{"id":666,"date":"1972-06-12T02:07:00","date_gmt":"1972-06-12T01:07:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=666"},"modified":"2026-06-19T19:48:24","modified_gmt":"2026-06-19T17:48:24","slug":"hobo-au-mexique","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1972\/06\/12\/hobo-au-mexique\/","title":{"rendered":"Hobo au Mexique"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><a href=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1972\/06\/11\/aventure-au-mexique\/\" data-type=\"post\" data-id=\"542\"> Chapitre pr\u00e9c\u00e9dent : vacances mexicaines<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le vol de ma voiture m&rsquo;avait priv\u00e9 de toutes mes affaires. Les v\u00eatements que je portais alors \u00e9taient ceux que des amis rencontr\u00e9s au hasard des plages mexicaines m&rsquo;avaient donn\u00e9s au.Ainsi d\u00e9pouill\u00e9 malgr\u00e9 moi de tout ce qui encombre habituellement l&rsquo;existence d&rsquo;un homme, je poursuivais ma route avec pour seule richesse ma jeunesse, mon optimisme et une paire de sandales mexicaines dont les semelles avaient \u00e9t\u00e9 d\u00e9coup\u00e9es dans de vieux pneus d&rsquo;automobile. \u00c0 cette \u00e9poque de ma vie, o\u00f9 chaque journ\u00e9e semblait ouvrir un horizon nouveau, je d\u00e9couvrais qu&rsquo;il est parfois plus facile d&rsquo;avancer lorsqu&rsquo;on ne poss\u00e8de presque rien. Derri\u00e8re moi s&rsquo;effa\u00e7aient peu \u00e0 peu les plages lumineuses de Mazatl\u00e1n, leurs cocotiers inclin\u00e9s vers l&rsquo;oc\u00e9an Pacifique, leurs vagues \u00e9tincelantes et leurs couchers de soleil embrasant l&rsquo;horizon. Devant moi s&rsquo;\u00e9tendait un pays immense dont je ne connaissais encore que quelques fragments et qui semblait reculer sans cesse \u00e0 mesure que j&rsquo;avan\u00e7ais. Au d\u00e9but des ann\u00e9es soixante-dix, les routes mexicaines \u00e9taient parcourues par une \u00e9trange confr\u00e9rie de voyageurs. Les plus nombreux venaient des \u00c9tats-Unis. Certains roulaient dans d&rsquo;\u00e9normes camping-cars b\u00e2tis sur des ch\u00e2ssis de pick-up ; d&rsquo;autres voyageaient dans les c\u00e9l\u00e8bres combis Volkswagen qui \u00e9taient devenus les navires terrestres d&rsquo;une g\u00e9n\u00e9ration enti\u00e8re de hippies, de surfeurs et d&rsquo;aventuriers. Gr\u00e2ce \u00e0 leur bienveillance, je progressais rapidement vers l&rsquo;int\u00e9rieur du pays.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 mesure que l&rsquo;on quittait la c\u00f4te, les paysages changeaient avec une rapidit\u00e9 surprenante. Les plaines chaudes du Sinaloa c\u00e9daient la place \u00e0 des vall\u00e9es agricoles couvertes de ma\u00efs, d&rsquo;agaves et de haricots. Puis apparaissaient les premiers contreforts de la Sierra Madre occidentale. Les montagnes, d&rsquo;abord simples lignes bleut\u00e9es \u00e0 l&rsquo;horizon, grandissaient peu \u00e0 peu jusqu&rsquo;\u00e0 remplir tout le paysage. Les chauffeurs qui me prenaient en stop me racontaient des histoires de pistes perdues, de villages isol\u00e9s et de r\u00e9gions o\u00f9 les routes n&rsquo;\u00e9taient encore que des rubans de terre suspendus au-dessus des ravins. Entre deux villes importantes, il n&rsquo;\u00e9tait pas rare de parcourir des dizaines de kilom\u00e8tres sans apercevoir autre chose que quelques ranchos dispers\u00e9s, des troupeaux de bovins maigres et des cavaliers coiff\u00e9s d&rsquo;immenses sombreros. Je me souviens particuli\u00e8rement d&rsquo;un vieux camion charg\u00e9 de cageots de tomates