{"id":550,"date":"1979-06-03T19:46:00","date_gmt":"1979-06-03T17:46:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=550"},"modified":"2026-06-13T12:25:36","modified_gmt":"2026-06-13T10:25:36","slug":"cetait-mon-pere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1979\/06\/03\/cetait-mon-pere\/","title":{"rendered":"C&rsquo;\u00e9tait mon p\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 mesure que l\u2019horloge du temps d\u00e9roule sa spirale inflexible, la figure de mon p\u00e8re \u2014 jadis homme de chair et de souffle \u2014 se densifie dans mon esprit jusqu\u2019\u00e0 devenir une pr\u00e9sence constante, presque palpable. Ce n\u2019est plus seulement un souvenir, c\u2019est une incarnation : je suis devenu le d\u00e9positaire de sa vie, le prolongement vivant de ses actes, de ses songes et de ses errances. Ainsi va peut-\u00eatre la croyance des peuples africains, pour qui l\u2019anc\u00eatre demeure actif dans les affaires des vivants. Je ne poss\u00e8de que des fragments \u00e9pars de son itin\u00e9raire, tel un arch\u00e9ologue rassemblant les tessons d\u2019un vase antique. Je sais cependant qu\u2019il fr\u00e9quenta l\u2019\u00e9cole normale, obtint son premier poste dans le Gers en qualit\u00e9 de directeur d\u2019une \u00e9cole \u00e0 classe unique \u2014 un microcosme \u00e9ducatif o\u00f9 il r\u00e9gna en p\u00e9dagogue \u00e9clair\u00e9. Il v\u00e9cut un temps au Portugal, y enseignant dans diverses \u00e9coles. Polyglotte, il apprit le tch\u00e8que \u00e0 l\u2019\u00c9cole des Langues Orientales, ce qui le mena au sein du Deuxi\u00e8me Bureau \u2014 ce myst\u00e9rieux service de renseignements, th\u00e9\u00e2tre discret de maintes intrigues internationales. Plus tard, il repr\u00e9senta l\u2019Office Fran\u00e7ais d\u2019Exportation de Mat\u00e9riel A\u00e9ronautique (OFFEMA), vendant des instruments techniques pour les avions et les a\u00e9roports pour es  pays d\u2019Europe de l\u2019Est.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">En 1973, tandis que je vivais mes propres aventures, errant de Los Angeles \u00e0 San Francisco, puis jusqu\u2019aux confins mexicains et texans, mon p\u00e8re ne cessa jamais de me tendre la main. Lorsque, perdu dans les profondeurs du continent am\u00e9ricain, je me retrouvais sans un sou, c\u2019est lui qui, inlassablement, me faisait parvenir les deux cents dollars permis par le strict contr\u00f4le des changes de l\u2019\u00e9poque Giscardienne. Ce fut une bou\u00e9e jet\u00e9e dans les eaux tumultueuses de ma jeunesse. Dans les ann\u00e9es 1950, mon p\u00e8re, ing\u00e9nieux et industrieux, acquit une fortune relative gr\u00e2ce \u00e0 un brevet allemand de machines \u00e0 tricoter \u00e0 la main : les fameuses Knittax. H\u00e9las, le progr\u00e8s a ceci de cruel qu\u2019il d\u00e9mode l\u2019effort. Avec l\u2019av\u00e8nement des pulls bon march\u00e9 venus d\u2019Italie, les m\u00e9nag\u00e8res abandonn\u00e8rent les aiguilles. Malgr\u00e9 une usine de mille m\u00e8tres carr\u00e9s si tu es dans 1, impasse du 17\u00e8me arond issement de Paris et quelques 300 employ\u00e9s, et une soci\u00e9t\u00e9 anonyme au capital respectable de cent millions d\u2019anciens francs, la prosp\u00e9rit\u00e9 vacilla. Refusant la honte de la faillite, mon p\u00e8re solda les indemnit\u00e9s de son personnel sur ses propres \u00e9conomies.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une tentative de relance eut lieu, avec l\u2019aide de l\u2019oncle Robert, pilote \u00e9m\u00e9rite et technicien chevronn\u00e9, mais elle tourna au conflit fraternel. Mon p\u00e8re, homme de lettres peu vers\u00e9 en m\u00e9canique, l\u2019accusa d\u2019avoir brad\u00e9 le mat\u00e9riel. Leur brouille fut d\u00e9finitive. Moi, je n\u2019en gardai qu\u2019une tendre affection pour Robert, qui m\u2019initia \u00e0 la conduite automobile et au pilotage, au ch\u00e2teau de Saint-P\u00ea, dans le Gers, lors de vacances empreintes de vent et d\u2019odeurs d\u2019\u00e9t\u00e9. Le site industriel de l\u2019impasse Compoint fut finalement vendu \u00e0 la banque Paribas, qui y \u00e9rigea un immeuble cossu. Mon p\u00e8re, relan\u00e7ant son ambition, prit de nouveaux bureaux avenue de l\u2019Op\u00e9ra. Il me fit entrer dans la