rieux. Vide-grenier. \u00c0 sa sauce.Il a sorti toute la boutique sur le porche : les meubles bringuebalants, les bibelots qui racontent rien, une batterie de rock qui a connu plus de nuits blanches que de r\u00e9glages, des guitares qui ont l\u2019\u00e2me caboss\u00e9e, des amplis qui ronflent comme des moteurs fatigu\u00e9s\u2026 et au milieu, tr\u00f4nant comme un roi de fortune : un cooler de dix litres, blind\u00e9 de glace et de gin tonic. Le nerf de la guerre. Sans oublier Stiky, le petit chien aveugle, qui zigzague entre les pieds comme un philosophe en goguette, et Bernie\u2026 ah, Bernie ! Un type qui comprend autant la musique qu\u2019une hu\u00eetre comprend le patinage artistique, mais qui tape sur la batterie avec une foi d\u00e9sarmante.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Mesdames et messieurs ! lance Dan en levant son verre comme un tribun de bistrot. Je mets \u00e0 prix ce chef-d\u2019\u0153uvre en pl\u00e2tre v\u00e9ritable ! Qui m\u2019en donne un dollar ? Un seul petit dollar, et je vous rajoute mon sourire !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bernie attaque un rythme improbable, un truc qui h\u00e9site entre la crise d\u2019\u00e9pilepsie et la samba en panne. Dan gratte sa guitare comme s\u2019il voulait lui arracher des aveux. \u00c7a part en Jive-Jazz, en freestyle total, en foutoir organis\u00e9. Et pourtant\u2026 La petite foule des passants s\u2019arr\u00eate. D\u2019abord par curiosit\u00e9, ensuite par contagion. Parce que Dan, il a \u00e7a dans le sang : l\u2019humour qui d\u00e9sarme, le culot qui accroche. Les gens rient, tapent dans leurs mains, se laissent embarquer. Le soleil cogne toujours, le t\u00e9l\u00e9phone sonne dans le vide \u00e0 l\u2019int\u00e9rieur, mais sur ce porche bancal, y a un spectacle qui pulse, bricol\u00e9, vivant, foutrement sinc\u00e8re.Et Dan, entre deux accords bancals et une gorg\u00e9e glac\u00e9e, se dit qu\u2019au fond\u2026 le business peut bien aller se faire voir. Deux zigotos en joggings rappliquent, l\u2019air de rien, comme des mouches sur un cadavre encore ti\u00e8de. Dan les a d\u00e9j\u00e0 crois\u00e9s, vaguement, le genre de types qu\u2019on oublie aussit\u00f4t qu\u2019on les a regard\u00e9s. Ils s\u2019incrustent sans demander la permission \u2014 normal, ici, c\u2019est open bar pour les emmerdeurs. La baraque, elle, respire plus\u2026 elle ronfle. Le soir s\u2019est affal\u00e9 avec les invit\u00e9s. Des corps mous, avachis comme des serpilli\u00e8res apr\u00e8s un carnage \u00e0 la bi\u00e8re ti\u00e8de. \u00c7a pue l\u2019alcool, la sueur et les illusions mortes. Dan, lui, \u00e9merge. Lentement. Comme un sous-marin qui remonte avec une sale id\u00e9e en t\u00eate. Il grogne, se redresse, les yeux en vrac, la m\u00e2choire coinc\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Tout le monde dehors\u2026 hurle  \u202aDan. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Silence ? Non. Rires. Des gloussements d\u2019ivrognes qui croient encore \u00eatre vivants. Personne ne bouge. Mauvais calcul.Alors Dan, il sort la musique lourde. Un Mauser. Pas un jouet, non. Un truc qui parle fort et qui discute jamais deux fois. Il le brandit comme un sermon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 DEHORS !&nbsp; L \u00e0, \u00e7a commence \u00e0 sentir la fin de soir\u00e9e\u2026 version morgue. Bernie tente une approche, genre diplomate du dimanche :<br>\u2014 Dan\u2026 mec\u2026 pose \u00e7a\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais Dan, il a d\u00e9croch\u00e9. D\u00e9finitivement. Les plombs ont saut\u00e9 et le courant ne reviendra pas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Il est devenu compl\u00e8tement louf\u2026 marmonne un des joggings, lucidit\u00e9 express.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019autre, moins philosophe, plus nerveux, passe \u00e0 l\u2019action. Il bondit. Pas tr\u00e8s \u00e9l\u00e9gant, mais efficace. Il chope le fusil, ou essaye. Et l\u00e0, c\u2019est le bouquet final. \u00c7a s\u2019emm\u00eale, \u00e7a gueule, \u00e7a cogne. Une baston sale, sans r\u00e8gles, sans classe. Les deux types en surv\u00eat s\u2019acharnent sur Dan, \u00e0 coups de pieds bien plac\u00e9s. Il s\u2019\u00e9croule comme un arbre pourri. Et puis\u2014 BANG. Le coup part. Et l\u00e0, d\u2019un coup, plus personne ne rigole.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chez Bernie, le matin a des airs de mus\u00e9e\u2026 mais un mus\u00e9e qui aurait pass\u00e9 la nuit \u00e0 boire du mauvais whisky. L\u2019appart est chic sans en faire trop : des commodes qui ont vu passer Napol\u00e9on, des tableaux qui regardent de haut et des bibelots qui co\u00fbtent le prix d\u2019un rein. Normal, Bernie est antiquaire \u2014 il vend du pass\u00e9 \u00e0 des gens qui n\u2019ont pas d\u2019avenir. Rose, sa moiti\u00e9, flotte dans la pi\u00e8ce comme un parfum cher. Elle sert le caf\u00e9 avec des gestes de ballerine sous calmants. Dan, lui, \u00e9merge du canap\u00e9. Froiss\u00e9, mais \u00e9trangement doux. Le genre de douceur suspecte, comme un chat qui vient de bouffer le canari.