{"id":442,"date":"2020-05-31T15:47:00","date_gmt":"2020-05-31T13:47:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=442"},"modified":"2026-06-13T01:22:22","modified_gmt":"2026-06-12T23:22:22","slug":"442","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/2020\/05\/31\/442\/","title":{"rendered":"Prostitution des cerveaux"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><em>Faire ce qui ne se fait pas : demander de l\u2019argent pour ce qui doit rester gratuit. La d\u00e9cision n\u2019appartient pas \u00e0 la femme adulte, le collectif impose ses lois. Les prostitu\u00e9es forment l\u2019unique prol\u00e9tariat dont la condition \u00e9meut autant la bourgeoisie. Au point que souvent des femmes qui n\u2019ont jamais manqu\u00e9 de rien sont convaincues de cette \u00e9vidence : \u00e7a ne doit pas \u00eatre l\u00e9galis\u00e9. Les types de travaux que les femmes non nanties exercent, les salaires mis\u00e9rables pour lesquels elles vendent leur temps n\u2019int\u00e9ressent personne. C\u2019est leur lot de femmes n\u00e9es pauvres, on s\u2019y habitue sans probl\u00e8me. Dormir dehors \u00e0 quarante ans n\u2019est interdit par aucune l\u00e9gislation. La clochardisation est une d\u00e9gradation tol\u00e9rable. Le travail en est une autre. Alors que, vendre du sexe, \u00e7a concerne tout le monde et les femmes \u00ab respectables \u00bb ont leur mot \u00e0 dire. Depuis dix ans, \u00e7a m\u2019est souvent arriv\u00e9 d\u2019\u00eatre dans un beau salon, en compagnie de dames qui ont toujours \u00e9t\u00e9 entretenues via le contrat marital, souvent des femmes divorc\u00e9es qui avaient obtenu des pensions dignes de ce nom, et qui sans l\u2019ombre d\u2019un doute m\u2019expliquent, \u00e0 moi, que la prostitution est en soi une chose mauvaise pour les femmes. Elles savent intuitivement, que ce travail-l\u00e0 est plus d\u00e9gradant qu\u2019un autre. Intrins\u00e8quement. Non pas : pratiqu\u00e9 dans des circonstances bien particuli\u00e8res, mais : en soi. L\u2019affirmation est cat\u00e9gorique, rarement assortie de nuances, telles que \u00ab si les filles ne sont pas consentantes \u00bb, ou \u00ab quand elles ne touchent pas un centime sur ce qu\u2019elles font \u00bb, ou \u00ab quand elles sont oblig\u00e9es d\u2019aller travailler dehors aux p\u00e9riph\u00e9ries des villes \u00bb. Qu\u2019elles soient putes de luxe, occasionnelles, au trottoir, vieilles, jeunes, dou\u00e9es, dominatrices, tox ou m\u00e8res de famille ne fait a priori aucune diff\u00e9rence<\/em>. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"has-text-align-right wp-block-paragraph\">Virginie Despentes, King Kong th\u00e9orie. Grasset.<\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"> `<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le tabou vient-il uniquement de la morale jud\u00e9o-chr\u00e9tienne sur le sexe ou simplement d\u2019un jugement de la soci\u00e9t\u00e9 sur la relation entre argent et organes g\u00e9nitaux? L\u2019infirmi\u00e8re ou le proctologue sont aussi en contact avec des organes g\u00e9nitaux et cela ne pose pas de probl\u00e8me. Donc il s\u2019agirait d\u2019un jugement sur l\u2019\u00e9tat d\u2019esprit dans lequel se fait l\u2019acte de prostitution? Une action avilissante car elle atteint la conscience intime celle qui r\u00e9side dans notre cerveau.Le cerveau n\u2019est il pas l\u2019organe le plus intime de notre corps? Pourtant ne le laissons nous pas des ann\u00e9es durant utiliser, transformer, chosifier contre de l\u2019argent? <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L\u2019id\u00e9e de la prostitution du cerveau est puissamment \u00e9vocatrice, car elle transgresse l\u2019image habituelle que l\u2019on se fait de la prostitution : celle du corps. Ici, ce n\u2019est plus la chair qui est vendue, exploit\u00e9e ou offerte, mais l\u2019organe le plus intime, le plus cach\u00e9, le plus souverain : le cerveau, si\u00e8ge de la pens\u00e9e, Le cerveau est l\u2019ultime sanctuaire. L\u00e0 o\u00f9 se forment les pens\u00e9es inavou\u00e9es, les intuitions fulgurantes, les r\u00e9voltes muettes. C\u2019est le c\u0153ur cach\u00e9 de notre libert\u00e9 , ce que nul ne peut lire, sinon par nos mots, nos gestes, nos cr\u00e9ations. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Vendre son corps, aussi terrible soit l\u2019acte, laisse souvent l\u2019esprit intact. Mais vendre son cerveau, c\u2019est permettre \u00e0 l\u2019autre d\u2019habiter notre esprit , de le coloniser, de l\u2019utiliser comme un outil. C\u2019est l\u00e0 le vrai viol contemporain : celui de l\u2019int\u00e9riorit\u00e9 et pourtant, cette prostitution du cerveau est rarement impos\u00e9e par la force.  Elle est souvent d\u00e9sir\u00e9e, recherch\u00e9e, travestie en succ\u00e8s . On maquille la compromission en opportunit\u00e9, la trahison en adaptation, le mensonge en storytelling. Plus grave encore : certains esprits s\u2019y livrent sans m\u00eame en avoir conscience, parce qu\u2019ils ont \u00e9t\u00e9 \u00e9duqu\u00e9s \u00e0 penser rentable, \u00e0 raisonner utile, \u00e0 servir le pouvoir au lieu de le questionner . C\u2019est une ali\u00e9nation douce, insidieuse, o\u00f9 l\u2019on ne sent m\u00eame plus l\u2019odeur de la vente. Si le corps est violable, le cerveau, lui, devrait \u00eatre inviolable. Et pourtant, c\u2019est lui qu\u2019on vend le plus facilement. Que reste-t-il d\u2019un homme ou d\u2019une femme qui ne pense plus par lui-m\u00eame ? Qui vend ses id\u00e9es, ses r\u00eaves, sa m\u00e9moire comme on vendrait un gigot ? Il reste un fant\u00f4me : un cerveau prostitu\u00e9, us\u00e9 par les usages des autres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Faire ce qui ne se fait pas : demander de l\u2019argent pour ce qui doit rester gratuit. La d\u00e9cision n\u2019appartient pas \u00e0 la femme adulte, le collectif impose ses lois. 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