{"id":277,"date":"1958-05-19T02:04:00","date_gmt":"1958-05-19T01:04:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=277"},"modified":"2026-05-22T19:08:10","modified_gmt":"2026-05-22T17:08:10","slug":"un-ete-au-chateau","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1958\/05\/19\/un-ete-au-chateau\/","title":{"rendered":"Un \u00e9t\u00e9 au ch\u00e2teau"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les \u00e9t\u00e9s, lorsque nous les passions au ch\u00e2teau de Saint-P\u00ea, \u00e0 Puycasquier, dans ce Gers aux lignes douces et \u00e0 l\u2019air alangui, s\u2019imprimaient dans ma m\u00e9moire avec la lenteur dor\u00e9e d\u2019un songe qui, bien que r\u00e9volu, persiste \u00e0 vibrer, comme suspendu, dans les replis les plus secrets de la conscience. \u00c9tait-ce la ti\u00e9deur des jours qui semblaient, dans leur immuable torpeur, s\u2019\u00e9tirer \u00e0 l\u2019infini ? \u00c9tait-ce plut\u00f4t cette odeur ent\u00eatante, presque capiteuse, qui montait de la cave aux murs suintants, o\u00f9 dormaient, align\u00e9s comme de vieux soldats dans une crypte sacr\u00e9e, les f\u00fbts anciens d\u2019Armagnac, si vieux que l\u2019on aurait cru qu\u2019ils pleuraient lentement leurs souvenirs dans l\u2019ombre ? Ou peut-\u00eatre \u00e9taient-ce les briques rouges, patin\u00e9es par des si\u00e8cles d\u2019\u00e9t\u00e9, ces briques du XIIe si\u00e8cle dont la chaleur semblait contenir, comme une urne trop pleine, les soupirs et les voix \u00e9teintes de ceux qui y avaient v\u00e9cu ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mes parents y avaient habit\u00e9, avant que la guerre ne v\u00eent tout fendre, avec Laure, la s\u0153ur de ma m\u00e8re, et son mari, l\u2019\u00e9trange et fascinant Robert Ligier, qu\u2019enfant je regardais avec l\u2019effroi \u00e9merveill\u00e9 que l\u2019on r\u00e9serve aux h\u00e9ros de livres illustr\u00e9s, car il \u00e9tait \u00e0 la fois inventeur, ing\u00e9nieur, aviateur, et, ce qui me le rendait presque mythique, pr\u00e9sident de l\u2019a\u00e9roclub d\u2019Auch. C\u2019est l\u00e0 que, souvent, avec son fils Jean-Pierre, mon cousin, je passais de longues heures au bord des pistes herbeuses, les yeux \u00e9carquill\u00e9s par l\u2019attente fi\u00e9vreuse du vrombissement des moteurs, guettant le moment presque sacr\u00e9 o\u00f9 les Jodels d\u2019\u00e9cole s\u2019\u00e9levaient du sol, comme des oiseaux enfin lib\u00e9r\u00e9s de leurs amarres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">ans leD hangar, \u00e0 l\u2019ombre de ces ailes de toile et de bois, dormait un grand avion, vaisseau fabuleux baptis\u00e9 par ses pilotes <em>Mousquetaire<\/em>, et qui portait, peint sur son flanc, la carte poussi\u00e9reuse et presque effac\u00e9e d\u2019un raid h\u00e9ro\u00efque \u00e0 travers l\u2019Afrique, legs de compagnons de Saint-Exup\u00e9ry, dont le nom seul \u00e9veillait en moi une musique de sable, de vent et d\u2019\u00e9toiles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le soir, quand nous revenions, berc\u00e9s par le balancement des longues journ\u00e9es, il nous \u00e9tait permis, privil\u00e8ge inconcevable, \u00e0 Jean-Pierre et moi, de conduire la DS19 de l\u2019oncle Robert sur les routes d\u00e9sertes et myst\u00e9rieuses du Gers, qui semblaient ne conduire nulle part sinon vers le silence, la nuit, ou le souvenir. Le ch\u00e2teau, vaste et inhabit\u00e9 hors notre pr\u00e9sence, n\u2019\u00e9tait pas chauff\u00e9. Et m\u00eame en \u00e9t\u00e9, il arrivait que le soir nous enveloppe d\u2019un froid inattendu : on se glissait alors dans les draps glac\u00e9s, malgr\u00e9 l\u2019\u00e9dredon, comme on entre dans un r\u00eave un peu trop vaste pour son propre corps, avec, blotti contre moi, le chat du ch\u00e2teau, seul compagnon apte \u00e0 m\u2019en prot\u00e9ger.