{"id":457,"date":"1958-05-31T16:28:00","date_gmt":"1958-05-31T15:28:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=457"},"modified":"2026-05-31T16:49:20","modified_gmt":"2026-05-31T14:49:20","slug":"couchette-et-wagons-lits","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1958\/05\/31\/couchette-et-wagons-lits\/","title":{"rendered":"Couchette et wagons-lits"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">On n\u2019entrait point sans un l\u00e9ger frisson dans ces compartiments de couchettes, v\u00e9ritables cabinets d\u2019inconnu roulant \u00e0 vive allure dans la nuit. Qui y rencontrerait-on ? Quelque voyageur au souffle tonitruant, dont les ronflements eussent rivalis\u00e9 avec le mart\u00e8lement des roues sur les rails ? Ou bien un personnage grincheux, gardien jaloux du silence, prompt \u00e0 r\u00e9primander le moindre froissement d\u2019\u00e9toffe ? Peut-\u00eatre encore quelque malheureux dont les chaussures trahiraient une trop longue marche\u2026 Autant de myst\u00e8res qui faisaient de chaque embarquement une petite aventure en soi. Chaque ann\u00e9e, je quittais Paris \u00e0 la faveur du soir pour rejoindre Montauban \u00e0 bord du Capitole de nuit, car le modeste car menant au village de ma grand-m\u00e8re n\u2019accordait son d\u00e9part qu\u2019aux premi\u00e8res heures du jour. Ces matins-l\u00e0 \u00e9taient rudes : le sommeil, longtemps attendu, finissait par s\u2019abattre sur moi avec une douceur irr\u00e9sistible, berc\u00e9 par la cadence r\u00e9guli\u00e8re et presque musicale du convoi. Et voil\u00e0 qu\u2019au moment le plus profond de ce repos, le contr\u00f4leur, tel un agent du destin, venait interrompre mes songes d\u2019une voix imp\u00e9rieuse. On dormait peu, certes, mais d\u2019un sommeil dense, compact, comme charg\u00e9 d\u2019\u00e9lectricit\u00e9 ; et, chose curieuse, la fatigue n\u2019alt\u00e9rait point l\u2019humeur, qui demeurait \u00e9trangement joyeuse tout au long du jour. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Cependant, mes souvenirs les plus pr\u00e9cieux demeurent attach\u00e9s aux voyages de mon enfance, lorsque je partageais, avec mon p\u00e8re, une cabine de wagon-lit de la Compagnie Cook, en route vers les neiges helv\u00e9tiques. Ah ! ces cabines ! Rien, dans mon esprit, ne saurait \u00e9galer la sensation d\u2019exp\u00e9dition lointaine qu\u2019elles procuraient. Elles \u00e9voquaient moins un train qu\u2019un navire lanc\u00e9 vers les confins du globe, une cabine de cargo filant vers des terres inexplor\u00e9es. Tout y t\u00e9moignait d\u2019une ing\u00e9niosit\u00e9 remarquable : les lits se d\u00e9ployaient comme par enchantement, les compartiments se transformaient au gr\u00e9 des besoins, et les boiseries, d\u2019un brun chaleureux, semblaient conserver en elles le souvenir de mille voyages pass\u00e9s. Une douce chaleur enveloppait le voyageur, tandis que le roulis discret du train l\u2019entra\u00eenait vers des r\u00eaves extraordinaires, dignes des plus audacieuses explorations. Et quelle \u00e9motion singuli\u00e8re que celle de traverser la nuit la plus noire, lanc\u00e9 \u00e0 toute vitesse, tout en se sentant parfaitement en s\u00e9curit\u00e9, port\u00e9 par une m\u00e9canique invisible vers un autre pays ! Pour l\u2019enfant que j\u2019\u00e9tais, cette simple id\u00e9e suffisait \u00e0 embraser l\u2019imagination. Je r\u00eavais d\u2019exp\u00e9ditions fabuleuses, de continents lointains, d\u2019inventions prodigieuses. Puis, au r\u00e9veil, des odeurs nouvelles \u2014 un m\u00e9lange de charbon, de froid et de parfums inconnus \u2014 et des voix aux accents \u00e9trangers m\u2019annon\u00e7aient que nous avions franchi une fronti\u00e8re. Rassur\u00e9 par cette certitude d\u2019\u00eatre ailleurs, je me rendormais aussit\u00f4t, retournant \u00e0 mes songes comme \u00e0 une seconde patrie. Aujourd\u2019hui, la disparition progressive des trains de nuit me para\u00eet \u00eatre bien plus qu\u2019un simple changement de mode de transport. C\u2019est la fin d\u2019un long r\u00eave, celui d\u2019un voyage o\u00f9 le temps, l\u2019espace et l\u2019imagination ne faisaient qu\u2019un \u2014 un r\u00eave dont les rails, d\u00e9sormais silencieux, semblent avoir emport\u00e9 \u00e0 jamais le secret.e..<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>On n\u2019entrait point sans un l\u00e9ger frisson dans ces compartiments de couchettes, v\u00e9ritables cabinets d\u2019inconnu roulant \u00e0 vive allure dans la nuit. Qui y rencontrerait-on ? 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