{"id":563,"date":"1970-06-08T13:15:00","date_gmt":"1970-06-08T12:15:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=563"},"modified":"2026-06-08T13:40:38","modified_gmt":"2026-06-08T11:40:38","slug":"563","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1970\/06\/08\/563\/","title":{"rendered":"le livre de la Princesse"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s les \u00e9v\u00e8nements de 1968, Paris avait ce go\u00fbt d\u2019\u00e9ternit\u00e9 insouciante que seules les villes bless\u00e9es savent offrir lorsqu\u2019elles se rel\u00e8vent. C\u2019\u00e9tait une f\u00eate, comme l\u2019avait \u00e9crit Hemingway, mais une f\u00eate \u00e0 la fran\u00e7aise : plus d\u00e9sinvolte, plus enfum\u00e9e, plus sensuelle. Des essaims de jeunes gens en qu\u00eate d\u2019absolu, ex-minets d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s du Drugstore devenu temple profane, flottaient en jeans pattes d\u2019eph\u2019 et colliers de perles autour des brumes vertes du cannabis. Le monde leur semblait enfin \u00e0 port\u00e9e de main \u2013 ou du moins \u00e0 port\u00e9e de joint. J\u2019\u00e9tais alors \u00e9tudiant en histoire \u00e0 la Sorbonne, Paris IV. J\u2019habitais chez Lucia Lyon, ma petite amie, au 36 rue de Passy. [&#8230;] L\u2019ann\u00e9e universitaire s\u2019achevait, mes parents n\u2019avaient pr\u00e9vu pour l\u2019\u00e9t\u00e9 que leur \u00e9ternel p\u00e8lerinage en Gascogne, chez ma grand-m\u00e8re. J\u2019avais dit que je cherchais du travail. Un matin, In\u00e8s me souffla que sa m\u00e8re cherchait quelqu\u2019un de confiance pour s\u2019occuper de sa biblioth\u00e8que. Le lendemain, elle me r\u00e9veilla vers dix heures pour me dire que la princesse m\u2019attendait. Je me rendis rue de Franqueville o\u00f9 je rencontrai Son Altesse la princesse Yolande de Bourbon-Parme. Elle me proposa d\u2019inventorier la biblioth\u00e8que de Crespi\u00e8res et me confia aussit\u00f4t la mission. J\u2019\u00e9tais aux anges. Pour la premi\u00e8re fois, j\u2019allais vivre un \u00e9t\u00e9 d\u2019aventure, d\u2019histoire et de solitude, dans un ch\u00e2teau.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ch\u00e2teau de Crespi\u00e8res \u2013 ancien relais de chasse de Louis XIV, \u00e0 vingt kilom\u00e8tres de Versailles \u2013 m\u2019attendait. J\u2019y habiterais seul. Les gardiens, un vieux couple au regard paisible, m\u2019apporteraient provisions et bois de chauffage. Je devais maintenir un feu continu dans la grande chemin\u00e9e du salon. Le ch\u00e2teau me parut magnifique mais triste. Le domaine \u00e9tait ceint d\u2019un vieux mur de pierre et un lac rectangulaire dormait devant le b\u00e2timent principal. Je me mis au travail d\u00e8s mon arriv\u00e9e. La biblioth\u00e8que s\u2019av\u00e9ra plus modeste que je ne l\u2019avais imagin\u00e9e. Ignace, le gardien, m\u2019accueillit d\u2019un air distrait. Je passais mes journ\u00e9es \u00e0 s\u00e9cher, nettoyer et inventorier les ouvrages. Le soir, je consignais leurs titres dans un cahier puis je descendais dans la cuisine pr\u00e9parer un repas et fumer un joint. Les jours passaient ainsi, rythm\u00e9s par les livres et la solitude. Un week-end, Jean-Marc et Marie-Ange vinrent me rendre visite. Puis je d\u00e9couvris derri\u00e8re une \u00e9tag\u00e8re un m\u00e9canisme ouvrant sur un escalier en colima\u00e7on menant \u00e0 une cave vo\u00fbt\u00e9e remplie de rouleaux, de cartes et de manuscrits de g\u00e9n\u00e9alogie. Ignace me parla \u00e9galement d\u2019un tunnel mur\u00e9 reliant Crespi\u00e8res au ch\u00e2teau Rothschild.