qui montait vers l&rsquo;int\u00e9rieur du pays. Son conducteur, un homme sec au visage tann\u00e9 par le soleil, m\u00e2chait continuellement un morceau de tabac et semblait conna\u00eetre chaque virage de la route depuis sa naissance. Assis \u00e0 ses c\u00f4t\u00e9s dans la cabine brinquebalante, j&rsquo;observais d\u00e9filer les villages aux maisons blanchies \u00e0 la chaux. Les places \u00e9taient domin\u00e9es par une \u00e9glise, quelques palmiers et un kiosque \u00e0 musique. Des enfants jouaient au football dans la poussi\u00e8re tandis que des chiens dormaient \u00e0 l&rsquo;ombre des arcades. \u00c0 chaque halte, le chauffeur retrouvait des connaissances, \u00e9changeait quelques plaisanteries et repartait comme si tout le Mexique n&rsquo;\u00e9tait qu&rsquo;un immense village dont il connaissait chaque habitant.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus nous avancions vers le sud-est, plus le climat se transformait. La chaleur humide du Pacifique s&rsquo;att\u00e9nuait peu \u00e0 peu. L&rsquo;air devenait plus l\u00e9ger et parfois m\u00eame frais. Les cactus g\u00e9ants laissaient place \u00e0 des for\u00eats de pins qui auraient pu \u00e9voquer certaines montagnes europ\u00e9ennes si des perroquets verts n&rsquo;avaient travers\u00e9 le ciel pour rappeler que nous \u00e9tions bien au c\u0153ur du Mexique. Cette diversit\u00e9 me fascinait. En quelques centaines de kilom\u00e8tres seulement, on passait des paysages tropicaux aux montagnes temp\u00e9r\u00e9es, des villages de p\u00eacheurs aux hauts plateaux o\u00f9 vivaient d\u00e9j\u00e0 des millions d&rsquo;habitants.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est au cours de cette travers\u00e9e qu&rsquo;une famille am\u00e9ricaine prit ma destin\u00e9e sous sa protection. Touch\u00e9s par mon histoire, ces voyageurs m&rsquo;accueillirent parmi eux pendant plusieurs \u00e9tapes du voyage. Ils me nourrissaient, me transportaient et me traitaient presque comme l&rsquo;un des leurs. Gr\u00e2ce \u00e0 eux, les kil om\u00e8tres s&rsquo;effa\u00e7aient sans peine. Lorsque nos chemins finirent par se s\u00e9parer, nous \u00e9tions arriv\u00e9s pr\u00e8s d&rsquo;un vaste lac situ\u00e9 dans les environs de Guadalajara. Avant de me quitter, la m\u00e8re de famille me remit une vieille couverture mexicaine \u00e9crue travers\u00e9e de rayures discr\u00e8tement color\u00e9es. Ce cadeau modeste allait devenir l&rsquo;un de mes biens les plus pr\u00e9cieux. Plus d&rsquo;une fois, au cours des jours qui suivirent, cette couverture me prot\u00e9gerait du froid des montagnes et des nuits pass\u00e9es \u00e0 la belle \u00e9toile au risque de me r\u00e9veiller parfois le visage compl\u00e8tement boursoufl\u00e9 par les piq\u00fbres des insectes locaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les jours que je passai dans les environs de Guadalajara demeurent parmi les plus paisibles de toute mon aventure mexicaine. Apr\u00e8s les longues semaines d&rsquo;errance sur les c\u00f4tes du Pacifique, apr\u00e8s les routes poussi\u00e9reuses du Sinaloa et les montagnes de la Sierra Madre, cette halte inattendue ressemblait presque \u00e0 des vacances. Chaque matin, je quittais l&rsquo;endroit o\u00f9 je dormais avec ma couverture roul\u00e9e sous le bras et je partais sans autre projet que celui de suivre les chemins qui s&rsquo;ouvraient devant moi. Les collines \u00e9taient couvertes d&rsquo;une v\u00e9g\u00e9tation que je d\u00e9couvrais avec l&rsquo;enthousiasme d&rsquo;un explorateur. La terre rouge des sentiers