soci\u00e9t\u00e9, ainsi que mon fr\u00e8re, et engagea Monsieur Ben\u00eat, un ancien comptable du g\u00e9n\u00e9ral De Gaulle lui-m\u00eame ! L\u2019homme \u00e9tait rigide, m\u00e9ticuleux, mais loyal. Ce fut l\u2019\u00e8re des \u00ab chemin\u00e9es Tison \u00bb, appareils de chauffage \u00e9lectrique simulant un foyer ardent, pour lesquels mon p\u00e8re d\u00e9posa un brevet. Il croyait y avoir d\u00e9couvert un principe de r\u00e9flexion lumineuse applicable aux communications spatiales ! Avec l\u2019aide de mon ami Georges Hunter, artiste de San Francisco, nous produis\u00eemes une maquette baroque et un peu kitsch, mais bien dans l\u2019esprit des ann\u00e9es 30.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Mais l\u2019\u00e9quipe du 2e \u00e9tage de l\u2019avenue de l\u2019Op\u00e9ra tenait davantage de la troupe de th\u00e9\u00e2tre amateur que du comit\u00e9 ex\u00e9cutif. Ni mon fr\u00e8re ni moi n\u2019avions le go\u00fbt du commerce, et mon p\u00e8re, fatigu\u00e9, peinait \u00e0 enflammer les braises de son g\u00e9nie. C\u2019est alors que l\u2019id\u00e9e de reprendre les affaires de l\u2019OFFEMA refit surface. Un article dans Le Monde \u00e9voquait un projet d\u2019envergure : doter cinq grandes villes fran\u00e7aises de tramways modernes. Or, la Tch\u00e9coslovaquie produisait ces v\u00e9hicules en grand nombre. Mieux encore, la ville de Prague songeait \u00e0 creuser son m\u00e9tro, et le g\u00e9ant fran\u00e7ais Thomson-CSF d\u00e9tenait l\u2019expertise n\u00e9cessaire. Mon p\u00e8re mobilisa ses anciens r\u00e9seaux et obtint la repr\u00e9sentation des int\u00e9r\u00eats fran\u00e7ais. Peu de temps apr\u00e8s moult tracas administratifs \u2014 dont un visa refus\u00e9 pour cause de cheveux longs ! \u2014 nous pr\u00eemes la route de Prague, ville aust\u00e8re et grise, mais digne. Le Grand H\u00f4tel, vestige d\u2019une \u00e9poque plus faste, nous accueillit dans ses ascenseurs poussifs. \u00ab C\u2019est cela le communisme, \u00bb me souffla mon p\u00e8re, \u00ab chacun doit avoir un emploi, m\u00eame inutile. \u00bb<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les Tch\u00e8ques d\u00e9roul\u00e8rent le tapis rouge, croyant traiter avec une d\u00e9l\u00e9gation officielle. Je me pr\u00e9sentai comme urbaniste \u2014 profession floue mais rassurante \u2014 et l\u2019on me crut. Les r\u00e9unions furent cordiales, les promesses nombreuses, l\u2019illusion presque parfaite. De retour \u00e0 Paris, port\u00e9s par l\u2019espoir de commissions colossales, nous d\u00e9chant\u00e2mes lentement. Les tractations se firent opaques, les concurrents allemands, puissants, les politiques fran\u00e7ais, absents, et les Sovi\u00e9tiques, d\u00e9termin\u00e9s \u00e0 imposer leur technologie. Ce fut un \u00e9chec. Mais ce fut aussi une \u00e9pop\u00e9e, une aventure v\u00e9cue c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te avec mon p\u00e8re, dans le tumulte d\u2019une Europe divis\u00e9e. Un parfum d\u2019empire, un go\u00fbt de fortune, l\u2019ombre d\u2019un monde qui vacille. Peu apr\u00e8s, la soci\u00e9t\u00e9 R. Touge ferma ses portes dans la discr\u00e9tion, sans faillite ni fracas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00c0 mesure que l\u2019horloge du temps d\u00e9roule sa spirale inflexible, la figure de mon p\u00e8re \u2014 jadis homme de chair et de souffle \u2014 se densifie dans mon esprit jusqu\u2019\u00e0 [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":554,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-550","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-questionner-la-realite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/550","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=550"}],"version-history":[{"count":5,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/550\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":705,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/550\/revisions\/705"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media\/554"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=550"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=550"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=550"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}