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Salut la compagnie\u2026 qu\u2019il murmure, la voix en velours r\u00e2p\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et v\u2019l\u00e0 que d\u00e9barque Melody, la s\u0153ur jumelle de Rose. Avec des fleurs. Toujours des fleurs. Elle entre comme une promesse qu\u2019on ne tiendra pas. Dan se redresse un peu, les yeux qui brillent d\u2019un vice bon enfant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Ah\u2026 Melody\u2026 si tu savais depuis combien de temps je souffre en silence\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle esquive, la m\u00f4me. Avec humour, avec gr\u00e2ce. Une anguille en robe l\u00e9g\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Continue \u00e0 souffrir, \u00e7a te va bien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais Dan insiste, joue, provoque. Un vieux num\u00e9ro de charme caboss\u00e9. Melody rit, pivote, glisse entre les mots et les mains, et s\u2019\u00e9chappe avec un geste de reine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00c7a ne fait rien, Rose reste avec nous ! balance Dan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Ben voyons `, r\u00e9plique Rose en levant les yeux au ciel. C\u2019est le grand fantasme de Bernie de nous avoir toutes les deux au lit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2013Lot Mon Dieu, quelle horreur !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Je te jure\u2026 ajoute Dan, l\u2019air inspir\u00e9\u2026 quand je sortais avec Melody, j\u2019avais l\u2019impression de coucher avec toi. Bernie \u00e9clate d\u2019un rire idiot. Le rire du type qui comprend apr\u00e8s les autres\u2026 quand il comprend.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Changement de d\u00e9cor. Terrasse du Catalyst, Santa Cruz. Soleil qui tape, mer qui brille, et la faune chic de San Francisco en goguette. Ils sont install\u00e9s comme dans une pub pour le vice \u00e9l\u00e9gantDan : costume blanc, panama inclin\u00e9, allure de truand en vacances.Rose : robe \u00e0 pois, capeline large, regard ailleurs<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 elle plane sans jamais d\u00e9coller. Bernie : grand, neutre, transparent\u2026 sauf quand il boit. L\u00e0, il devient flou.Et Kevin, dix ans, t\u00e9moin silencieux d\u2019un monde d\u00e9j\u00e0 foutu. Dan fronce les sourcils, remue dans sa m\u00e9moire comme dans une poubelle.&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp;&nbsp; <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Dites\u2026 hier soir\u2026 Je me rappelle du coup de feu\u2026 mais apr\u00e8s ?\u2026 J\u2019l\u2019ai peut-\u00eatre descendu, ce con\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bernie ricane, tranquille :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Ouais\u2026 et on a les flics au cul, tant qu\u2019\u00e0 faire !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il boit une gorg\u00e9e, r\u00e9fl\u00e9chit \u00e0 moiti\u00e9 :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Moi, je me rappelle juste que t\u2019\u00e9tais au fond de la bagnole quand on est rentr\u00e9s et moi \u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Silence. Puis :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Champagne ? propose Dan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9videmment. Ils &nbsp;&nbsp;commandent du californien p\u00e9tillant et un brunch \u00e0 l\u2019am\u00e9ricaine : gras, g\u00e9n\u00e9reux, inutile. \u00c0 midi, ils sont d\u00e9j\u00e0 l\u00e9g\u00e8rement allum\u00e9s. Le monde devient plus doux, plus flou, plussupportable. Alors ils vont faire un tour sur le boardwalk. Le vrai cirque. Santa Cruz, ses planches, ses odeurs de friture, ses types louches. Les Hell\u2019s Angels qui tra\u00eenent leurs cuirs comme des drapeaux sales. Et ce foutu roller coaster gigantesque qui grince comme une vieille conscience. Dan regarde tout \u00e7a avec un sourire en coin. Le genre de sourire qui dit que la journ\u00e9e sera belle\u2026\u2026ou tr\u00e8s, tr\u00e8s mauvaise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Kevin, le fil de Rose\u2026 un dr\u00f4le de m\u00f4me. Pas le genre \u00e0 jouer aux billes ni \u00e0 chialer pour un caramel. Non. Un petit prodige, mais version inqui\u00e9tante. Le genre qui vous regarde comme s\u2019il savait d\u00e9j\u00e0 comment vous alliez finir Sur le boardwalk, les machines clignotent comme des yeux malades. \u00c7a tinte, \u00e7a claque, \u00e7a avale des pi\u00e8ces. Et Kevin, lui, il en veut encore. Toujours. Il harc\u00e8le ses vieux pour quelques jetons de plus. Mais les vieux, ils sont planqu\u00e9s dans un bar aux lumi\u00e8res tamis\u00e9es. Une de ces tani\u00e8res o\u00f9 l\u2019alcool coule plus vite que les scrupules. Les gosses ? Interdits. Alors Kevin reste plant\u00e9 \u00e0 la porte. Une silhouette maigre, coinc\u00e9e entre le dehors et le dedans, comme une erreur de casting. Il appelle pas. Il insiste. Il attire l\u2019attention comme il peut, avec cette patience \u00e9trange\u2026 presque d\u00e9rangeante. Dan, lui, est juste \u00e0 c\u00f4t\u00e9. Suffirait d\u2019un regard, d\u2019un geste. Mais non. Il fait semblant de rien voir. Et le pire, c\u2019est que les autres suivent le mouvement. Rideau. Le gamin peut bien exister ou dispara\u00eetre, \u00e7a change rien pour eux. Kevin reste l\u00e0. Longtemps. Trop longtemps. Un coin de porte, un coin de vie. Et pas u&nbsp; ulte pour croiser ses yeux. C\u2019est l\u00e0 qu\u2019elle d\u00e9barque. Une gamine au look new age, genre paix et amour mais avec du courage sous la frange. Elle s\u2019approche, polie comme un dimanche matin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Excusez-moi\u2026 je peux vous parler ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan la regarde, jauge, puis l\u2019invite \u00e0 s\u2019asseoir. Mauvaise id\u00e9e.Elle d\u00e9signe la porte, doucement :<br>\u2014 C\u2019est le v\u00f4tre ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Ouais.