{"id":103,"date":"1985-05-01T20:09:00","date_gmt":"1985-05-01T18:09:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=103"},"modified":"2026-05-23T11:23:56","modified_gmt":"2026-05-23T09:23:56","slug":"il-etait-une-fois-lurss","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1985\/05\/01\/il-etait-une-fois-lurss\/","title":{"rendered":"il \u00e9tait une fois l&rsquo;URSS"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re fois que je mis les pieds en Union Sovi\u00e9tique, le pays s\u2019enveloppait encore d\u2019une aura de myst\u00e8re et de crainte sourde \u2014 une forteresse id\u00e9ologique aux murailles opaques, fig\u00e9e dans un autre temps. Peu de gens, en France, connaissaient des Russes. Seuls quelques exil\u00e9s de la r\u00e9volution, vieux et discrets, fr\u00e9quentaient la cantine du conservatoire Sergue\u00ef Rachmaninov, sur les quais tranquilles du Trocad\u00e9ro.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 cette \u00e9poque, j\u2019\u00e9tais journaliste pour la r\u00e9daction des journaux et magazines de la Une, la premi\u00e8re cha\u00eene publique. Il m\u2019arrivait de collaborer aussi \u00e0 des projets destin\u00e9s aux \u00c9tats-Unis, produits par Edward Flaherty, un Californien expatri\u00e9 que j\u2019avais rencontr\u00e9 lors de mon retour de Los Angeles, apr\u00e8s notre passage commun sur le show am\u00e9ricain You Ask For It.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Edward me proposa un sujet singulier : suivre la cr\u00e9ation d\u2019une com\u00e9die musicale intitul\u00e9e Les Enfants de la Paix, r\u00e9unissant sur sc\u00e8ne des enfants russes et am\u00e9ricains. Le projet, impuls\u00e9 par un producteur britannique, s\u2019inscrivait dans l\u2019\u00e9lan de d\u00e9tente promu par le nouveau ma\u00eetre du Kremlin, Mikha\u00efl Gorbatchev. Notre \u00e9quipe \u00e9tait h\u00e9t\u00e9roclite : Edward, qui comptait vendre le reportage \u00e0 ABC, Christian Jack, cam\u00e9raman pour CBS, et un homme massif, un peu fatigu\u00e9, envoy\u00e9 par le Wall Street Journal.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Obtenir un visa de tournage n\u2019avait rien d\u2019une formalit\u00e9. L\u2019URSS n\u2019accordait qu\u2019un seul visa presse par pays, assorti d\u2019une obligation de r\u00e9sidence \u00e0 Moscou. En jouant mon va-tout, je me pr\u00e9sentai sans pr\u00e9venir chez le secr\u00e9taire g\u00e9n\u00e9ral de la Une. Il me signa une lettre de mission, sans engagement financier. C\u2019\u00e9tait peu, mais suffisant pour embarquer dans cette aventure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 Moscou, nous f\u00fbmes log\u00e9s dans un h\u00f4tel g\u00e9ant, tout juste construit pour accueillir les \u00e9trangers. Un monde \u00e0 part, sans lien avec la r\u00e9alit\u00e9 quotidienne des Russes. Sur la place Rouge, des gamins silencieux proposaient des poign\u00e9es de roubles pour un seul dollar, alors que le taux officiel fixait le change \u00e0 deux dollars pour un rouble. La p\u00e9restro\u00efka venait \u00e0 peine de na\u00eetre. Les \u00e9trangers \u00e9taient des cr\u00e9atures exotiques, observ\u00e9es avec une curiosit\u00e9 m\u00eal\u00e9e de m\u00e9fiance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un soir, nous f\u00fbmes invit\u00e9s \u00e0 boire un verre chez un architecte am\u00e9ricain. Voil\u00e0 dix ans qu\u2019il vivait l\u00e0, \u00e0 b\u00e2tir la future ambassade des \u00c9tats-Unis. Ami de Reagan, il portait un regard tendre sur les Russes, loin de la parano\u00efa aliment\u00e9e par les m\u00e9dias occidentaux. \u00ab Si les Russes envahissaient New York, plaisanta-t-il, on leur volerait leurs bottes le premier jour. \u00bb Il \u00e9voquait une soci\u00e9t\u00e9 sous contr\u00f4le, certes, mais \u00e9trangement s\u00fbre \u2014 o\u00f9 une femme seule pouvait traverser Moscou \u00e0 pied, en pleine nuit, sans crainte.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La troupe de la com\u00e9die comptait une soixantaine d\u2019enfants \u2014 chanteurs, danseurs, com\u00e9diens, \u00e2g\u00e9s de six \u00e0 quatorze ans, Russes et Am\u00e9ricains m\u00eal\u00e9s. L\u2019orchestre \u00e9tait dirig\u00e9 par Stas Namin, petit-fils d\u2019Anastase Mikoyan, un proche de Staline. Sa compagne, chanteuse, venait de la famille d\u2019Andropov. Aucun des deux n\u2019\u00e9tait v\u00e9ritablement talentueux, mais leur notori\u00e9t\u00e9 leur tenait lieu de l\u00e9gitimit\u00e9. Nous avions l\u00e0 des enfants du syst\u00e8me \u2014 et cela nous rendait, sinon intouchables, du moins prot\u00e9g\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour, Stas nous emmena \u00e0 la campagne. Contr\u00f4l\u00e9s \u00e0 la sortie de la ville, il fallut un \u00e9change rugueux avec la police pour obtenir le passage. Les datchas de la nomenklatura, vant\u00e9es comme des palaces sovi\u00e9tiques, n\u2019\u00e9taient que de modestes pavillons, \u00e0 peine au niveau d\u2019une r\u00e9sidence secondaire fran\u00e7aise.