{"id":692,"date":"1963-06-13T00:32:00","date_gmt":"1963-06-12T23:32:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=692"},"modified":"2026-06-13T01:02:32","modified_gmt":"2026-06-12T23:02:32","slug":"pedophilie-et-excommunicati","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1963\/06\/13\/pedophilie-et-excommunicati\/","title":{"rendered":"P\u00e9dophilie et excommunication"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;\u00e9tais en classe de cinqui\u00e8me au lyc\u00e9e Janson-de-Sailly lorsque, pour une raison que je ne m&rsquo;explique toujours pas, peut-\u00eatre un d\u00e9sir pr\u00e9coce d&rsquo;ind\u00e9pendance, je demandai \u00e0 mes parents d&rsquo;aller en pension. Ils m&rsquo;inscrivirent \u00e0 l&rsquo;\u00e9cole Gerson, rue de la Pompe, non loin du lyc\u00e9e. L&rsquo;\u00e9tablissement proposait un internat tout en laissant les \u00e9l\u00e8ves suivre leurs cours \u00e0 l&rsquo;ext\u00e9rieur. Chaque matin, j&rsquo;allais au lyc\u00e9e et je revenais le soir pour les repas, les \u00e9tudes surveill\u00e9es et la nuit au dortoir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;\u00e9tait une \u00e9cole catholique dirig\u00e9e par des p\u00e8res j\u00e9suites en soutane, charg\u00e9s d&rsquo;inculquer \u00e0 de jeunes gar\u00e7ons la discipline et la religion. L&rsquo;\u00e9tablissement accueillait cependant des \u00e9l\u00e8ves de toutes confessions, y compris des juifs et des protestants. Les internes chr\u00e9tiens \u00e9taient tenus d&rsquo;assister chaque matin \u00e0 une courte messe \u00e0 la chapelle avant le petit d\u00e9jeuner. Comme les hormones commen\u00e7aient \u00e0 me travailler, je ne pouvais m&#8217;emp\u00eacher d&rsquo;avoir, pendant ces offices, des pens\u00e9es qui n&rsquo;avaient rien de religieux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Notre directeur des \u00e9tudes \u00e9tait un homme corpulent, aux cheveux rares et gras, aux l\u00e8vres minces, dont le visage refl\u00e9tait \u00e0 la fois la s\u00e9v\u00e9rit\u00e9 et une certaine perversit\u00e9. Cette derni\u00e8re se manifestait surtout lors des confessions obligatoires. Il revenait sans cesse sur les \u00ab mauvaises pens\u00e9es \u00bb que nous pouvions avoir. Nous comprenions tr\u00e8s bien ce qu&rsquo;il cherchait \u00e0 savoir lorsqu&rsquo;il nous attirait contre lui. Son odeur de linge mal lav\u00e9 nous soulevait le c\u0153ur, et nous fermions les yeux pour \u00e9viter de voir les gros poils noirs qui d\u00e9passaient de ses narines. Entre \u00e9l\u00e8ves, nous parlions ensuite de ces s\u00e9ances avec d\u00e9go\u00fbt, en nous f\u00e9licitant de ne jamais lui avoir r\u00e9v\u00e9l\u00e9 quoi que ce soit de personnel. Aujourd&rsquo;hui, on qualifierait sans doute certains de ces comportements de p\u00e9dophilie. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, ils \u00e9taient couverts par le myst\u00e8re et l&rsquo;autorit\u00e9 de la religion, et il ne nous serait jamais venu \u00e0 l&rsquo;esprit d&rsquo;en parler \u00e0 nos parents.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le ma\u00eetre d&rsquo;internat \u00e9tait un la\u00efc qui nous observait souvent d&rsquo;une mani\u00e8re \u00e9trange, bien qu&rsquo;il n&rsquo;ait jamais eu de geste d\u00e9plac\u00e9. Le dortoir \u00e9tait constitu\u00e9 de minuscules box individuels. Chaque matin, nous nous lavions \u00e0 l&rsquo;eau froide dans une salle commune, et nous n&rsquo;avions droit qu&rsquo;\u00e0 une seule douche chaude par semaine, ce qui repr\u00e9sentait pour nous un v\u00e9ritable \u00e9v\u00e9nement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un jour, le gar\u00e7on du box voisin me lan\u00e7a un savon par-dessus la cloison qui s\u00e9parait les douches. Je passai la t\u00eate au-dessus de la s\u00e9paration pour voir qui \u00e9tait l&rsquo;auteur de la plaisanterie. Le ma\u00eetre d&rsquo;internat fondit aussit\u00f4t sur moi comme si j&rsquo;avais commis un sacril\u00e8ge. Apr\u00e8s avoir \u00e9cout\u00e9 mes explications, il me fixa longuement de ses yeux singuliers avant de conclure qu&rsquo;il me croyait et qu&rsquo;il me faisait confiance.