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Froid. Sec. Comme un coup de trique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Dans ce cas\u2026 vous devriez peut-\u00eatre lui pr\u00eater attention\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Erreur.Dan se redresse \u00e0 peine, mais son regard devient dur comme une vitre blind\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Vous avez des enfants, vous ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Non\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Alors quand vous en aurez, vous viendrez nous expliquer la vie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pause. Puis le coup de gr\u00e2ce :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 D\u2019ici l\u00e0\u2026 d\u00e9gage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle reste fig\u00e9e. Mauvais r\u00e9flexe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 D\u00c9GAGE, j\u2019te dis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La peur la cueille net. Elle se l\u00e8ve, dispara\u00eet sans demander son reste. Une ombre de plus aval\u00e9e par la nuit. Rose, elle, observe. Fascin\u00e9e.Un petit sourire en coin, pas tr\u00e8s rassurant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 T\u2019as vu comme il est m\u00e9chant\u2026Et dans sa voix, y\u2019avait pas vraiment du reproche. Plut\u00f4t\u2026 de l\u2019admiration.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 la sortie du Catalyst, voil\u00e0 qu\u2019on tombe sur un zigoto bronz\u00e9 comme une merguez oubli\u00e9e au soleil, short Hang Ten coll\u00e9 au fion et sourire de type qui a d\u00fb confondre cerveau et wax de surf. Max, qu\u2019il s\u2019appelle. Genre mec qui glisse plus sur les trottoirs que dans la vie. Il conna\u00eet Dan qui est une c\u00e9l\u00e9brit\u00e9 locale en tant que grand alcoolique mais surtout en tant que chanteur et musicien \u00e0 r\u00e9putation nationale . \u00c9videmment. Dans ce monde-l\u00e0, tout le monde conna\u00eet tout le monde, surtout quand y\u2019a eu de la gn\u00f4le et des percussions sur fond de coucher de soleil \u00e0 Tiburon. \u00c7a cr\u00e9e des liens, m\u00eame entre neurones absents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Viens boire un coup, qu\u2019ils lui disent.<br>\u2014 On te ram\u00e8ne apr\u00e8s. Promis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le \u201cpromis\u201d, mon gars, dans ce genre d\u2019exp\u00e9dition, c\u2019est comme une capote trou\u00e9e : \u00e7a rassure mais \u00e7a ne prot\u00e8ge rien. Dans le Blazer GMC de Bernie, c\u2019est la foire du slip. Derri\u00e8re, Dan gratouille sa guitare espagnole comme s\u2019il s\u00e9duisait une veuve riche, pendant que Max tape sur un bidon en plastique \u2014 un vrai orchestre de clodos c\u00e9lestes. Devant, Kevin fait l\u2019h\u00e9lice \u00e0 la fen\u00eatre, les parents en mode \u201con n\u2019a jamais eu d\u2019enfant\u201d.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Allons chez mon producteur, balance Dan. Palo Alto, pas loin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pas loin\u2026 en Californie, \u00e7a veut dire \u201csuffisamment loin pour faire des conneries avant d\u2019arriver\u201d. La baraque ? Un truc de riche qui pue l\u2019absence. Personne. Le paradis des irresponsables. Ils entrent, fouinent, trouvent le bar \u2014 \u00e9videmment \u2014 et s\u2019installent comme des punaises dans un matelas neuf.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Ray doit \u00eatre \u00e0 L.A., qu\u2019il dit Dan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et vas-y que \u00e7a d\u00e9bouche, que \u00e7a picole, que \u00e7a se met minable comme des s\u00e9nateurs en vacances.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Sa femme est l\u00e0, j\u2019te dis. Y a la bagnole.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une BMW d\u00e9capotable qui brille comme une tentation. Et paf, une silhouette qui se planque derri\u00e8re une porte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Elle ne peut pas me blairer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9tonnant, tiens. Fin d\u2019apr\u00e8s-midi. Les autres reviennent d\u2019une balade, fleurs \u00e0 la main, genre pub pour dentifrice bio. Pendant ce temps, Dan et Bernie sont d\u00e9j\u00e0 \u00e0 l\u2019\u00e9tat liquide. Et l\u00e0\u2026 le drame version cirque. Dan s\u2019installe au volant de la BMW. Les cl\u00e9s sont l\u00e0. Le destin aussi, visiblement bourr\u00e9. Il d\u00e9marre. Radio \u00e0 fond. Il veut attraper le seau \u00e0 glace \u2014 priorit\u00e9 artistique \u2014 mais il tangue comme un lampadaire un soir de temp\u00eate. Il tr\u00e9buche, s\u2019\u00e9croule\u2026 et \u00e9crase l\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur. La bagnole fait un bond de panth\u00e8re d\u00e9bile\u2026et plonge direct dans la piscine. Sortie de sc\u00e8ne : Dan tremp\u00e9 comme une soupe, mais le verre intact.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Cassons-nous avant que les badges puants rappliquent !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lucidit\u00e9 tardive, mais appr\u00e9ciable.Sur la route, \u00e7a s\u00e8che les fringues \u00e0 l\u2019antenne radio. Classe internationale.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 S\u2019ils me cherchent pour le coup de feu, on va en parler \u00e0 la radio !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il trifouille les stations. Nada. Que de la musique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014O\u00f9 on est ?<br>\u2014Sur l\u2019autoroute.<br>\u2014 Elle va o\u00f9 ?<br>\u2014 J\u2019en sais rien.<br>\u2014 Parfait. On y va !