{"id":531,"date":"1980-06-02T01:56:00","date_gmt":"1980-06-01T23:56:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=531"},"modified":"2026-06-02T11:25:07","modified_gmt":"2026-06-02T09:25:07","slug":"pecheur-de-dory","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1980\/06\/02\/pecheur-de-dory\/","title":{"rendered":"P\u00eacheur de Dory"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Steve avait un Dory de haute mer en remorque derri\u00e8re son pick-up. Il remontait vers l&rsquo;Oregon pour la saison des saumons et il avait besoin d&rsquo;un puller. J&rsquo;avais saut\u00e9 sur l&rsquo;occasion de gagner un peu d&rsquo;argent. Chaque ann\u00e9e, les saumons remontaient la c\u00f4te du Pacifique apr\u00e8s avoir retrouv\u00e9 la mer pr\u00e8s de la Californie. Ils longeaient les c\u00f4tes de l&rsquo;Oregon avant de poursuivre leur route vers l&rsquo;Alaska. Les p\u00eacheurs de Dory les suivaient comme les cow-boys d&rsquo;autrefois suivaient les troupeaux. Les Dorys \u00e9taient de petites embarcations de cinq m\u00e8tres \u00e0 peine, construites en bois, avec une \u00e9trave relev\u00e9e capable d&rsquo;affronter les lames du large. Chaque matin, nous quittions le port bien avant l&rsquo;aube pour rejoindre les zones de p\u00eache situ\u00e9es parfois \u00e0 plus de cinquante kilom\u00e8tres des c\u00f4tes. Lorsque le mauvais temps arrivait, nous ne pouvions compter que sur la puissance de notre moteur hors-bord pour regagner la terre avant la temp\u00eate. Steve n&rsquo;\u00e9tait pas un simple amateur. Il connaissait la mer depuis son enfance. Fils d&rsquo;un marin disparu au large, il avait pass\u00e9 une bonne partie de sa vie sur l&rsquo;eau. Il appartenait \u00e0 cette cat\u00e9gorie d&rsquo;hommes qui semblent toujours savoir o\u00f9 ils se trouvent, m\u00eame lorsqu&rsquo;ils n&rsquo;ont plus ni compas ni rep\u00e8re visible. Avec lui, j&rsquo;appris la mer \u00e0 la dure.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les journ\u00e9es commen\u00e7aient souvent la veille au soir. Jusqu&rsquo;\u00e0 minuit, nous pr\u00e9parions les app\u00e2ts. Nous utilisions des sardines fra\u00eeches. Il fallait retirer soigneusement l&rsquo;ar\u00eate centrale puis faire glisser l&rsquo;hame\u00e7on dans le corps du poisson selon un angle tr\u00e8s pr\u00e9cis. Une fois tra\u00een\u00e9e dans l&rsquo;eau, la sardine se mettait \u00e0 tourner lentement sur elle-m\u00eame en imitant un poisson bless\u00e9. Les saumons sont des poissons extr\u00eamement m\u00e9fiants. Un app\u00e2t qui ne nage pas naturellement ne trompe personne. Notre \u00e9quipement paraissait rudimentaire mais il r\u00e9sultait de longues ann\u00e9es d&rsquo;exp\u00e9rience. Les lignes principales \u00e9taient constitu\u00e9es de c\u00e2bles d&rsquo;acier tress\u00e9 lest\u00e9s par des boulets d&rsquo;une vingtaine de livres. Ces lourds c\u00e2bles \u00e9taient remont\u00e9s gr\u00e2ce \u00e0 des gurdies, des treuils m\u00e9caniques actionn\u00e9s \u00e0 la manivelle. Lorsque les poissons mordaient ou qu&rsquo;il fallait modifier la profondeur, le puller devait tourner sans rel\u00e2che les manivelles pour remonter les lignes et leurs lourdes masses de plomb. \u00c0 intervalles r\u00e9guliers sur les c\u00e2bles \u00e9taient fix\u00e9s des