{"id":542,"date":"1972-06-11T19:14:00","date_gmt":"1972-06-11T18:14:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=542"},"modified":"2026-06-19T19:17:16","modified_gmt":"2026-06-19T17:17:16","slug":"aventure-au-mexique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1972\/06\/11\/aventure-au-mexique\/","title":{"rendered":"Vacances mexicaine."},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C\u2019\u00e9tait \u00e0 San Francisco, dans les bureaux enfum\u00e9s de Globe Propaganda, situ\u00e9s sur Judas Street, que j\u2019avais rencontr\u00e9 Isabelle. Elle \u00e9tudiait le droit en France et passait des vacances aventureuses sur la c\u00f4te pacifique. Georges Hunter, qui fr\u00e9quentait alors toutes sortes de boh\u00e8mes et de surfeurs, l\u2019avait abord\u00e9e je ne sais dans quel caf\u00e9 de North Beach. Elle voyageait avec Eva, une Canadienne d\u2019une remarquable beaut\u00e9, dont la silhouette \u00e9lanc\u00e9e rappelait ces mannequins que l\u2019on voit dans les magazines am\u00e9ricains. Leur \u00e9trange \u00e9quipage comprenait \u00e9galement un \u00e9norme chien \u00e0 demi husky. Je leur proposais de les conduire \u00e0 Santa Cruz afin de leur faire conna\u00eetre les pensionnaires de la Harbour House, repaire de surfeurs et de musiciens errants. L\u2019\u00e9l\u00e9gance presque aristocratique d\u2019Isabelle et la gr\u00e2ce sportive d\u2019Eva produisirent l\u00e0-bas une impression consid\u00e9rable. Lorsque les jeunes femmes exprim\u00e8rent le d\u00e9sir de poursuivre plus au sud, je leur parlai du Mexique, des traveller checks, et des routes sans fin qui menaient jusqu\u2019aux tropiques. Avant notre d\u00e9part, j\u2019avais persuad\u00e9 Isabelle de tenter une op\u00e9ration financi\u00e8re dont l\u2019audace confinait \u00e0 l\u2019aventure. Le proc\u00e9d\u00e9 m\u2019avait \u00e9t\u00e9 enseign\u00e9 autrefois par Jean-Marc Landau, un gar\u00e7on revenu des \u00eeles Hawaii avec l\u2019esprit plein de r\u00e9cits de contrebandiers et de sp\u00e9culations hasardeuses. Il s\u2019agissait de traveller checks d\u00e9clar\u00e9s perdus ou vol\u00e9s, rembours\u00e9s \u00e0 leurs propri\u00e9taires, mais que l\u2019on pouvait encore \u00e9couler dans quelque pays \u00e9loign\u00e9 o\u00f9 les communications demeuraient lentes et imparfaites. Cette fraude ing\u00e9nieuse me s\u00e9duisait moins par l\u2019app\u00e2t du gain que par son caract\u00e8re romanesque. Je me souvenais encore de la terreur qui m\u2019avait saisi dans une banque belge lorsque j\u2019avais tent\u00e9 l\u2019exp\u00e9rience pour la premi\u00e8re fois ; mais la peur elle-m\u00eame ajoutait \u00e0 l\u2019entreprise un parfum de conspirations internationales digne des r\u00e9cits d\u2019aventuriers.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">(Espace_r\u00e9serv\u00e92) \u00c0 cette \u00e9poque, les voyages poss\u00e9daient encore une libert\u00e9 que les g\u00e9n\u00e9rations futures (Espace_r\u00e9serv\u00e93)auraient peine \u00e0 imaginer. Les ordinateurs n\u2019existaient pas dans les administrations courantes ; les cartes bancaires demeuraient rares ; et l\u2019on pouvait louer une automobile avec un simple passeport et cinquante dollars de d\u00e9p\u00f4t, sans m\u00eame garantir son retour. J\u2019avais d\u00e9j\u00e0 profit\u00e9 de cette d\u00e9sinvolture am\u00e9ricaine \u00e0 plusieurs reprises. La Dodge Charger que j\u2019avais lou\u00e9e \u00e0 Los Angeles \u00e9tait un de