{"id":636,"date":"1965-06-10T20:01:00","date_gmt":"1965-06-10T19:01:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=636"},"modified":"2026-06-10T20:13:03","modified_gmt":"2026-06-10T18:13:03","slug":"postiche-et-karate","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1965\/06\/10\/postiche-et-karate\/","title":{"rendered":"Postiche et karat\u00e9"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est des rencontres que le destin place sur notre chemin sans explication rationnelle, comme si quelque force myst\u00e9rieuse, tapie dans les replis du quotidien, s\u2019amusait \u00e0 jeter le pont entre des mondes incompatibles. Ainsi en fut-il de mon amiti\u00e9 avec Gilles Ulrich, dit <em>Gillou<\/em>, que rien ne pr\u00e9destinait \u00e0 croiser la route d\u2019un adolescent de Neuilly, \u00e9lev\u00e9 dans la ouate morale et sociale du lyc\u00e9e Janson-de-Sailly.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gillou appartenait \u00e0 une lign\u00e9e tout \u00e0 fait singuli\u00e8re : celle des camelots des grands boulevards, ces histrions modernes dont la voix couvre le vacarme de la ville pour vanter les m\u00e9rites de merveilles techniques aussi improbables qu\u2019une \u00e9plucheuse de pommes de terre r\u00e9volutionnaire ou une seringue en plastique pour r\u00e9aliser une mayonnaise en un temps record. Son p\u00e8re, homme trapu et ventripotent, arborait une barbe \u00e9paisse et une gouaille in\u00e9puisable. Tel un bateleur de foire m\u00e9di\u00e9val, il captivait les badauds gr\u00e2ce \u00e0 une \u00e9loquence savamment rod\u00e9e, doubl\u00e9e d\u2019une dext\u00e9rit\u00e9 manuelle qui confinait \u00e0 l\u2019illusionnisme.  Leur m\u00e9tier portait un nom officiel : <em>d\u00e9monstrateur de produits<\/em>, mais derri\u00e8re cette appellation bureaucratique se cachait tout un art, une science m\u00eame, qui n\u2019avait rien \u00e0 envier \u00e0 l\u2019alchimie. En p\u00e9n\u00e9trant cet univers par l\u2019interm\u00e9diaire de Gillou, je d\u00e9couvris une humanit\u00e9 insoup\u00e7onn\u00e9e, un peuple de gitans s\u00e9dentaris\u00e9s, log\u00e9 dans un modeste appartement de la rue du Petit Musc, au c\u0153ur du Marais. Outre ses parents et un jeune couple, la maisonn\u00e9e comptait un certain Germain, homme taciturne et aux allures de domestique d\u2019autrefois, dont la mission consistait \u00e0 <em>pr\u00e9parer la magie<\/em> \u2014 notamment en s\u00e9lectionnant les tubercules aux calibres ad\u00e9quats pour que la d\u00e9monstration se d\u00e9roule sans accroc. Il me fut ainsi donn\u00e9 d\u2019observer les coulisses du th\u00e9\u00e2tre marchand, d\u2019assister \u00e0 l\u2019organisation m\u00e9ticuleuse de ce que l\u2019on appelait la <em>postiche<\/em>, cette mise en sc\u00e8ne savamment orchestr\u00e9e dans laquelle le camelot jouait le r\u00f4le principal, tandis que des <em>barons<\/em> \u2014 comparses infiltr\u00e9s dans la foule \u2014 d\u00e9clenchaient les achats en simulant l\u2019enthousiasme et la spontan\u00e9it\u00e9 du client ravi. Un m\u00e9canisme psychologique d\u2019une efficacit\u00e9 redoutable, que l\u2019on aurait pu analyser selon les lois de la suggestion et de l\u2019imitation si ch\u00e8res aux psychologues du XIXe si\u00e8cle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gillou, quant \u00e0 lui, n\u2019\u00e9tait pas seulement un virtuose du trottoir. Ce jeune homme aux cheveux noirs, lustr\u00e9s et soigneusement peign\u00e9s, dissimulait sous sa petite stature une \u00e9nergie contenue, explosive m\u00eame. Il pratiquait avec s\u00e9rieux le <strong>karat\u00e9 Shukokai<\/strong>, un art martial japonais transmis \u00e0 Paris par un certain Ma\u00eetre Cocatre, personnage aussi \u00e9nigmatique que charismatique. Ancien l\u00e9gionnaire, ce dernier arborait un kimono sombre et une silhouette f\u00e9line, marqu\u00e9e par une m\u00e8che obs\u00e9dante barrant son front. Ma\u00eetre Cocatre enseignait un karat\u00e9 modifi\u00e9, r\u00e9interpr\u00e9t\u00e9 \u00e0 la lumi\u00e8re de son exp\u00e9rience militaire. Il avait rel\u00e9gu\u00e9 les postures fig\u00e9es du Shotokan au rang d\u2019archa\u00efsmes, pr\u00e9f\u00e9rant une approche plus pragmatique, empruntant \u00e0 la boxe anglaise la puissance g\u00e9n\u00e9r\u00e9e par la torsion du buste. Son dojo, vaste salle tapiss\u00e9e d\u2019un tatami de 300 m\u00e8tres carr\u00e9s, accueillait une population h\u00e9t\u00e9roclite : durs \u00e0 cuire, figures interlopes, mais aussi athl\u00e8tes de haut niveau, tel Valera, colosse au regard calme, que la l\u00e9gende citait comme un champion parmi les champions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s les entra\u00eenements, il n\u2019\u00e9tait pas rare que nous nous rendions au bistrot voisin, antre enfum\u00e9 o\u00f9 se produisaient parfois des illusionnistes, dans une atmosph\u00e8re de cabaret d\u00e9suet. L\u00e0, entre deux verres, les discussions se faisaient plus cyniques : \u00ab En cas de bagarre, disait-on, le karat\u00e9, c\u2019est bon pour le spectacle. Le mieux, c\u2019est d\u2019attendre que l\u2019autre tourne le dos et de lui casser une bouteille sur le cr\u00e2ne. \u00bb Une philosophie qui tranchait singuli\u00e8rement avec les pr\u00e9ceptes de <em>Bushido<\/em>, mais qui en disait long sur l\u2019environnement dans lequel j\u2019avais mis les pieds. Pour le jeune homme que j\u2019\u00e9tais, encore engonc\u00e9 dans les principes feutr\u00e9s de la bourgeoisie, cette immersion fut un rite de passage. Le karat\u00e9 m\u2019a appris la rigueur, le contr\u00f4le de soi, et surtout, m\u2019a offert cette assurance int\u00e9rieure que l\u2019on per\u00e7oit, dit-on, chez ceux qui ne reculent plus l&rsquo;h\u00f4tel de la Marquis devant le regard des autres. M\u00eame celui des filles.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est des rencontres que le destin place sur notre chemin sans explication rationnelle, comme si quelque force myst\u00e9rieuse, tapie dans les replis du quotidien, s\u2019amusait \u00e0 jeter le pont [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":638,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-636","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-questionner-la-realite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/636","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=636"}],"version-history":[{"count":1,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/636\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":637,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/636\/revisions\/637"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media\/638"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=636"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=636"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=636"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}