stoppeurs m\u00e9talliques. Sur chacun d&rsquo;eux venait s&rsquo;accrocher un avan\u00e7on de pr\u00e8s de deux m\u00e8tres en nylon transparent extr\u00eamement r\u00e9sistant. Les app\u00e2ts \u00e9taient fix\u00e9s \u00e0 leur extr\u00e9mit\u00e9. Pour emp\u00eacher les lignes de s&#8217;emm\u00ealer sous le bateau, elles \u00e9taient \u00e9cart\u00e9es par de longs tangons de trois \u00e0 quatre m\u00e8tres install\u00e9s de chaque c\u00f4t\u00e9 du Dory. Deux lignes travaillaient \u00e0 b\u00e2bord, deux \u00e0 tribord et, lorsque la mer \u00e9tait suffisamment calme, une cinqui\u00e8me ligne \u00e9tait mouill\u00e9e dans l&rsquo;axe du bateau. Cinq app\u00e2ts pouvaient ainsi p\u00eacher simultan\u00e9ment \u00e0 diff\u00e9rentes profondeurs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toute la difficult\u00e9 consistait \u00e0 les faire travailler \u00e0 la bonne profondeur. Steve passait son temps \u00e0 surveiller son sonar. L&rsquo;appareil envoyait des impulsions sonores vers le fond et recevait leur \u00e9cho en retour. Il pouvait ainsi conna\u00eetre avec pr\u00e9cision la profondeur de l&rsquo;eau, rep\u00e9rer les reliefs sous-marins et parfois m\u00eame distinguer les bancs de poissons. En comparant les indications du sonar avec sa carte des fonds marins, il savait exactement \u00e0 quelle profondeur faire \u00e9voluer les lignes. Il existait deux cat\u00e9gories de saumons. Les Silvers \u00e9taient les plus nombreux. Leur robe \u00e9tait enti\u00e8rement argent\u00e9e. Ils fr\u00e9quentaient g\u00e9n\u00e9ralement les eaux profondes du large et se vendaient environ un dollar cinquante-cinq la livre. Les Kings \u00e9taient les rois du Pacifique. Plus gros, plus puissants, leurs flancs prenaient des reflets rouge mordor\u00e9. Ils se vendaient pr\u00e8s d&rsquo;un dollar soixante-quinze la livre et faisaient r\u00eaver tous les p\u00eacheurs. Mais les Kings vivaient souvent pr\u00e8s des c\u00f4tes, l\u00e0 o\u00f9 les fonds rocheux remontaient brutalement. C&rsquo;\u00e9tait aussi l&rsquo;endroit le plus dangereux pour travailler. Les lignes risquaient de s&rsquo;accrocher \u00e0 chaque instant. Le sonar devenait alors indispensable. Steve surveillait sans cesse les variations de profondeur et me faisait remonter ou descendre les plombs \u00e0 mesure que le relief changeait sous le bateau. Les jours de mer calme et de beau temps, nous allions chercher les Kings. Lorsque la houle grossissait ou que le brouillard tombait, nous partions au large \u00e0 la recherche des Silvers. Les prises rapportaient un peu moins mais les risques \u00e9taient beaucoup plus faibles.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Toute la journ\u00e9e, nous pataugions dans un m\u00e9lange de glace fondue, de sang de saumon et d&rsquo;essence. L&rsquo;odeur \u00e9tait \u00e9c\u0153urante. Je ne cessais de vomir jusqu&rsquo;au retour au port. Chaque coupure s&rsquo;infectait rapidement au contact du sang des poissons et mes mains avaient fini par doubler de volume. L&rsquo;eau ne d\u00e9passait gu\u00e8re sept degr\u00e9s. Une chute \u00e0 la mer laissait peu de chances de survie. Je touchais dix pour cent de la p\u00eache. Un bon jour, avec deux cents poissons \u00e0 bord, ma part pouvait atteindre cent dollars. Sur les chantiers