ces puissants v\u00e9hicules am\u00e9ricains dont la m\u00e9canique semble emprunter quelque chose aux machines de guerre modernes. Son moteur huit cylindres, d\u2019une capacit\u00e9 de cinq litres, grondait avec une r\u00e9gularit\u00e9 de chaudi\u00e8re marine, et chaque pression sur l\u2019acc\u00e9l\u00e9rateur me procurait cette sensation singuli\u00e8re qu\u2019\u00e9prouve le capitaine lan\u00e7ant son navire \u00e0 toute vapeur vers une contr\u00e9e inconnue. Pourtant, malgr\u00e9 ses dimensions imposantes, l\u2019int\u00e9rieur de l\u2019automobile \u00e9tait encombr\u00e9 jusqu\u2019\u00e0 l\u2019absurde : sacs de voyage, couvertures, provisions, et ce gros chien noir et blanc, compagnon silencieux de nos compagnes de route, occupaient le moindre espace disponible. Nous quitt\u00e2mes Los Angeles \u00e0 la tomb\u00e9e du jour. La ville, avec ses innombrables lumi\u00e8res et ses longues avenues rectilignes, disparut peu \u00e0 peu derri\u00e8re nous comme une constellation artificielle abandonn\u00e9e au d\u00e9sert. Toute la nuit, la Dodge fendit les routes poussi\u00e9reuses du Sud-Ouest am\u00e9ricain. \u00c0 l\u2019aube, nous nous retrouv\u00e2mes dans une r\u00e9gion d\u00e9sol\u00e9e o\u00f9 le sol, craquel\u00e9 par la chaleur, s\u2019\u00e9tendait \u00e0 perte de vue sous un ciel d\u2019un bleu m\u00e9tallique. L\u00e0 se dressaient quelques cabanes de bois formant une esp\u00e8ce de motel perdu au milieu du n\u00e9ant. Je m\u2019\u00e9tendis sur un banc, presque nu, savourant quelques instants de repos tandis que le soleil, d\u00e9j\u00e0 br\u00fblant, montait rapidement \u00e0 l\u2019horizon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais cette halte fut de courte dur\u00e9e. Deux heures plus tard \u00e0 peine, Isabelle et Eva entr\u00e8rent dans ma pauvre cahute improvis\u00e9e et d\u00e9clar\u00e8rent avec cette franchise d\u00e9sarmante propre aux jeunes femmes nord-am\u00e9ricaines que je n\u2019avais rien de s\u00e9duisant dans cet \u00e9tat d\u2019abandon et qu\u2019il convenait de reprendre imm\u00e9diatement la route. Nous roul\u00e2mes encore un jour entier avant d\u2019atteindre enfin Mazatl\u00e1n. Mazatl\u00e1n apparaissait alors comme une cit\u00e9 baln\u00e9aire en pleine expansion. Sa plage immense longeait l\u2019oc\u00e9an Pacifique sur plusieurs kilom\u00e8tres, bord\u00e9e d\u2019un mur de b\u00e9ton o\u00f9 se m\u00ealaient p\u00eacheurs, touristes et vagabonds. D\u00e8s la premi\u00e8re nuit, nous nous baign\u00e2mes avec un enthousiasme enfantin dans cette eau chaude et obscure que les vagues faisaient \u00e9tinceler sous la lune. Un petit Mexicain surgit bient\u00f4t pour nous vendre une bouteille de mezcal contenant au fond le fameux ver qui fait, disait-il, toute la valeur de cette boisson nationale. Isabelle, d\u00e9j\u00e0 gris\u00e9e par l\u2019alcool et la fatigue du voyage, s\u2019allongea dans quelques centim\u00e8tres d\u2019eau ti\u00e8de et murmura d\u2019une voix r\u00eaveuse : \u2014 On dit que c\u2019est le paradis ici\u2026<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus loin sur la plage, des \u00e9tudiants am\u00e9ricains entretenaient un feu de camp autour duquel circulaient bouteilles et chansons improvis\u00e9es. L\u2019atmosph\u00e8re de cette nuit tropicale, l\u2019odeur du sel, le fracas r\u00e9gulier des vagues et l\u2019ivresse g\u00e9n\u00e9rale finirent par dissoudre toute prudence. Je me retrouvai bient\u00f4t entra\u00een\u00e9 dans une aventure sentimentale avec une \u00e9tudiante californienne dont je n\u2019appris m\u00eame pas le nom avant le lever du jour.