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une autre fois, apr\u00e8s une fouille des box au cours de laquelle on avait d\u00e9couvert des magazines f\u00e9minins, je dus expliquer que les exemplaires trouv\u00e9s en ma possession \u00e9taient destin\u00e9s aux personnes \u00e2g\u00e9es que je visitais dans le cadre de la conf\u00e9rence Saint-Vincent-de-Paul. C&rsquo;\u00e9tait vrai. Mais ce n&rsquo;\u00e9tait pas toute la v\u00e9rit\u00e9 : le soir, je les utilisais aussi pour alimenter les fantasmes de mon adolescence devant les publicit\u00e9s de gaines et de soutiens-gorge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Malgr\u00e9 tout, la vie \u00e0 l&rsquo;internat comportait de bons moments. Apr\u00e8s le d\u00e9jeuner, nous passions l&rsquo;heure d&rsquo;\u00e9tude \u00e0 jouer fr\u00e9n\u00e9tiquement au bridge avant de retourner au lyc\u00e9e. C&rsquo;\u00e9tait plus pratique que de rester externe, ce qui m&rsquo;aurait oblig\u00e9 \u00e0 effectuer plusieurs changements de m\u00e9tro pour rejoindre le petit lyc\u00e9e de l&rsquo;avenue Georges-Mandel. En revenant des cours, nous devions patienter dans la cour, mais une petite boutique nous permettait d&rsquo;acheter des bonbons et des biscuits. Ces modestes plaisirs rendaient le reste plus supportable.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne sais pas combien de temps je serais rest\u00e9 \u00e0 Gerson si l&rsquo;affaire du cat\u00e9chisme n&rsquo;\u00e9tait pas survenue. Ce jour-l\u00e0, le p\u00e8re qui faisait le cours \u00e9voquait la charit\u00e9 selon saint Vincent de Paul. Il cita une phrase affirmant qu&rsquo;il vaudrait mieux attacher une pierre au cou de certaines personnes et les jeter dans un puits plut\u00f4t que de les laisser agir sans charit\u00e9. Sans r\u00e9fl\u00e9chir, je lan\u00e7ai \u00e0 haute voix :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Eh bien, ce n&rsquo;est pas tr\u00e8s charitable !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La classe \u00e9clata de rire. Le ma\u00eetre d&rsquo;\u00e9tudes, lui, entra dans une col\u00e8re noire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Vous \u00eates excommuni\u00e9 ! hurla-t-il. Personne ne doit plus lui parler. Il est mort !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les rires cess\u00e8rent aussit\u00f4t.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Plus tard, le pr\u00eatre me convoqua dans le petit bureau situ\u00e9 au fond de la salle pour poursuivre ses remontrances. L&rsquo;entretien se termina par une remarque \u00e9trange et d\u00e9plac\u00e9e, dans laquelle il semblait insinuer que, de toute fa\u00e7on, je n&rsquo;\u00e9tais pas particuli\u00e8rement beau gar\u00e7on.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je quittai d\u00e9finitivement Gerson trois semaines plus tard. Une nuit de pluie, avec quelques camarades, nous \u00e9tions mont\u00e9s sur le toit de l&rsquo;internat. Nous avions trouv\u00e9 une planche inclin\u00e9e qui nous servait de toboggan improvis\u00e9. L&rsquo;exp\u00e9rience se termina mal : je chutai et me retrouvai avec le pied cass\u00e9, tordu \u00e0 angle droit dans une fracture spectaculaire. Le camarade qui m&rsquo;accompagnait appela les secours. Apr\u00e8s l&rsquo;h\u00f4pital, je ne remis jamais les pieds dans cette \u00e9cole o\u00f9 l&rsquo;on m&rsquo;avait, pr\u00e9tendument, excommuni\u00e9.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>J&rsquo;\u00e9tais en classe de cinqui\u00e8me au lyc\u00e9e Janson-de-Sailly lorsque, pour une raison que je ne m&rsquo;explique toujours pas, peut-\u00eatre un d\u00e9sir pr\u00e9coce d&rsquo;ind\u00e9pendance, je demandai \u00e0 mes parents d&rsquo;aller en [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":694,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-692","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-questionner-la-realite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/692","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=692"}],"version-history":[{"count":2,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/692\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":696,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/692\/revisions\/696"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media\/694"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=692"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=692"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=692"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}