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une nuit, alors que je lisais un James Hadley Chase, une petite faim me poussa vers la cuisine. Les oies de Marcel criaient sous la lune pleine. Je traversai la maison pour jeter un dernier coup d\u2019\u0153il \u00e0 la biblioth\u00e8que. L\u00e0, sur une \u00e9tag\u00e8re que je pensais avoir vid\u00e9e, un volume attira mon regard. Sur la tranche, on lisait simplement : \u00ab De la Philosophie \u00bb. Il \u00e9tait manuscrit, pagin\u00e9 \u00e0 la main, divis\u00e9 en trois sections dat\u00e9es de trois si\u00e8cles distincts \u00e0 partir de 1475. Le premier trait\u00e9 d\u00e9taillait la fabrication de la pierre philosophale, le deuxi\u00e8me une \u00e9tude d\u00e9monologique, le troisi\u00e8me un ensemble d\u2019\u00e9ph\u00e9m\u00e9rides astrologiques. C\u2019est alors que les choses commenc\u00e8rent \u00e0 changer. Peu avant mon d\u00e9part, In\u00e8s vint passer un week-end. En manipulant une carabine charg\u00e9e laiss\u00e9e par \u00c9ric, je faillis l\u2019abattre. La balle traversa la hotte en verre des fourneaux. Ignace pr\u00e9tendit avoir laiss\u00e9 la cartouche \u00e0 dessein. Je rentrai ensuite chez mes parents avec ce livre sous le bras.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Avec Marc R\u00e9gnier et Jean-Marc Landau, nous tent\u00e2mes d\u2019appliquer les recettes alchimiques. Les pri\u00e8res obligatoires nous rebut\u00e8rent ; nous essay\u00e2mes alors un rituel d\u00e9monologique pour gagner aux jeux. Ce fut un \u00e9chec. Les drogues nous entouraient comme un brouillard. Landau exp\u00e9rimenta la perfectine et Lucia partit chez ses parents. Je sombrai peu \u00e0 peu. Je cachai le livre dans une armoire d\u2019un vieux bureau avenue de l\u2019Op\u00e9ra. Lucia revint puis nous part\u00eemes vers Biarritz dans sa coccinelle orange. Malgr\u00e9 le soleil et les surfeurs, les disputes devinrent fr\u00e9quentes. Un soir, nous pr\u00eemes en stop deux hippies qui parl\u00e8rent de messes noires. De retour \u00e0 Paris, Lucia me quitta d\u00e9finitivement. J\u2019achetai un billet pour Los Angeles. Avant mon d\u00e9part, elle me confia qu\u2019elle avait toujours r\u00eav\u00e9 d\u2019un enfant de moi, mais qu\u2019elle avait d\u00e9sormais peur.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Trois ans plus tard, je revins en bonne sant\u00e9. Chez les Rovinski, je retrouvai Olivier, Dominique et, soudain, In\u00e8s. Amaigrie, m\u00e9connaissable, elle m\u2019annon\u00e7a qu\u2019elle partait pour Londres sur la piste du livre. Deux jours plus tard, Marc R\u00e9gnier m\u2019apprit sa mort, survenue le lendemain de son arriv\u00e9e. Avait-elle retrouv\u00e9 le livre ? Je ne le saurai jamais. Nous avions pourtant tous lu cette phrase inscrite sur la premi\u00e8re page du manuscrit : \u00ab Que celui qui s\u2019engage dans la recherche de la pierre philosophale sache qu\u2019il risque la ruine, la folie ou la mort. \u00bb Et pourtant nous avons continu\u00e9. Avec le recul, je vis la ruine s\u2019insinuer dans nos existences. Les amis s\u2019\u00e9loign\u00e8rent. Jean-Marc fut intern\u00e9. Fabrice mourut dans un accident de voiture. Quant \u00e0 moi, je commen\u00e7ai \u00e0 faire d\u2019\u00e9tranges r\u00eaves et \u00e0 croire que le livre m\u2019avait choisi. Peu \u00e0 peu, cette id\u00e9e me rongea. Je crois que c\u2019est cela, le secret de la pierre philosophale : ce n\u2019est pas une substance, mais une question pos\u00e9e \u00e0 l\u2019\u00e2me. Une \u00e9preuve. Un poison lent. Elle ne transforme pas le plomb en or, mais l\u2019homme en ruine. Et moi, je l\u2019ai appris trop tard.e la Princesse<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Apr\u00e8s les \u00e9v\u00e8nements de 1968, Paris avait ce go\u00fbt d\u2019\u00e9ternit\u00e9 insouciante que seules les villes bless\u00e9es savent offrir lorsqu\u2019elles se rel\u00e8vent. 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