{"id":436,"date":"1964-05-25T18:49:00","date_gmt":"1964-05-25T17:49:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=436"},"modified":"2026-05-28T11:53:48","modified_gmt":"2026-05-28T09:53:48","slug":"legendes-de-avenue-foch","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1964\/05\/25\/legendes-de-avenue-foch\/","title":{"rendered":"L\u00e9gendes de \u00a0&lsquo;avenue Foch"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque, quittant les \u00e9troites cours ombrag\u00e9es du petit lyc\u00e9e pour les vastes all\u00e9es rectilignes du grand \u00e9tablissement Janson-de-Sailly, dont la sortie donnait, comme par une co\u00efncidence d\u2019urbanisme destin\u00e9e \u00e0 renforcer le sentiment d\u2019\u00e9l\u00e9vation sociale, au coin m\u00eame de l\u2019avenue Victor Hugo \u2014 nom qui d\u00e9j\u00e0, en lui seul, portait toute une promesse de grandeur litt\u00e9raire et d\u2019exigence r\u00e9publicaine \u2014, il me suffisait, \u00e0 la fin des cours, de marcher distraitement, l\u2019esprit encore impr\u00e9gn\u00e9 de fragments de version latine ou d\u2019ombres entrevues dans les regards des camarades, jusqu\u2019\u00e0 l\u2019arr\u00eat de bus d\u2019o\u00f9 partait l&rsquo;avenue Poincar\u00e9, qui filait \u00e0 travers le XVIe arrondissement vers la porte Maillot, o\u00f9 mes parents habitaient.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce trajet, que certains jours je faisais \u00e0 pied, semblait alors une promenade rituelle, ponctu\u00e9e de lieux familiers, presque mythologiques \u00e0 force d\u2019habitude : la place Victor Hugo, aux perspectives ouvertes, \u00e9tait domin\u00e9e par l\u2019\u00e9l\u00e9gante fa\u00e7ade du Scossa, une brasserie comme on en voit peu \u00e0 Paris, dont la terrasse abritait sous son auvent rigide mais protecteur un th\u00e9\u00e2tre social des plus subtils : les gar\u00e7ons du lyc\u00e9e, encore engonc\u00e9s dans leur adolescence raide, tentaient d\u2019y croiser le regard des jeunes filles venues des cours priv\u00e9s, des institutions aux noms d\u2019oiseaux ou de vieilles familles : les Oiseaux, Dupanlou, autant d\u2019enseignes qui semblaient d\u00e9signer non une p\u00e9dagogie mais une appartenance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les classes mixtes \u00e9taient encore une exception, et pourtant, \u00e0 la terrasse du Scossa, un invisible mais ind\u00e9fectible cordon s\u00e9parait les sexes : les gar\u00e7ons d\u2019un c\u00f4t\u00e9, les jeunes filles de l\u2019autre, comme s\u2019ils se contemplaient dans une sym\u00e9trie invers\u00e9e, chacun r\u00eavant l\u2019autre sans jamais oser l\u2019approcher. C\u2019est l\u00e0, dans ce th\u00e9\u00e2tre feutr\u00e9, que Dominique Pointeau, ami d\u2019enfance venu de Neuilly, m\u2019introduisit, non sans une certaine solennit\u00e9, aupr\u00e8s de ces jeunes gens qui portaient en eux, d\u00e9j\u00e0, comme un parfum d\u2019aristocratie parisienne, un d\u00e9tachement mondain, une aisance inconsciente, que je contemplais avec la distance \u00e9merveill\u00e9e de celui qui, sans les envier tout \u00e0 fait, sent confus\u00e9ment qu\u2019il n\u2019en fait pas partie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parfois, lorsque le ciel se montrait cl\u00e9ment et que l\u2019air du soir avait cette douceur qu\u2019on ne per\u00e7oit qu\u2019\u00e0 Paris au printemps ou en septembre, je d\u00e9cidais de rentrer \u00e0 pied, accompagn\u00e9 de Shapiro, camarade taciturne mais fid\u00e8le, qui demeurait du c\u00f4t\u00e9 d\u2019Argentine, une station avant la mienne. Nous descendions alors l\u2019avenue Poincar\u00e9, en bavardant ou en nous taisant, et traversions l\u2019avenue Foch, cette coul\u00e9e verte et majestueuse, si large qu\u2019elle semblait davantage con\u00e7ue pour les processions imp\u00e9riales que pour le commun des passants. L\u00e0, au coin droit, s\u2019\u00e9levait le fameux Palais Rose, que la rumeur, entretenue par les bribes de conversation des adultes et la fascination de nos jeunes esprits, avait investi d\u2019un pouvoir l\u00e9gendaire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce palais, b\u00e2ti tout en marbre ros\u00e9, aurait appartenu \u00e0 un certain Boniface de Castellane \u2014 surnomm\u00e9 Bonnie \u2014, figure \u00e9l\u00e9gante et frivole des Ann\u00e9es Folles, dont les garden-parties \u00e0 tapis rouge long de plusieurs centaines de m\u00e8tres, allant du perron jusqu\u2019au Bois de Boulogne, \u00e9taient rapport\u00e9es par les journaux comme des bacchanales modernes. Il se disait, et nous voulions le croire, qu\u2019on y conservait des tr\u00e9sors : des voitures anciennes, des portraits d\u00e9fra\u00eechis, des meubles v\u00e9nitiens ; et l\u2019id\u00e9e de franchir un jour la grille, de faire le mur, avait travers\u00e9 plus d\u2019une fois nos imaginations de lyc\u00e9ens.