contrastait avec le vert profond des arbres et le bleu \u00e9clatant du ciel. Parfois un paysan passait lentement sur son \u00e2ne charg\u00e9 de fagots. D&rsquo;autres fois, je ne croisais personne pendant des heures et je pouvais entendre seulement le chant des oiseaux et le bruissement du vent dans les herbes. Le lac occupait le centre de ce paysage comme un immense miroir. \u00c0 certaines heures du jour, sa surface devenait si calme qu&rsquo;elle refl\u00e9tait les montagnes environnantes avec une perfection troublante. Je passais de longues heures assis sur ses rives \u00e0 observer les variations de lumi\u00e8re. Le soleil mexicain transformait constamment les couleurs. Les eaux passaient du bleu profond \u00e0 l&rsquo;argent, puis \u00e0 l&rsquo;or lorsque le soir approchait. Pour un jeune voyageur qui ne poss\u00e9dait plus grand-chose, ces spectacles gratuits constituaient une richesse in\u00e9puisable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est au cours d&rsquo;une de ces promenades que mon attention fut attir\u00e9e par une magnifique propri\u00e9t\u00e9 construite non loin du rivage. Une vaste demeure blanche se dressait derri\u00e8re une grille \u00e9l\u00e9gante et semblait appartenir \u00e0 un autre monde que celui des routes poussi\u00e9reuses que je fr\u00e9quentais depuis plusieurs jours. La curiosit\u00e9 l&#8217;emporta sur la prudence et je m&rsquo;approchai. \u00c0 peine avais-je franchi quelques m\u00e8tres qu&rsquo;un homme \u00e2g\u00e9 vint \u00e0 ma rencontre. Il portait des v\u00eatements impeccables et poss\u00e9dait cette distinction naturelle que l&rsquo;on rencontre parfois chez certains hommes qui ont beaucoup v\u00e9cu. Son regard demeurait vif, son maintien \u00e9tonnamment droit malgr\u00e9 les ann\u00e9es. J&rsquo;essayai de lui expliquer ma situation dans mon espagnol encore h\u00e9sitant. \u00c0 ma grande surprise, il me r\u00e9pondit imm\u00e9diatement dans un fran\u00e7ais parfait. Pendant quelques secondes, je demeurai muet de stupeur. Depuis mon arriv\u00e9e au Mexique, j&rsquo;avais entendu parler espagnol, anglais, parfois allemand, mais rencontrer un compatriote dans un lieu aussi inattendu relevait presque du miracle. Le vieil homme sourit devant mon \u00e9tonnement et me demanda si j&rsquo;\u00e9tais fran\u00e7ais. Sa voix portait encore les inflexions famili\u00e8res de notre pays. Nous rest\u00e2mes longtemps \u00e0 converser. Je lui racontai mon voyage, le vol de ma voiture, mes journ\u00e9es pass\u00e9es sur les plages du Pacifique, mes d\u00e9placements en auto-stop \u00e0 travers le pays. Il m&rsquo;\u00e9coutait avec une attention bienveillante qui me rappela certains professeurs de mon adolescence. Lui-m\u00eame avait connu une existence remarquable. Install\u00e9 depuis de nombreuses ann\u00e9es au Mexique, il connaissait ce vaste pays comme peu d&rsquo;\u00e9trangers pouvaient pr\u00e9tendre le conna\u00eetre. Ses r\u00e9cits m\u00ealaient l&rsquo;histoire des conquistadors, les traditions indiennes et les profondes transformations que connaissait alors la nation mexicaine. Les heures pass\u00e8rent sans que je m&rsquo;en aper\u00e7oive, tant ses souvenirs ouvraient devant mon imagination des horizons nouveaux. Il \u00e9tait le propri\u00e9taire de la Fabbrica des France. Y&rsquo;a un des grands magasins de la ville et Consulat en horaires de la France \u00e0 Guadalajara. H\u00e9las il ne pouvait rien pour mes papiers. Il fallait pour cela que je me rende \u00e0 Mexico City. Avant mon d\u00e9part, il me donne un billet de 50 pays h\u00f4tes qui me permettrait de manger pas mal de tacos avant d&rsquo;arriver \u00e0 la capitale..