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le matin, cependant, apporta une catastrophe dont les cons\u00e9quences vont mettre un terme d\u00e9finitif \u00e0 notre exp\u00e9dition. La plage s\u2019animait d\u00e9j\u00e0 de surfeurs tandis que les habitants du cru, adoss\u00e9s au muret de b\u00e9ton, observaient les touristes avec cet \u0153il attentif des populations vivant du hasard et de l\u2019opportunit\u00e9. Un jeune Am\u00e9ricain, v\u00eatu comme ces \u00e9tudiants fortun\u00e9s des universit\u00e9s de la c\u00f4te Ouest, m\u2019avait demand\u00e9 quelques heures plus t\u00f4t la permission d\u2019emprunter ma voiture afin d\u2019aller chercher sa planche \u00e0 l\u2019a\u00e9roport. Je n\u2019y avais vu aucun inconv\u00e9nient. Or, lorsque je voulus r\u00e9cup\u00e9rer certains objets rest\u00e9s dans le coffre de la Dodge, celle-ci avait disparu. Le jeune homme reparut n\u00e9anmoins, sa planche sous le bras, avec une tranquillit\u00e9 stup\u00e9fiante. Il m\u2019expliqua avoir laiss\u00e9 les cl\u00e9s derri\u00e8re la calandre, selon une habitude am\u00e9ricaine qui me parut alors d\u2019une inconscience criminelle. L\u2019automobile contenait pourtant tout ce que nous poss\u00e9dions : v\u00eatements, papiers, argent, et surtout les traveller checks dissimul\u00e9s sous le tapis de sol. Cette fois, au moins, songeai-je avec une ironie d\u00e9sesp\u00e9r\u00e9e, ces ch\u00e8ques \u00e9taient v\u00e9ritablement vol\u00e9s. Je ne portais plus qu\u2019un short rouge de marque Hang Ten et une paire de sandales mexicaines achet\u00e9es sur la route. La jeune Californienne de la veille \u2014 elle se nommait Tricia \u2014 eut la bont\u00e9 de me donner un pantalon de velours beige ; quant \u00e0 l\u2019\u00e9tudiant responsable du d\u00e9sastre, il m\u2019offrit un T-shirt en guise de r\u00e9paration d\u00e9risoire. Les filles apprirent bient\u00f4t qu\u2019un train pouvait les ramener vers la Californie en trois jours. \u00c0 cette \u00e9poque encore, les contr\u00f4les aux fronti\u00e8res demeuraient relativement souples, et elles esp\u00e9raient traverser sans trop de difficult\u00e9s malgr\u00e9 l\u2019absence de papiers. Pour ma part, l\u2019id\u00e9e m\u00eame du danger ne faisait qu\u2019accro\u00eetre mon d\u00e9sir d\u2019aventure. Tricia me parla de sa s\u0153ur, \u00e9tudiante dans une universit\u00e9 bilingue pr\u00e8s de Mexico. Une r\u00e9solution soudaine s\u2019imposa alors \u00e0 mon esprit : poursuivre plus avant encore cette \u00e9quip\u00e9e hasardeuse et gagner la capitale afin d\u2019y demander de nouveaux papiers au consulat fran\u00e7ais. Mais pour atteindre Mexico, il fallait parcourir plus de mille kilom\u00e8tres \u00e0 travers un pays dont j\u2019ignorais tout encore, sinon qu\u2019il semblait ouvrir devant moi les portes d\u2019un monde immense, plein de jungles tropicales, ede d\u00e9serts, de bandits et\u2026<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1972\/06\/12\/hobo-au-mexique\/\" data-type=\"post\" data-id=\"666\">Lire la suite<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>C\u2019\u00e9tait \u00e0 San Francisco, dans les bureaux enfum\u00e9s de Globe Propaganda, situ\u00e9s sur Judas Street, que j\u2019avais rencontr\u00e9 Isabelle. 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