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je dormais avec une d\u00e9votion animale, dix, parfois onze heures, et c\u2019\u00e9tait un sommeil plein, nourri de la paix muette de ces lieux. Le matin, d\u00e9j\u00e0 inond\u00e9 de lumi\u00e8re, s\u2019ouvrait comme une promesse. Aux premiers cris des oiseaux, je marchais pieds nus dans les couloirs, encore en pyjama, tenant \u00e0 la main ma petite carabine, achet\u00e9e pour trente-sept francs dans l\u2019\u00e9trange boutique du coiffeur du village \u2014 qui, \u00e0 la fois barbier, armurier, et marchand d\u2019asticots, incarnait ce monde rural o\u00f9 tout se m\u00eale sans se confondre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce matin-l\u00e0, empli d\u2019une fiert\u00e9 toute guerri\u00e8re, j\u2019\u00e9tais r\u00e9solu \u00e0 chasser mon d\u00eener. Apr\u00e8s quelques tirs maladroits, je finis par abattre un oiseau d\u2019un bleu et noir si profond que j\u2019en restai fig\u00e9 : il \u00e9tait grand, magnifique, presque royal vivant ; petit, mis\u00e9rable, presque grotesque une fois mort. En le d\u00e9plumant, le c\u0153ur serr\u00e9, j\u2019eus la vague intuition, confuse mais tenace, que quelque chose d\u2019irr\u00e9versible s\u2019\u00e9tait accompli \u2014 et c\u2019est avec un sentiment d\u2019indicible m\u00e9lancolie, comme si j\u2019avais trahi un pacte ancien, que je m\u2019effor\u00e7ai de manger ce repas chiche, cette chair qui avait \u00e9t\u00e9, une heure plus t\u00f4t, une vibration d\u2019ailes dans l\u2019azur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La carabine tirait aussi des balles rondes, et l\u2019ivresse de la puissance m\u2019entra\u00eena \u00e0 de folles exp\u00e9riences : je tirai sur les fa\u00efences d\u2019\u00e9lectricit\u00e9, sur les goutti\u00e8res du ch\u00e2teau, qui, en freinant la balle, lui donnaient ce sifflement \u00e9trange et d\u00e9licieux, semblable \u00e0 un murmure r\u00e9probateur du pass\u00e9. Je fus, pour cela, vertement r\u00e9primand\u00e9, et ce fut, je crois, le dernier instant o\u00f9 j\u2019\u00e9prouvai le d\u00e9sir de tuer. Depuis ce jour, je n\u2019ai plus jamais chass\u00e9. Car quelque chose en moi s\u2019\u00e9tait tu, comme un oiseau qu\u2019on aurait abattu, non pas dehors, mais dans le jardin secret du c\u0153ur.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les \u00e9t\u00e9s, lorsque nous les passions au ch\u00e2teau de Saint-P\u00ea, \u00e0 Puycasquier, dans ce Gers aux lignes douces et \u00e0 l\u2019air alangui, s\u2019imprimaient dans ma m\u00e9moire avec la lenteur dor\u00e9e [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":303,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-277","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/277","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=277"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/277\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":278,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/277\/revisions\/278"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media\/303"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=277"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=277"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=277"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}