<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque je repris finalement ma route, je r\u00e9alisai \u00e0 quel point ce voyage \u00e9tait jalonn\u00e9 de rencontres providentielles. Depuis mon d\u00e9part de Mazatl\u00e1n, il semblait toujours se trouver quelqu&rsquo;un pour me tendre la main au moment o\u00f9 j&rsquo;en avais besoin. Une famille am\u00e9ricaine m&rsquo;avait transport\u00e9 sur plusieurs centaines de kilom\u00e8tres. Un chauffeur de camion m&rsquo;avait ouvert sa cabine. Des inconnus m&rsquo;avaient offert des repas, quelques pesos ou simplement leur amiti\u00e9. \u00c0 pr\u00e9sent, un Fran\u00e7ais rencontr\u00e9 au bord d&rsquo;un lac m&rsquo;avait accord\u00e9 son temps et son hospitalit\u00e9. Avec le recul, ce ne sont pas les difficult\u00e9s dont je garde le souvenir le plus vif, mais cette succession ininterrompue de gestes g\u00e9n\u00e9reux qui semblait accompagner chacun de mes pas. J&rsquo;avais quitt\u00e9 l&rsquo;Europe avec bien des certitudes ; le Mexique m&rsquo;apprenait chaque jour que le monde \u00e9tait souvent plus accueillant qu&rsquo;on ne l&rsquo;imagine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s deux journ\u00e9es pass\u00e9es dans cette r\u00e9gion magnifique, je compris qu&rsquo;il \u00e9tait temps de reprendre la route. La capitale m&rsquo;attendait. Plus de cinq cents kilom\u00e8tres me s\u00e9paraient encore de Mexico. Les v\u00e9hicules qui me prenaient en stop montaient progressivement vers les hauts plateaux du centre du pays. Les paysages devenaient plus vastes encore. Les vall\u00e9es couvertes de ma\u00efs succ\u00e9daient aux \u00e9tendues semi-d\u00e9sertiques. De vieilles haciendas apparaissaient parfois au loin, silhouettes silencieuses d&rsquo;une \u00e9poque r\u00e9volue, perdues dans l&rsquo;immensit\u00e9 des plaines. Souvent, en observant ces horizons sans limites, je pensais aux conquistadors qui avaient travers\u00e9 ces m\u00eames r\u00e9gions quatre si\u00e8cles auparavant. Ils avaient d\u00fb \u00e9prouver, eux aussi, ce sentiment \u00e9trange de p\u00e9n\u00e9trer dans un monde dont les dimensions semblaient d\u00e9passer l&rsquo;imagination humaine. Chaque virage r\u00e9v\u00e9lait une nouvelle vall\u00e9e, chaque col ouvrait la vue sur de nouvelles montagnes et je ressentais cette ivresse particuli\u00e8re que procure le voyage lorsque l&rsquo;on avance vers l&rsquo;inconnu avec pour seule richesse sa libert\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les heures passaient ainsi au rythme des rencontres et des kilom\u00e8tres. Peu \u00e0 peu les montagnes s&rsquo;\u00e9cart\u00e8rent. La circulation devint plus dense. Les villages se rapproch\u00e8rent les uns des autres. Puis un apr\u00e8s-midi, apparurent enfin les premiers faubourgs de Mexico. Ce ne fut pas une arriv\u00e9e brutale mais une progression interminable. Pendant des heures, les maisons se succ\u00e9d\u00e8rent sans interruption. Chaque fois que je croyais toucher au but, un nouveau quartier surgissait devant moi. Puis un autre encore. Puis un autre. Jamais je n&rsquo;avais vu une ville aussi immense. Construite sur les vestiges de l&rsquo;antique Tenochtitlan, \u00e0 plus de deux mille m\u00e8tres d&rsquo;altitude, enferm\u00e9e dans sa vaste vall\u00e9e entour\u00e9e de volcans, Mexico semblait vouloir engloutir l&rsquo;horizon tout entier. Les avenues devenaient plus larges, les immeubles plus nombreux, les foules plus compactes. Les autobus, les taxis, les camions et les voitures formaient un flot continu dont le mouvement paraissait ne jamais s&rsquo;interrompre. Quelques jours seulement auparavant, j&rsquo;\u00e9tais encore sur les plages du Pacifique \u00e0 contempler les vagues de Mazatl\u00e1n. \u00c0 pr\u00e9sent, j&rsquo;entrais dans l&rsquo;une des plus grandes villes du monde, une cit\u00e9 fascinante et d\u00e9mesur\u00e9e qui semblait concentrer en elle toutes les contradictions du Mexique moderne.