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Voil\u00e0 une philosophie qui a fait plus de morts que la peste. Max r\u00e2le pour son short. Le ciel vire au rose, puis au mauve. Silence. Rose ne dit rien. Mauvais signe.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 J\u2019ai faim, couine Kevin.<br>\u2014 Faut de l\u2019essence, grogne Bernie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Sortie d\u2019autoroute. Station paum\u00e9e. Un resto ? Non. Un cabaret d\u2019un autre si\u00e8cle. Jazz, rednecks bien peign\u00e9s, ambiance ann\u00e9es cinquante qui sent la naphtaline et les regrets. Ils s\u2019installent. Boivent. Encore. Dan, d\u00e9j\u00e0 torch\u00e9 comme un parquet cir\u00e9, demande \u00e0 chanter.Et l\u00e0, miracle. Le type devient s\u00e9rieux. Sobre dans la t\u00eate, ivre dans les jambes. Il chante propre. Presque beau.Mais la salle\u2026 la salle s\u2019en fout.Politesse glaciale. Applaudissements ti\u00e8des. Erreur fatale. On refuse qu\u2019il continue. Alors Dan explose.&nbsp;&nbsp;&nbsp; Un torrent d\u2019insanit\u00e9s, un feu d\u2019artifice de vulgarit\u00e9 \u00e0 r\u00e9veiller les morts et faire rougir un docker. La salle est fig\u00e9e. Enterr\u00e9e vivante. On le vire. Rose est cramoisie. Honte maximum.&nbsp;<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 On se tire, qu\u2019elle l\u00e2che.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils d\u00e9gagent. Dan, lui, d\u00e9j\u00e0 reparti :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 On va bien trouver un autre rade\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9videmment.Parce que dans ce genre d\u2019histoire, mon gars, y a toujours un autre rade. Et jamais de sortie de secours.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils d\u00e9bouchent dans un grand hall qui sent le whisky fatigu\u00e9 et les illusions \u00e0 prix cass\u00e9s. Lumi\u00e8res tamis\u00e9es, genre p\u00e9nombre qui pardonne les gueules caboss\u00e9es. Devant, une piste de danse et une sc\u00e8ne rase-mottes o\u00f9 un orchestre a laiss\u00e9 tra\u00eener sa batterie comme un chien oubli\u00e9 sur une aire d\u2019autoroute. Dan et Bernie sont scotch\u00e9s au bar. Ils ne boivent pas : ils travaillent le liquide, consciencieux, appliqu\u00e9s, comme deux employ\u00e9s mod\u00e8les du vice. Les autres m\u00e2chonnent un truc sans conviction.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un type s\u2019approche, reconna\u00eet Dan.<br>\u2014 Je vous offre un verre ?<br>Dan le jauge, l\u2019air de dire qu\u2019il a d\u00e9j\u00e0 vu passer des trains plus int\u00e9ressants.<br>\u2014 Je veux bien le verre. Mais \u00e7a m\u2019oblige \u00e0 vous parler ?<br>\u2014 Non, non !<br>\u2014 Ou \u00e0 vous en payer un ?<br>\u2014 Non, c\u2019est cool\u2026<br>Le gars bat en retraite comme s\u2019il venait d\u2019\u00e9viter une maladie contagieuse.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 peine \u00e9vapor\u00e9, remplac\u00e9 par un mastodonte. Un routier texan, version XXL, pos\u00e9 l\u00e0 comme une armoire qui aurait appris \u00e0 respirer. Dan regarde son verre vide avec une gravit\u00e9 de philosophe de comptoir.<br>\u2014 On est ce qu\u2019on boit\u2026 donc quand ton verre est vide, t\u2019es plus rien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Texan fronce les sourcils. Il pige pas. Il croit qu\u2019on se fout de sa gueule. Mauvaise id\u00e9e. L\u2019air devient \u00e9lectrique, fa\u00e7on orage qui cherche une prise de terre.<br>\u2014 Il est quoi, le monsieur ?<br>\u2014 Musicien, r\u00e9pond Bernie, tranquille.<br>\u2014 Tu joues o\u00f9 ?<br>\u2014 Au Carnegie Hall, par exemple.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Silence. Puis la m\u00e2choire du Texan se serre.<br>\u2014 Tu me prends pour un con ?<br>\u2014 Mon cul, l\u00e2che Dan, d\u00e9j\u00e0 \u00e0 cran.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Erreur strat\u00e9gique. Le genre qui transforme une discussion en bulletin d\u2019hospitalisation.<br>\u2014 C\u2019est \u00e7a, musicien de mon cul !<br>\u2014 Mais corrige-le, ce connard ! piaille la petite bonne femme accroch\u00e9e \u00e0 son bras comme un porte-cl\u00e9s hyst\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le Texan est une montagne. Dan, dans son costard blanc sale, chiffonn\u00e9 comme une mauvaise conscience, fait figure de mouchoir usag\u00e9.<br>\u2014 Il est trop minable pour moi, dit le cow-boy en carton, qui se prend pour John Wayne sans avoir le cheval.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On sent la baston arriver, lourde, in\u00e9vitable. Dan tremble, au bord de l\u2019explosion.<br>\u2014 Mais j\u2019cherche pas la bagarre !<br>\u2014 Alors pourquoi tu fais \u00e7a ?<br>\u2014 Parce que je suis schizophr\u00e9nique !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il le hurle avec une sinc\u00e9rit\u00e9 qui cloue tout le monde sur place. Le mot tombe comme un couperet. Myst\u00e9rieux, inqui\u00e9tant. Le Texan, d\u2019un coup, d\u00e9gonfle. Comme si on venait de lui expliquer que la dynamite pouvait exploser sans pr\u00e9venir. Silence. Puis le brouhaha reprend, plus dense. La salle s\u2019est remplie. Le patron d\u00e9barque, engueule le Texan, r\u00e2le pour la forme. Max rejoint Dan et Bernie au bar. Il se fait tard. Rose tente de d\u00e9crocher Bernie du zinc. Mission impossible. Elle capitule, embarque le gamin et file \u00e0 la voiture. Fin de soir\u00e9e. Les trois artistes sont en plein op\u00e9ra \u00e9thylique. Pendant que Dan discute avec le patron, qui essaie de lui faire admettre qu\u2019il a assez bu pour noyer un cheval, Bernie, lui, a une id\u00e9e de g\u00e9nie. Il traverse toute la salle avec deux \u00e9normes congas piqu\u00e9es sur la sc\u00e8ne. Tranquille. Culott\u00e9. Personne ne capte. Trop occup\u00e9s \u00e0 suivre les gesticulations de Dan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et \u00e7a passe. Dan finit par l\u00e2cher l\u2019affaire. Dehors, ils retrouvent la voiture. Rose et Kevin dorment, \u00e9puis\u00e9s, roul\u00e9s dans le silence. Max d\u00e9niche un m\u00e9got de joint dans son short. Tr\u00e9sor national. Ils tirent dessus comme des naufrag\u00e9s sur une derni\u00e8re bouff\u00e9e d\u2019air.