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parmi mes condisciples du lyc\u00e9e, un seul, Patrice Basile, habitait l\u2019avenue Foch. Il \u00e9tait, en quelque sorte, le descendant moral de Bonnie, avec cette diff\u00e9rence qu\u2019il appartenait d\u00e9j\u00e0 \u00e0 un monde o\u00f9 l\u2019\u00e9l\u00e9gance se m\u00ealait au scandale. Son p\u00e8re, avocat de Fernand Legros \u2014 ce marchand d\u2019art qui, dans une affaire aux ramifications sordides et presque romanesques, avait \u00e9coul\u00e9 des millions de faux tableaux \u00e0 un collectionneur texan \u2014, avait connu la prison. Chez Patrice, les toiles de Dufy ou de Chagall, expos\u00e9es dans le salon familial, portaient en grosses lettres de craie l\u2019inscription ironique : <em>faux<\/em>. Il y avait chez lui un m\u00e9lange troublant d\u2019exub\u00e9rance et de lucidit\u00e9, d\u2019arrogance et de souffrance. Il partait du lyc\u00e9e sur sa Triumph Bonneville, et je l\u2019enviais \u2014 cette moto \u00e9tait moins un v\u00e9hicule qu\u2019un symbole, une extension de sa libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais derri\u00e8re l\u2019image flamboyante, il y avait l\u2019ombre : une m\u00e8re alcoolique, une solitude tragique, une descente dans l\u2019alcool qu\u2019il parvint un jour \u00e0 interrompre. Je l\u2019ai crois\u00e9 parfois, plus tard, toujours brillant, toujours mondain. Vers la cinquantaine, il avait \u00e9crit un livre poignant sur ses ann\u00e9es perdues, et lorsqu\u2019on m\u2019apprit qu\u2019il \u00e9tait mort d\u2019une h\u00e9morragie interne, j\u2019imaginai sans difficult\u00e9 \u2014 peut-\u00eatre \u00e0 tort, peut-\u00eatre avec cette cruaut\u00e9 du soup\u00e7on propre aux survivants \u2014 qu\u2019il s\u2019\u00e9tait laiss\u00e9 griser, au moment m\u00eame o\u00f9 il pensait rena\u00eetre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Bien plus tard, revenu des \u00c9tats-Unis sans logis ni port d\u2019attache, j\u2019avais trouv\u00e9 refuge pour une somme modique dans une chambre de gouvernante d&rsquo;un grand appartement au coin de l&rsquo;avenue Foch. Cette chambre \u00e9tait situ\u00e9e au m\u00eame \u00e9tage que l&rsquo;appartement, mais avec son propre escalier. Ce vaste appartement appartenait \u00e0 Florence Durivault, h\u00e9riti\u00e8re d\u00e9chue d\u2019une lign\u00e9e bancaire, qui vivait dans une sorte de silence de province, bien qu\u2019entour\u00e9e de moulures, de tapisseries ternies, et d\u2019un pass\u00e9 qui semblait l\u2019alourdir plus qu\u2019il ne l\u2019\u00e9levait. Elle passait ses journ\u00e9es \u00e0 lire des lettres anciennes, \u00e0 bavarder avec des amis invisibles, et parfois venait frapper \u00e0 ma porte, timide mais insistante, me demandant de lui tenir compagnie dans cet univers fig\u00e9 o\u00f9 le temps semblait suspendu depuis le d\u00e9c\u00e8s de ses parents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un soir, alors que je me trouvais seul dans cet appartement d\u00e9sert, j\u2019avais ramen\u00e9 une jeune fille, une beurette s\u00e9duite \u00e0 la fois par la musique d\u2019un club de jazz et par le myst\u00e8re de ce logis bourgeois. Tandis que nous fl\u00e2nions sur l\u2019avenue Foch, entre les lampadaires \u00e0 l\u2019\u00e9clat feutr\u00e9 et les haies bien taill\u00e9es, nous avions \u00e9t\u00e9 abord\u00e9s par un groupe de jeunes hommes qui, \u00e0 mi-voix, nous propos\u00e8rent de les suivre \u00e0 une soir\u00e9e qu\u2019ils qualifi\u00e8rent de \u00ab\u00a0libertine\u00a0\u00bb. Elle, curieuse et tent\u00e9e, me jeta un regard interrogateur ; mais moi, qui connaissais trop bien les coulisses sordides, les prostitutions voil\u00e9es et les mensonges parfum\u00e9s qui r\u00e9gnaient sur cette avenue de marbre et d\u2019ombres, je refusai.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Lorsque, quittant les \u00e9troites cours ombrag\u00e9es du petit lyc\u00e9e pour les vastes all\u00e9es rectilignes du grand \u00e9tablissement Janson-de-Sailly, dont la sortie donnait, comme par une co\u00efncidence d\u2019urbanisme destin\u00e9e \u00e0 renforcer [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":439,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-436","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-non-classe"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/436","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=436"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/436\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":437,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/436\/revisions\/437"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media\/439"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=436"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=436"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=436"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}