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque la nuit commen\u00e7a \u00e0 tomber sur Mexico, je d\u00e9couvris une ville diff\u00e9rente de celle qui s&rsquo;agitait sous le soleil. Les touristes regagnaient leurs h\u00f4tels, les bureaux se vidaient peu \u00e0 peu et les ombres envahissaient les vastes avenues. Gr\u00e2ce \u00e0 l&rsquo;un des jeunes gar\u00e7ons rencontr\u00e9s dans le quartier des mariachis, je trouvai pour quelques pesos un refuge sommaire dans un dortoir populaire dissimul\u00e9 derri\u00e8re une ouverture pratiqu\u00e9e dans un vieux mur. Le confort y \u00e9tait plus que relatif, mais apr\u00e8s plusieurs jours pass\u00e9s sur les routes, cette paillasse branlante me parut presque un luxe. Le lendemain matin, je me rendis au consulat fran\u00e7ais afin d&rsquo;entreprendre les d\u00e9marches n\u00e9cessaires au remplacement de mes papiers disparus avec ma voiture. Les formalit\u00e9s devaient prendre plusieurs jours, le temps qu&rsquo;une confirmation arrive de Paris. N&rsquo;ayant aucune envie d&rsquo;attendre dans l&rsquo;agitation de la capitale, je d\u00e9cidai de poursuivre le voyage conform\u00e9ment aux indications que m&rsquo;avait donn\u00e9es Tricia avant notre s\u00e9paration. Quelques heures plus tard, je montais \u00e0 bord d&rsquo;un autocar de la Flecha de Oro qui quittait Mexico en direction de Puebla. L&rsquo;\u00e9t\u00e9 mexicain venait de commencer et le ciel semblait vouloir rappeler sa puissance. \u00c0 peine avions-nous quitt\u00e9 la capitale qu&rsquo;un orage d&rsquo;une violence spectaculaire \u00e9clata sur les hauts plateaux. Les \u00e9clairs d\u00e9chiraient les nuages accroch\u00e9s aux montagnes et la pluie tombait avec une telle force qu&rsquo;elle transformait les foss\u00e9s en torrents. L&rsquo;autocar descendait \u00e0 vive allure les routes sinueuses qui serpentent \u00e0 travers les reliefs. \u00c0 travers les vitres ruisselantes apparaissaient parfois, comme des fant\u00f4mes surgissant de la brume, les silhouettes majestueuses du Popocat\u00e9petl et de l&rsquo;Iztacc\u00edhuatl. Ces volcans l\u00e9gendaires semblaient monter la garde aux portes du plateau central. Leur pr\u00e9sence imposait un respect instinctif, comme si l&rsquo;on p\u00e9n\u00e9trait dans un territoire o\u00f9 les dieux anciens n&rsquo;avaient jamais totalement disparu. \u00c0 Puebla, je changeai de v\u00e9hicule et montai dans un autobus local qui desservait les villages environnants. Une vingtaine de kilom\u00e8tres plus loin se trouvait Cholula. Lorsque j&rsquo;y arrivai, la pluie tombait encore avec r\u00e9gularit\u00e9. Les rues portaient ces noms si caract\u00e9ristiques du Mexique, d\u00e9sign\u00e9s selon les points cardinaux. Je cherchais le num\u00e9ro huit de la rue Poniente. Les passants que j&rsquo;interrogeais m&rsquo;indiquaient une direction, puis une autre. Mes v\u00eatements \u00e9taient humides, ma couverture roul\u00e9e sous le bras commen\u00e7ait \u00e0 absorber l&rsquo;eau et pourtant je continuais \u00e0 avancer avec cet optimisme obstin\u00e9 qui