<br>\u2014 On va o\u00f9 maintenant ?<br>Dan regarde la nuit. Pas un bruit. Pas une lumi\u00e8re. Juste le noir qui attend.<br>\u2014 Droit dans la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bernie prend le volant. Il conduit prudemment, un moment. Puis il voit les autres piquer du nez. Alors il s\u2019arr\u00eate, l\u00e0, en pleine cambrousse. Comme si le monde pouvait bien continuer sans eux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Petit matin blafard. Le genre d\u2019aube qui vous colle une claque avant m\u00eame le caf\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La Blazer est plant\u00e9e l\u00e0 comme une \u00e9pave respectable. \u00c0 l\u2019avant, Bernie et Dan. Avachis. Crasseux. Deux rescap\u00e9s d\u2019une guerre contre la bouteille, et c\u2019est la bouteille qui a gagn\u00e9 aux points. Derri\u00e8re, Rose et le m\u00f4me, Kevin, \u00e9tal\u00e9s sur la moquette comme des naufrag\u00e9s qui auraient trouv\u00e9 une plage correcte. Max, lui, a tir\u00e9 le bon num\u00e9ro : une couverture d\u00e9nich\u00e9e on ne sait o\u00f9, et le voil\u00e0 roul\u00e9 en chien de fusil \u00e0 c\u00f4t\u00e9 de la caisse. Dan \u00e9merge. Lentement. Comme un sous-marin en panne. Il ouvre la porti\u00e8re, sort en titubant. Le d\u00e9cor ? Un terrain vague. Pas m\u00eame digne d\u2019un enterrement discret&nbsp; Max remue sur son carr\u00e9 d\u2019herbe. Les deux se regardent. Pas besoin de discours. Ils se mettent en route, direction un groupe de b\u00e2timents industriels qui ont l\u2019air aussi accueillants qu\u2019un commissariat un soir de cuite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Doit bien y avoir un rade ouvert dans ce bled\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils avancent, en silence. Le bitume colle, l\u2019air pique. Et puis ils la voient. La file. Une brochette de types en vrac, mine grise, yeux morts. Align\u00e9s devant une \u00e9choppe crasseuse comme des fid\u00e8les attendant la messe. Sauf qu\u2019ici, le bon dieu s\u2019appelle Alcool, et il ouvre \u00e0 six heures tapantes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Bingo, marmonne Dan.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, c\u2019est pas un bar, c\u2019est une salle d\u2019attente pour \u00e2mes en d\u00e9tresse. On pourrait distribuer de la soupe et des sermons, \u00e7a choquerait personne. Les clients sont agripp\u00e9s \u00e0 leur verre comme \u00e0 une perfusion. Ils boivent \u00e0 petites gorg\u00e9es. Posologie stricte. Th\u00e9rapie liquide.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Max commande un caf\u00e9. Un vrai geste de dissidence.Dan, lui, reste fid\u00e8le \u00e0 sa religion<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>\u2014 Double tequila.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le patron sert sans juger. Il a vu pire. Il verra encore pire. Dan jette un \u0153il autour. Grimace.<br>\u2014 On est o\u00f9, l\u00e0 ?<br>Max souffle sur son caf\u00e9.<br>\u2014 \u00c0 quarante miles au sud de Salinas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan encaisse l\u2019info. Puis, comme si \u00e7a r\u00e9glait tout :<br>\u2014 Allons-y. Hollywood nous attend.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c9videmment. Ils repartent. La Blazer les accueille comme une vieille complice. \u00c0 l\u2019int\u00e9rieur, r\u00e9veil p\u00e2teux. Rose cligne des yeux, Kevin grogne. Bernie renifle l\u2019air, cherche un reste de nuit dans sabouche. Le moteur tousse, puis prend. Et la route s\u2019ouvre devant eux. Direction les r\u00eaves en toc et les lendemains qui cognent.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Au point o\u00f9 on en est, on continue vers le sud. Je sais o\u00f9 aller \u00e0 Los Angeles\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan balance \u00e7a comme une \u00e9vidence. Comme s\u2019il parlait d\u2019aller acheter des clopes. Personne ne discute. Max n\u2019a rien de mieux \u00e0 faire que de suivre ces deux ph\u00e9nom\u00e8nes. Rose flotte encore entre deux mondes, \u00e0 moiti\u00e9 cuite, \u00e0 moiti\u00e9 endormie. Et le m\u00f4me, Kevin\u2026 lui, il fait la gueule. Mais alors, la gueule monumentale. Celle qui dit : \u201cj\u2019ai rien sign\u00e9 pour cette gal\u00e8re\u201d. La Blazer avale la Californie. Le d\u00e9cor change. Le vert se tire, remplac\u00e9 par du sec, du dur, du d\u00e9sert qui vous regarde de travers. La route s\u2019\u00e9tire comme un vieux serpent fatigu\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019arri\u00e8re, Dan s\u2019est trouv\u00e9 une vocation : artiste en cavale. Il gratte sa guitare, compose une chanson au fur et \u00e0 mesure, griffonne des mots sur un bout de papier froiss\u00e9. Un chef-d\u2019\u0153uvre en devenir\u2026 ou un crime contre la musique, \u00e7a d\u00e9pend du degr\u00e9 d\u2019alcool dans le sang. Max, lui, s\u2019est appropri\u00e9 le conga fauch\u00e9 la veille. Il tape dessus avec un s\u00e9rieux d\u2019employ\u00e9 des postes. Boum-boum. Cadence r\u00e9guli\u00e8re. Une vraie section rythmique de clochards inspir\u00e9s. Devant, Bernie conduit. Concentr\u00e9. Ou du moins il fait semblant. Sur l\u2019autoroute, des panneaux gigantesques surgissent. Publicit\u00e9 \u00e0 r\u00e9p\u00e9tition pour un boui-boui monumental dont la sp\u00e9cialit\u00e9, accrochez-vous bien\u2026 soupe aux pois cass\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00c7a donne envie, marmonne Max.