o\u00f9 je travaillais parfois, je n&rsquo;avais jamais gagn\u00e9 autant. Un jour, notre unique compas se d\u00e9crocha de sa nacelle et se brisa sur le plancher du bateau. Nous \u00e9tions loin des c\u00f4tes et la brume nous entourait de toutes parts. Je demandai \u00e0 Steve si nous ne devrions pas rentrer. \u2014 On continue \u00e0 p\u00eacher. Je lui proposai d&rsquo;appeler John sur la CB. \u2014 Pour perdre la p\u00eache ? On continue ! La peur me gagna et je refusai de remettre les lignes \u00e0 l&rsquo;eau. Steve se retourna alors et pointa sur moi son vieux revolver calibre 22 Magnum. \u2014 On ne discute pas avec le skipper. Cette arme lui servait habituellement \u00e0 achever les gros Kings avant de les hisser \u00e0 bord. Certains \u00e9taient si puissants qu&rsquo;ils risquaient de casser le mat\u00e9riel ou de blesser quelqu&rsquo;un. Mais ce jour-l\u00e0, le canon \u00e9tait dirig\u00e9 vers moi. Nous avons continu\u00e9 \u00e0 p\u00eacher jusqu&rsquo;\u00e0 la tomb\u00e9e de la nuit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une autre fois, une temp\u00eate immobilisa toute la flottille au port pendant plusieurs jours. Les Dorys rest\u00e8rent align\u00e9s sur la plage tandis que les vagues se fracassaient contre la jet\u00e9e. Pour tuer le temps, nous avons lanc\u00e9 des casiers \u00e0 crabes remplis de t\u00eates de poissons et de d\u00e9chets de saumons depuis l&rsquo;extr\u00e9mit\u00e9 de la jet\u00e9e. La p\u00eache fut miraculeuse. \u00c0 chaque remont\u00e9e, les casiers d\u00e9bordaient de crabes. Le soir, nous nous sommes retrouv\u00e9s sur la berge au pied de la jet\u00e9e. Deux grandes poubelles en fer furent remplies d&rsquo;eau de mer et transform\u00e9es en marmites improvis\u00e9es. Les crabes y furent jet\u00e9s par dizaines. Bient\u00f4t la vapeur monta dans l&rsquo;air froid du Pacifique tandis que l&rsquo;odeur des crustac\u00e9s cuits se m\u00ealait \u00e0 celle des algues et des embruns. Le whisky, la bi\u00e8re et les histoires de mer circul\u00e8rent jusqu&rsquo;au bout de la nuit. Vers minuit, alors que la pleine lune \u00e9clairait toute la baie, trois p\u00eacheurs d\u00e9j\u00e0 bien arros\u00e9s d\u00e9cid\u00e8rent soudain de prendre la mer. Ils pr\u00e9tendaient vouloir profiter de la l\u00e9gendaire p\u00eache de la pleine lune dont les anciens racontaient qu&rsquo;elle attirait les plus gros saumons. Je regardais leur Dory dispara\u00eetre dans l&rsquo;obscurit\u00e9 argent\u00e9e lorsque Steve secoua lentement la t\u00eate. \u2014 Je crois qu&rsquo;ils reviendront cette nuit beaucoup plus sages qu&rsquo;ils ne sont partis. Il parlait avec le calme de ceux qui connaissent l&rsquo;oc\u00e9an depuis trop longtemps pour avoir encore besoin de lui prouver leur courage. Avec Steve, j&rsquo;avais appris \u00e0 craindre la mer, mais aussi \u00e0 la respecter. Les p\u00eacheurs de Dory n&rsquo;\u00e9taient pas seulement des p\u00eacheurs. C&rsquo;\u00e9taient les derniers cow-boys de la c\u00f4te Pacifique.hes<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Steve avait un Dory de haute mer en remorque derri\u00e8re son pick-up. Il remontait vers l&rsquo;Oregon pour la saison des saumons et il avait besoin d&rsquo;un puller. 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