accompagne souvent les voyageurs lorsqu&rsquo;ils approchent d&rsquo;une destination importante. Enfin, apr\u00e8s plusieurs d\u00e9tours dans les rues d\u00e9tremp\u00e9es, j&rsquo;aper\u00e7us la maison que l&rsquo;on m&rsquo;avait d\u00e9crite. Elle \u00e9tait moderne, \u00e9l\u00e9gante, entour\u00e9e d&rsquo;un petit jardin dont les plantes luisaient sous la pluie. Je frappai \u00e0 la porte. Quelques secondes plus tard, celle-ci s&rsquo;ouvrit. La jeune femme qui apparut sur le seuil me donna imm\u00e9diatement l&rsquo;impression qu&rsquo;un rayon de soleil venait de traverser les nuages. Elle s&rsquo;appelait Teresa. Petite, brune, souriante, elle poss\u00e9dait cette beaut\u00e9 chaleureuse que l&rsquo;on rencontre souvent au Mexique. Son regard exprimait \u00e0 la fois la curiosit\u00e9, la douceur et une \u00e9tonnante spontan\u00e9it\u00e9. La fatigue des quatre derniers jours s&rsquo;\u00e9vanouit presque instantan\u00e9ment. Elle m&rsquo;accueillit comme si elle m&rsquo;attendait depuis longtemps d\u00e9j\u00e0. Je ne savais pas encore qu&rsquo;elle avait \u00e9t\u00e9 frapp\u00e9e par ma ressemblance avec un ancien petit ami de San Diego, mais je sentis imm\u00e9diatement qu&rsquo;une sympathie naturelle venait de na\u00eetre entre nous. \u00c0 peine avais-je pos\u00e9 mon sac improvis\u00e9 qu&rsquo;elle entreprit de me faire d\u00e9couvrir les lieux. La pluie cessa progressivement. Le ciel commen\u00e7a \u00e0 s&rsquo;\u00e9claircir et, comme souvent apr\u00e8s les orages mexicains, l&rsquo;air prit une transparence extraordinaire. En fin d&rsquo;apr\u00e8s-midi, Teresa me proposa d&rsquo;aller voir la c\u00e9l\u00e8bre pyramide de Cholula. Je connaissais son existence sans r\u00e9ellement comprendre son importance. En l&rsquo;apercevant pour la premi\u00e8re fois, je crus d&rsquo;ailleurs regarder une simple colline couverte d&rsquo;arbres. Rien ne permettait de deviner imm\u00e9diatement qu&rsquo;il s&rsquo;agissait de la plus grande pyramide du monde par son volume. Les si\u00e8cles avaient recouvert l&rsquo;ouvrage de v\u00e9g\u00e9tation au point de le fondre dans le paysage. Au sommet se dressait une petite \u00e9glise construite par les Espagnols apr\u00e8s la conqu\u00eate, symbole saisissant de la rencontre entre deux civilisations.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce jour-l\u00e0, une f\u00eate religieuse battait son plein. D\u00e8s les premi\u00e8res marches de l&rsquo;immense escalier qui conduisait au sommet, je compris que je vivais quelque chose d&rsquo;exceptionnel. Des centaines de personnes montaient et descendaient dans une animation joyeuse. Des familles enti\u00e8res occupaient les marches. Des vendeuses pr\u00e9paraient des tortillas fumantes. D&rsquo;autres faisaient mousser du chocolat dans de grands r\u00e9cipients de cuivre. Les odeurs de ma\u00efs, de cacao, de piments et d&rsquo;encens se m\u00e9langeaient dans l&rsquo;air du soir. Des vieillards discutaient tranquillement assis sur les parapets tandis que des enfants couraient entre les p\u00e8lerins. Mais ce qui me frappa davantage encore fut l&rsquo;atmosph\u00e8re spirituelle du lieu. Quelque part, invisible dans la foule, un \u00e9norme tambour r\u00e9sonnait avec une lenteur solennelle. Son battement grave semblait monter des profondeurs de la terre elle-m\u00eame. \u00c0 certains moments, des chants catholiques s&rsquo;\u00e9levaient pr\u00e8s de l&rsquo;\u00e9glise. Quelques instants plus tard, des musiques plus anciennes, h\u00e9rit\u00e9es des traditions indiennes, r\u00e9pondaient \u00e0 ces cantiques. Les deux univers ne s&rsquo;opposaient pas. Ils coexistaient naturellement, comme s&rsquo;ils avaient fini par apprendre \u00e0 vivre ensemble apr\u00e8s des si\u00e8cles d&rsquo;histoire commune. Teresa marchait \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s tandis que nous gravissions lentement les marches. Je me souviens encore de la lumi\u00e8re de cette fin de journ\u00e9e. Les nuages de l&rsquo;orage s&rsquo;\u00e9loignaient vers l&rsquo;est et les derniers rayons du soleil illuminaient les pentes de la pyramide. La foule semblait baigner dans une lumi\u00e8re dor\u00e9e presque irr\u00e9elle. Les visages rayonnaient de joie simple. Les conversations, les rires, les pri\u00e8res et les battements du tambour formaient une harmonie \u00e9trange que je n&rsquo;avais jamais ressentie auparavant. \u00c0 cet instant, quelque chose se produisit entre Teresa et moi. Ce n&rsquo;\u00e9tait pas encore de l&rsquo;amour au sens o\u00f9 les romans l&rsquo;entendent. C&rsquo;\u00e9tait plut\u00f4t une impression de proximit\u00e9 imm\u00e9diate, une sensation de familiarit\u00e9 inexplicable. Comme si cette soir\u00e9e, cette mont\u00e9e vers l&rsquo;\u00e9glise, cette foule r\u00e9unie entre le monde indien et le monde chr\u00e9tien avaient cr\u00e9\u00e9 autour de nous un espace hors du temps. Nous parlions peu. Il n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de beaucoup parler. Nous regardions simplement le spectacle qui nous entourait et nous partagions le m\u00eame \u00e9merveillement. Lorsque nous atteign\u00eemes enfin le sommet, la vue coupa litt\u00e9ralement le souffle au voyageur que j&rsquo;\u00e9tais. La vaste plaine de Puebla s&rsquo;\u00e9tendait jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;horizon. Au loin, les grands volcans apparaissaient entre les nuages d\u00e9chir\u00e9s par l&rsquo;orage. Le Popocat\u00e9petl dominait le paysage avec sa silhouette gigantesque tandis que l&rsquo;Iztacc\u00edhuatl \u00e9tendait son profil de femme endormie. Les derni\u00e8res lueurs du jour embrasaient leurs sommets. Autour de la petite \u00e9glise, les fid\u00e8les continuaient d&rsquo;affluer. Les cloches sonnaient. Les tambours r\u00e9pondaient. Les odeurs d&rsquo;encens se m\u00ealaient aux parfums des cuisines ambulantes. Sous mes yeux, les h\u00e9ritiers des anciens peuples de l&rsquo;An\u00e1huac et les descendants des conquistadors c\u00e9l\u00e9braient ensemble une m\u00eame f\u00eate sans m\u00eame para\u00eetre conscients du miracle historique dont ils \u00e9taient les acteurs. Et tandis que le soleil disparaissait derri\u00e8re les montagnes, Teresa et moi demeurions silencieux sur le chemin de ronde de l&rsquo;\u00e9glise, contemplant ce spectacle unique, avec le sentiment confus que cette soir\u00e9e marquerait durablement nos souvenirs. Ce fut le commencement d&rsquo;une sensualit\u00e9 fulgurante qui, m\u00eame si elle devait \u00eatre br\u00e8ve, allait donner \u00e0 mon arriv\u00e9e \u00e0 Cholula une saveur que je n&rsquo;ai jamais oubli\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chapitre suivant : Universidad de Las Americas<a href=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1973\/06\/13\/umiversidadad-de-las-amaricass\/\" data-type=\"post\" data-id=\"742\">Umiversidadad de las Amaricass<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Chapitre pr\u00e9c\u00e9dent : vacances mexicaines Le vol de ma voiture m&rsquo;avait priv\u00e9 de toutes mes affaires. 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