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ils finissent par s\u2019arr\u00eater. Le truc est \u00e9norme. Un temple d\u00e9di\u00e9 au l\u00e9gume \u00e9cras\u00e9. On leur sert des bols d\u2019un vert suspect. Kevin regarde \u00e7a comme si on venait de lui proposer de boire du liquide de refroidissement.<br>\u2014 Je mangerai pas ce truc vert !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et voil\u00e0. C\u2019est lanc\u00e9. Le \u201ctruc vert\u201d devient l\u2019arme absolue. La menace supr\u00eame. Kevin r\u00e2le, gigote, pose la question rituelle toutes les cinq minutes :<br>\u2014 C\u2019est quand qu\u2019on arrive ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00e9ponse automatique :<br>\u2014 Calme-toi, sinon on ram\u00e8ne le truc vert.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Silence imm\u00e9diat. Terreur efficace. Quelques heures plus tard, changement de d\u00e9cor. Ils s\u2019arr\u00eatent \u00e0 Santa Anna. Petite ville proprette. Trop propre, m\u00eame. Les trottoirs bien align\u00e9s, les maisons qui sentent la naphtaline et l\u2019ennui. L\u2019Am\u00e9rique moyenne, version carte postale. Sans les taches, sans les histoires. Autant dire un endroit qui ne leur va pas du tout. Ils traversent la ville peinard, genre touristes qui auraient perdu la carte et le sens de la dignit\u00e9. Et l\u00e0, paf, une boutique. V\u00eatements d\u2019occase. Don du c\u0153ur, r\u00e9cup du pauvre La vitrine a l\u2019air d\u2019avoir fait la guerre et perdu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 On va faire du shopping ! balance Rose, les yeux qui brillent comme une m\u00f4me devant une brocante. \u00c9videmment.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan et Max plongent l\u00e0-dedans comme deux fouineurs professionnels. Ils ressortent sap\u00e9s en costumes sombres. De la bonne came, autrefois. Maintenant\u2026 compl\u00e8tement hors du temps. Coupes d\u2019un autre si\u00e8cle. \u00c7a leur donne une allure de gangsters en fin de carri\u00e8re. Les types qu\u2019on appelle quand faut faire peur sans d\u00e9penser trop.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan ajuste son veston, se regarde dans un miroir piqu\u00e9.<br>\u2014 Max Mitraillette et Dan Gerous\u2026 les Badges Puants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il ricane, satisfait de sa connerie.<br>\u2014 Suivez-moi, on va trasher l\u2019\u00e9lite society.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Direction Los Angeles.&nbsp; Le soir tombe. La ville ronronne comme un gros chat qui a mang\u00e9 trop gras. Des bagnoles \u00e9normes glissent au ralenti, pleines de types qui se croient immortels. Dan m\u00e8ne la troupe jusqu\u2019au Ch\u00e2teau Marmont. Le repaire des gens qui comptent\u2026 ou qui font semblant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Et voil\u00e0\u2026 le rendez-vous de l\u2019\u00e9lite.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il entre comme chez lui. Culot maximal. Les autres suivent, un peu sonn\u00e9s, un peu amus\u00e9s. Il finit par d\u00e9nicher son producteur, Ray. Costume impeccable, sourire en plastique.<br>\u2014 Va voir Elisa, elle a des invitations pour toi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elisa, l\u2019assistante, distribue des badges comme des hosties.<br>\u2014 Tenez.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan les regarde, hilare.<br>\u2014 Maintenant, c\u2019est officiel. Dan Gerous et les Badges Puants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bernie et Max hochent la t\u00eate. Ils jouent le jeu. Quelques verres plus tard, ils d\u00e9ambulent. Les costumes de l\u2019Arm\u00e9e du Salut font sensation\u2026 ou scandale, difficile \u00e0 dire. Mais eux, ils s\u2019en foutent. Dan parade comme un ca\u00efd. Bernie et Max, ses hommes de main. Rose et le m\u00f4me suivent, spectateurs d\u2019un film qui n\u2019existe pas. C\u2019est un jeu. Et ils sont bons. La soir\u00e9e se tient l\u00e0-haut, au-dessus de Hollywood. Une baraque immense, style hacienda espagnole. On dirait le d\u00e9cor d\u2019un vieux film de Zorro. Il manque juste les chevaux et les \u00e9p\u00e9es. Tout le gratin est l\u00e0. \u00c7a brille, \u00e7a sourit, \u00e7a ment.Un couple passe pr\u00e8s d\u2019eux. Entour\u00e9. Prot\u00e9g\u00e9. Important.<br>Le mec ? Warren. Le roi d\u2019Hollywood. Le genre qui d\u00e9cide qui vit, qui cr\u00e8ve\u2026 au box-office. La femme \u00e0 son bras\u2026 visage connu. Ancienne gloire. Une chanteuse. L\u2019\u00e9poque des fleurs dans les cheveux et des illusions collectives. Dan la voit. S\u2019approche. Elle d\u00e9tourne le regard. Net. Comme s\u2019il \u00e9tait contagieux. Rose glisse \u00e0 Max, \u00e0 voix basse :<br>\u2014 C\u2019est Michelle. L\u2019ex de Dan. Il s\u2019en est jamais remis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Max plisse les yeux.