{"id":40,"date":"2026-05-04T15:07:06","date_gmt":"2026-05-04T13:07:06","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=40"},"modified":"2026-05-23T11:13:37","modified_gmt":"2026-05-23T09:13:37","slug":"rever-cest-vivre-aussi","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/2026\/05\/04\/rever-cest-vivre-aussi\/","title":{"rendered":"Vivre ses r\u00eaves ou r\u00e9ver sa vie ?"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La question semble d\u2019abord inviter \u00e0 une forme d\u2019h\u00e9ro\u00efsme intime, une exhortation \u00e0 l\u2019action : ne pas se contenter de r\u00eaver sa vie comme on r\u00eave la mer devant un bureau, mais oser la vivre, la saisir \u00e0 pleines mains, quitte \u00e0 se br\u00fbler les ailes. Pourtant, cette opposition apparente masque un paradoxe plus profond, presque vertigineux, que Cl\u00e9ment Rosset, philosophe du r\u00e9el sans fard, ne cesse d\u2019explorer : et si le r\u00eave, loin d\u2019\u00eatre un \u00e9lan vers la vie, n\u2019\u00e9tait qu\u2019un \u00e9cran de fum\u00e9e ? Une mani\u00e8re subtile \u2014 et tragiquement humaine \u2014 de fuir ce qui est`.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 en croire Rosset, la tentation du double est universelle. Chaque homme, au fond de lui, nourrit le fantasme d\u2019une r\u00e9alit\u00e9 parall\u00e8le, d\u2019un monde corrig\u00e9, embelli, transfigur\u00e9 par l\u2019imaginaire. Ce monde r\u00eav\u00e9 n\u2019a pas besoin d\u2019exister pour s\u00e9duire : il suffit qu\u2019il promette autre chose que l\u2019ennui, la douleur, l\u2019injustice du r\u00e9el brut. Le r\u00eave devient alors un refuge, un simulacre qui permet de supporter l\u2019insupportable \u2014 ou plut\u00f4t, de d\u00e9tourner le regard. Le r\u00eave est anesth\u00e9siant : il prot\u00e8ge, certes, mais il endort.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">R\u00eaver sa vie, dans cette perspective, revient \u00e0 se construire un d\u00e9cor de th\u00e9\u00e2tre o\u00f9 l\u2019on joue le r\u00f4le flatteur de celui que l\u2019on voudrait \u00eatre, dans une vie que l\u2019on ne vit pas vraiment. C\u2019est vivre en spectateur de soi-m\u00eame, dans un r\u00e9cit int\u00e9rieur cousu de \u00ab si seulement \u00bb et de \u00ab un jour peut-\u00eatre \u00bb. Mais vivre ses r\u00eaves, au sens propre, suppose au contraire de confronter ses d\u00e9sirs \u00e0 la mati\u00e8re rugueuse du r\u00e9el, de descendre de la sc\u00e8ne pour entrer dans l\u2019ar\u00e8ne. Or, c\u2019est l\u00e0 que r\u00e9side la difficult\u00e9 : la r\u00e9alit\u00e9 est sans piti\u00e9. Elle ne fait pas de place aux illusions, elle les fracasse. Ce monde, dit Rosset, \u00ab se moque de ce que les hommes sont comme de ce qu\u2019ils y font. \u00bb On n\u2019y est pas attendu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Faut-il d\u00e8s lors renoncer au r\u00eave ? Pas n\u00e9cessairement. Mais il faut sans doute apprendre \u00e0 r\u00eaver autrement. Non pas r\u00eaver pour fuir, mais r\u00eaver pour \u00e9clairer ce qui est. Non pas substituer au monde un double id\u00e9alis\u00e9, mais habiter ce monde-ci avec assez de lucidit\u00e9 pour en tirer la beaut\u00e9 tremblante, souvent d\u00e9risoire, parfois bouleversante. La vie r\u00e9elle, dans sa nudit\u00e9, n\u2019est ni un r\u00eave ni un cauchemar : elle est ce qu\u2019elle est, dissonante, impr\u00e9visible, fragile. Vivre ses r\u00eaves n\u2019a donc de sens que si l\u2019on consent d\u2019abord \u00e0 regarder en face la mati\u00e8re du r\u00e9el \u2014 m\u00eame lorsqu\u2019elle d\u00e9pla\u00eet.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Rosset nous met en garde, non contre le r\u00eave lui-m\u00eame, mais contre son d\u00e9tournement : contre le mensonge de l\u2019id\u00e9al qui devient tyrannie, contre l\u2019illusion d\u2019un ailleurs qui condamne le pr\u00e9sent. \u00c0 trop r\u00eaver sa vie, on risque de ne plus la vivre du tout. \u00c0 vouloir fuir ce qui est, on perd le go\u00fbt du monde tel qu\u2019il s\u2019offre, et l\u2019on s\u2019aveugle \u00e0 sa po\u00e9sie discr\u00e8te.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Finalement, il ne s\u2019agit peut-\u00eatre pas de choisir entre r\u00eaver sa vie ou vivre ses r\u00eaves, mais d\u2019apprendre \u00e0 faire co\u00efncider les deux. \u00c0 r\u00eaver dans sa vie, et non \u00e0 la place de sa vie. Car le plus grand r\u00eave est parfois celui qui accepte de s\u2019incarner, maladroitement, dans le r\u00e9el imparfait. Celui qui ne cherche pas un double du monde, mais s\u2019invite dans sa v\u00e9rit\u00e9 m\u00eame.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>La question semble d\u2019abord inviter \u00e0 une forme d\u2019h\u00e9ro\u00efsme intime, une exhortation \u00e0 l\u2019action : ne pas se contenter de r\u00eaver sa vie comme on r\u00eave la mer devant un [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":338,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-40","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=40"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":157,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/40\/revisions\/157"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media\/338"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=40"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=40"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=40"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}