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un soir, nous visit\u00e2mes un vieil acteur c\u00e9l\u00e8bre, ancien interpr\u00e8te de Staline au cin\u00e9ma. On racontait que son appartement, face \u00e0 la Loubianka, \u00e9tait tapiss\u00e9 d\u2019or. Il n\u2019en \u00e9tait rien : les meubles \u00e9taient fatigu\u00e9s, les murs in\u00e9galement peints, et une tristesse poisseuse s\u2019accrochait aux rideaux fan\u00e9s. Le vernis du r\u00eave socialiste s\u2019\u00e9caillait lentement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La tourn\u00e9e nous mena dans plusieurs villes, dont certaines \u00e9taient interdites aux m\u00e9dias \u00e9trangers. \u00c0 Oulianovsk, ville natale de L\u00e9nine, nous film\u00e2mes sa maison \u2014 modeste, propre, fig\u00e9e comme un mus\u00e9e. Quand je demandai pourquoi toutes les maisons n\u2019\u00e9taient pas aussi bien entretenues, Christian me fit signe de me taire. Le silence, ici, tenait lieu de diplomatie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nous devions rejoindre Kiev quand survint la catastrophe de Tchernobyl. L\u2019annonce fut floue. Les enfants re\u00e7urent pour seule consigne de ne plus manger de glaces \u00e0 la cr\u00e8me : les p\u00e2turages seraient, disait-on, contamin\u00e9s. Nous pr\u00eemes la route vers la Crim\u00e9e. Apr\u00e8s un long trajet cahotant, nous atteign\u00eemes Yalta, visit\u00e2mes le palais d\u2019\u00e9t\u00e9 des tsars et les lieux du trait\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et l\u00e0, surprise : c\u2019\u00e9tait la grande f\u00eate annuelle des pionniers sovi\u00e9tiques, \u00e9quivalents de nos scouts. Des milliers d\u2019enfants, en uniforme impeccable, d\u00e9filaient dans un ordre parfait. C\u2019\u00e9tait un carnaval disciplin\u00e9, fascinant dans sa m\u00e9canique collective.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Durant tout le voyage, nous \u00e9tions suivis \u2014 officiellement par nos traducteurs, officieusement par de myst\u00e9rieux accompagnateurs aux visages ferm\u00e9s. Ils nous rappelaient sans cesse ce qu\u2019il ne fallait pas filmer : ponts, a\u00e9roports, gares \u2014 toutes cibles dites \u00ab strat\u00e9giques \u00bb. Christian, espi\u00e8gle, filmait en douce tout ce qui \u00e9tait d\u00e9fendu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">De retour \u00e0 Moscou, nous visit\u00e2mes le bureau local de CBS. La correspondante nous accueillit avec un large sourire. Quand nous mentionn\u00e2mes nos images de ponts interdits, elle nous montra un mur de cassettes : tout le monde filmait ce qu\u2019il ne fallait pas filmer. L\u2019interdit avait quelque chose de folklorique.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le jour du d\u00e9part, le vent fouettait la neige sur le tarmac. \u00c0 l\u2019a\u00e9roport, nos discrets accompagnateurs arboraient des passeports diff\u00e9rents de ceux des citoyens ordinaires. Dans le hall, six officiers du KGB, en uniforme impeccable, bottes brillantes, entouraient un repr\u00e9sentant d\u2019Ostankino, la t\u00e9l\u00e9vision sovi\u00e9tique. L\u2019homme r\u00e9clamait cinquante mille dollars pour l\u2019exportation de nos cassettes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les enfants et leurs accompagnateurs \u00e9taient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 bord. L\u2019\u00e9quipe technique fumait des Marlboro avec les officiers, \u00e9tonnamment courtois. Edward, imperturbable, entama une longue n\u00e9gociation. Une heure plus tard, il consentit \u00e0 signer un ch\u00e8que sans provision de vingt mille dollars. Ce fut notre ticket de sortie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ainsi s\u2019achevait notre p\u00e9riple en URSS. Un monde suspendu, qui vacillait lentement sur ses bases, cherchant encore comment s\u2019ouvrir sans se perdre<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La premi\u00e8re fois que je mis les pieds en Union Sovi\u00e9tique, le pays s\u2019enveloppait encore d\u2019une aura de myst\u00e8re et de crainte sourde \u2014 une forteresse id\u00e9ologique aux murailles opaques, [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":388,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-103","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/103","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=103"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/103\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":104,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/103\/revisions\/104"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media\/388"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=103"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=103"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=103"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}