<br>\u2014 Elle chantait pas avec les Papas and les Mamas, dans le temps ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan, lui, reste plant\u00e9 l\u00e0 une seconde de trop. Comme un type qui vient de se prendre un souvenir en pleine gueule. Puis il se redresse. Ajuste son costume. Et retourne jouer Dan, quand il a les nerfs qui lui montent aux amygdales, faut pas lui chercher des noises. Le mec devient une centrale nucl\u00e9aire avec les barres de contr\u00f4le coinc\u00e9es dans le b\u00e9nitier. Alors il file dans un coin du salon, l\u00e0 o\u00f9 les rupins en smoking sirotent leur flotte \u00e0 bulles en causant cin\u00e9ma d\u2019auteur et placements offshore, et il se met \u00e0 t\u00eater le bourbon comme un noy\u00e9 qui aspire l\u2019air d\u2019une derni\u00e8re chance. Au bout de dix minutes, il navigue d\u00e9j\u00e0 \u00e0 vue. Il se retourne, bam, renverse son verre sur le falzar d\u2019un vieux pingouin amidonn\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Merde ! J\u2019ai des gla\u00e7ons dans la culotte !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et vl\u00e0 qu\u2019il d\u00e9fait sa ceinture au beau milieu de la r\u00e9ception pour aller p\u00eacher les icebergs dans son b\u00e9nard. La moiti\u00e9 des starlettes d\u00e9tournent les yeux en gloussant. L\u2019autre moiti\u00e9 mate le spectacle comme si c\u2019\u00e9tait le final des Oscars.Et l\u00e0 il voit Michelle. Alors \u00e7a lui fait comme une d\u00e9charge de douze mille volts dans le citron. Le grand Dan bondit sur la table du buffet. Les petits fours explosent sous ses godasses comme des escargots sous un bulldozer.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 TOI ! T\u2019AS JAMAIS SU CHANTER !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il braille \u00e7a avec la noblesse d\u2019un taureau bourr\u00e9 dans une chapelle ardente. Son pantalon lui tombe sur les genoux. Le voil\u00e0 en slip au milieu des canap\u00e9s au saumon. Ridicule ? Totalement. Mais il s\u2019en fout avec un h\u00e9ro\u00efsme de pochard c\u00e9leste. Deux types en veste blanche et trois gorilles de s\u00e9curit\u00e9 se pr\u00e9cipitent sur lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Mais c\u2019est un tr\u00e8s bon coup ! continue Dan en moulinant des bras.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au passage il chope une bouteille de champagne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Mettez pas vos sales pattes de badges puants sur moi !`<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il se d\u00e9bat comme un damn\u00e9 qu\u2019on voudrait remettre au cat\u00e9chisme. Finalement les videurs le trimballent dehors en le tenant chacun par un morceau disponible. Rose regarde le d\u00e9sastre avec la lassitude d\u2019une infirmi\u00e8re de guerre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Viens Kev, on court.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le gosse suit sa m\u00e8re sans discuter. Le petit a d\u00e9j\u00e0 compris que les adultes \u00e9taient des enfants qui avaient vieilli de travers. Bernie, lui, continue de suivre Dan comme un labrador m\u00e9lancolique. Il le retrouve sur un point de vue au-dessus de Los Angeles. Toute la ville brille en dessous comme un flipper g\u00e9ant. Dan boude. Oui, un type de deux m\u00e8tres, ivre mort, en slip sous son pantalon d\u00e9croch\u00e9, qui boude face \u00e0 la Cit\u00e9 des Anges. Rose explose contre Bernie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 On rentre ! On va pas continuer \u00e0 suivre ce d\u00e9bile ! T\u2019es pire qu\u2019une groupie !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais Bernie entend plus rien. Il regarde Dan comme certains regardent les apparitions de la Vierge. De guerre lasse, tout le monde remonte dans le Blazer. Max dort d\u00e9j\u00e0, la bouche ouverte, les cheveux pleins de sable et d\u2019embruns. Bernie conduit droit devant lui avec la gr\u00e2ce m\u00e9canique d\u2019un zombie sous calmants. Ils sont si crev\u00e9s qu\u2019ils traversent la fronti\u00e8re mexicaine sans m\u00eame piger qu\u2019ils quittent la Californie. Dans ce sens-l\u00e0, la douane regarde ailleurs. Quelques bornes apr\u00e8s Tijuana, ils tombent sur un h\u00f4tel paum\u00e9 dans une banlieue qui sent la poussi\u00e8re chaude, la bi\u00e8re \u00e9vent\u00e9e et la fin du monde.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l\u2019h\u00f4tel, Rose attaque Bernie sans sommation.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 On n\u2019a qu\u2019\u00e0 le laisser l\u00e0 et rentrer !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Mais on est bien ici\u2026 Je vois pas le probl\u00e8me\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Non seulement t\u2019es en train de devenir un alcoolique confirm\u00e9, mais en plus t\u2019es un l\u00e2che ! T\u2019es hypnotis\u00e9 par ce mec !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bernie encaisse sans r\u00e9pondre. Il a le regard vide des types qui ont d\u00e9j\u00e0 commenc\u00e9 \u00e0 couler mais qui font semblant de flotter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 T\u2019es qu\u2019un ivrogne lamentable ! siffle Rose.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Oh, fais pas la gueule\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Je fais pas la gueule !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Elle attrape Kevin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Viens Kev, on court loin d\u2019ici.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La porte claque derri\u00e8re eux comme un coup de fusil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis Los Angeles, Dan n\u2019a plus d\u00e9croch\u00e9 un mot. Il s\u2019enferme dans sa chambre puis, vers trois plombes du matin, ressort \u00e0 la recherche d\u2019un rade. La ville fronti\u00e8re palpite dans la nuit comme une vieille cicatrice mal referm\u00e9e. Des routards graisseux, des putes fatigu\u00e9es, des camionneurs mexicains et des types sans pass\u00e9 tra\u00eenent dans les rues. Dan adore \u00e7a. L\u00e0 au moins personne ne triche. Il finit dans un troquet ouvert toute la nuit. On y boit en silence. On grogne pour communiquer. On respecte le territoire de l\u2019autre comme des chiens errants autour d\u2019une carcasse. C\u2019est un endroit magnifique pour perdre le peu d\u2019\u00e2me qu\u2019il reste.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le matin, Max revient de la plage en short Hang Ten, les cheveux mouill\u00e9s, bronz\u00e9 comme une publicit\u00e9 pour planches de surf. Dan est vautr\u00e9 dans un transat de l\u2019h\u00f4tel. Rose vient s\u2019asseoir pr\u00e8s de lui.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Je me suis retrouv\u00e9 dans une bagarre avec des tas de clochards\u2026 J\u2019ai dormi au poste. Les flics mexicains m\u2019ont ramen\u00e9. Ils sont toujours plus sympas avec les gringos.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il semble presque apais\u00e9. Comme si finir en cellule \u00e9tait exactement l\u2019endroit qu\u2019il cherchait depuis le d\u00e9but. Puis il parle enfin de Melody. Et quand Dan parle de sa jumelle, \u00e7a devient tout de suite une histoire sacr\u00e9e. \u2014 Pourquoi elle veut pas de moi ? Rose soupire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Elle supportait pas la pression\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan baisse les yeux. Pour la premi\u00e8re fois depuis deux jours, il ressemble \u00e0 un gosse perduApr\u00e8s une nuit de sommeil, ils reprennent la route. Mais ils d\u00e9collent seulement vers le milieu de l\u2019apr\u00e8s-midi, avec des t\u00eates de rescap\u00e9s d\u2019un naufrage alcoolique. \u00c0 la fronti\u00e8re am\u00e9ricaine, catastrophe : aucun passeport. La file avance au ralenti vers la gu\u00e9rite.Dan conduit. Panama viss\u00e9 sur le cr\u00e2ne. Regard d\u2019empereur en cavale. Le douanier demande :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Nationalit\u00e9 ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Dan balance, avec son plus beau chewing-gum accent yankee :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Les \u00c9tats-Unis d\u2019Am\u00e9rique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tout le monde hoche la t\u00eate comme des figurants mal pay\u00e9s. Le type les laisse passer. Parfois les plus grosses impostures tiennent simplement parce qu\u2019elles sont dites avec assez d\u2019aplomb. La route du retour est interminable. Dan et Bernie ont fait le plein de tequila. Ils boivent sans joie, m\u00e9caniquement, comme on met de l\u2019essence dans une voiture qui doit encore rouler cent bornes. La nuit tombe lorsqu\u2019ils d\u00e9passent Los Angeles pour filer vers le d\u00e9sert. Bernie conduit comme un somnambule. Une embard\u00e9e. Rose hurle :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 ARR\u00caTE-TOI !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au lieu de freiner, Bernie acc\u00e9l\u00e8re en \u00e9clatant de rire. Un rire atroce. Le rire des types qui ont d\u00e9croch\u00e9 du r\u00e9el. Alors Rose tend la main et retire la cl\u00e9 de contact d\u2019un coup sec. Le Blazer s\u2019immobilise au milieu du d\u00e9sert, dans un silence \u00e9normeBernie descend pour pisser. Puis refuse de remonter.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Je rentre \u00e0 pied.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il commence \u00e0 marcher le long de la route. Max prend le volant et le suit doucement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Monte\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Je conduis ou je reste ici !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est en plein d\u00e9lire alcoolique. Dan, lui, comate \u00e0 moiti\u00e9 sur la banquette arri\u00e8re. Rose tient Kevin endormi contre elle. Max finit par l\u00e2cher :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 C\u2019est ce que tu veux ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bernie confirme. Rose explose :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Eh ben on y va !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Max red\u00e9marre. Quelques kilom\u00e8tres plus loin, il fait demi-tour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 On retourne le chercher. J\u2019esp\u00e8re qu\u2019il aura d\u00e9gris\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais Bernie a disparu. Le d\u00e9sert est plat. La nuit claire. Pourtant aucune trace.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 La voiture qu\u2019on a crois\u00e9e a d\u00fb le prendre en stop, dit Max. On laisse pas quelqu\u2019un seul ici la nuit\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et effectivement, Brnie avait trouv\u00e9 une caisse. \u00c0 quatre heures du matin il est d\u00e9j\u00e0 rentr\u00e9 chez lui.Ou plut\u00f4t presque. Parce qu\u2019il reste vautr\u00e9 dehors, dans le r\u00e9duit des poubelles de son immeuble, h\u00e9b\u00e9t\u00e9 comme un cosmonaute abandonn\u00e9 sur la mauvaise plan\u00e8te. Sans bouger, il regarde simplement la lumi\u00e8re qui vient de s\u2019allumer dans son appartement.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Photo: Dan Hicks et Sticky son petit chien aveugle. Dan Hicks \u00e9tait un un artiste formidable, capable de charmer un public en toutes circonstances. 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