{"id":706,"date":"1964-06-15T19:21:00","date_gmt":"1964-06-15T18:21:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=706"},"modified":"2026-06-15T19:38:47","modified_gmt":"2026-06-15T17:38:47","slug":"saint-tropez","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1964\/06\/15\/saint-tropez\/","title":{"rendered":"Saint-Tropez"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Durant ma classe de troisi\u00e8me au lyc\u00e9e Janson-de-Sailly, j&rsquo;\u00e9tais un \u00e9l\u00e8ve dissip\u00e9 et peu travailleur. Avec Patrice Pananid\u00e8s, nous \u00e9tions souvent mis \u00e0 la porte de la classe pour bavardage. Patrice \u00e9tait le fils du coiffeur de la place Victor-Hugo. C&rsquo;\u00e9tait un dandy pas tr\u00e8s malin, mais son humour m&rsquo;avait s\u00e9duit au point que je le suivais volontiers dans le nihilisme de mes \u00e9tudes. \u00c0 la fin de l&rsquo;ann\u00e9e, j&rsquo;appris que je devrais redoubler. Cela m&rsquo;inqui\u00e9tait moins que mon d\u00e9sir de partir \u00e0 Saint-Tropez, dont parlaient tous les enfants riches du lyc\u00e9e. J&rsquo;\u00e9tais bien d\u00e9cid\u00e9 \u00e0 ne pas aller m&rsquo;ennuyer \u00e0 Beaumont-de-Lomagne chez ma grand-m\u00e8re. Vers le 15 juillet, j&rsquo;obtins de mes parents un viatique de mille cinq cents francs et je partis en train pour Cannes, la gare la plus proche. Le reste du trajet devait se faire en car. En l&rsquo;attendant dans un bistrot au bord de la route, je demandai au patron s&rsquo;il y avait du travail \u00e0 Saint-Tropez. Il me r\u00e9pondit que oui, \u00e0 condition d&rsquo;avoir la classe, puis ajouta en me regardant : \u00ab Ce n&rsquo;est pas le cas. \u00bb J&rsquo;\u00e9tais pr\u00e9venu. Saint-Tropez \u00e9tait \u00e9litiste \u00e0 tous les niveaux.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je retrouvai Patrice qui logeait dans l&rsquo;unique bungalow d&rsquo;un terrain de camping situ\u00e9 pr\u00e8s du village. Le terrain appartenait \u00e0 un certain de Mandat-Grancet, homme d&rsquo;affaires dans l&rsquo;immobilier et d&rsquo;autres activit\u00e9s. C&rsquo;est son fils, un autre Patrice, qui m&rsquo;accueillit comme si je faisais partie de sa caste. L&rsquo;endroit \u00e9tait minuscule, avec des lits superpos\u00e9s, et nous faisions sans cesse la navette entre la plage et le caf\u00e9 S\u00e9n\u00e9quier, sur le port, dans l&rsquo;Austin Mini de Mandat. Le soir, nous tra\u00eenions au Papagayo, dont le bar en terrasse restait ouvert tard dans la nuit. On pouvait y croiser les vedettes du moment, comme Nicoletta ou Johnny Hallyday. En fin de soir\u00e9e, celui-ci faisait rugir le moteur de sa Ferrari devant le bar pour impressionner la galerie, souvent d\u00e9j\u00e0 bien ivre.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La mer et le soleil me r\u00e9ussissaient. Le bronzage att\u00e9nuait mon acn\u00e9 et des m\u00e8ches blondes apparaissaient dans mes cheveux boucl\u00e9s. D&rsquo;ordinaire, j&rsquo;essayais toujours de les aplatir car la mode \u00e9tait aux cheveux lisses comme ceux d&rsquo;Alain Delon. Je suivais les deux Patrice partout et je fis la connaissance d&rsquo;autres enfants riches et pr\u00e9tentieux, comme Picozzi, un gros et grand gar\u00e7on assez laid, h\u00e9ritier de la Gaumont, qui poss\u00e9dait un yacht de vingt m\u00e8tres amarr\u00e9 devant les restaurants du port. J&rsquo;\u00e9tais l\u00e0 un peu par hasard et je me sentais constamment de trop. Personne ne me parlait vraiment, \u00e0 l&rsquo;exception des filles, petites ou grandes s\u0153urs de cette jeunesse dor\u00e9e, qui me trouvaient mignon et gentil. Un jour, Nicolas Bauche, h\u00e9ritier des coffres-forts du m\u00eame nom, me demanda d&rsquo;inviter pour lui l&rsquo;une des filles de La Ferri\u00e8re \u00e0 bord de son yacht de soixante m\u00e8tres. Lui, j&rsquo;en avais d\u00e9j\u00e0 entendu parler par Dominique Pointeau, mon ami d&rsquo;enfance de Neuilly. Quant aux filles de La Ferri\u00e8re, je les connaissais \u00e0 peine. Seule ma bonne t\u00eate m&rsquo;avait valu une invitation \u00e0 passer un apr\u00e8s-midi au bord de leur piscine.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au bout de quelques jours, Mandat commen\u00e7a \u00e0 faire des remarques sur ma fa\u00e7on de m&rsquo;habiller, qui ne correspondait pas \u00e0 ses codes. Il me traitait de campeur. Dans ce milieu, les campeurs occupaient le dernier \u00e9chelon de la cha\u00eene alimentaire. Le m\u00e9pris \u00e9tait tel qu&rsquo;un soir, alors qu&rsquo;un groupe de ces petits bourgeois d\u00e9s\u0153uvr\u00e9s entourait Mike Marshall, le fils de Mich\u00e8le Morgan, celui-ci leur expliquait que, pour trouver des filles, il suffisait d&rsquo;aller chercher des campeuses et de les laver avant de coucher avec elles. J&rsquo;assistais \u00e0 cette sc\u00e8ne avec \u00e9tonnement. Derri\u00e8re les belles voitures, les yachts et les soir\u00e9es mondaines, je d\u00e9couvrais peu \u00e0 peu la m\u00e9diocrit\u00e9 et la vulgarit\u00e9 d&rsquo;un monde qui se croyait sup\u00e9rieur \u00e0 tous les autres.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">J&rsquo;ava\u2264is r\u00e9pondu aux remarques de Mandat sur mon allure pr\u00e9tendument n\u00e9glig\u00e9e en lui donnant un grand coup de pied aux fesses. Il avait sembl\u00e9 prendre cela avec humour, mais le lendemain matin il m&rsquo;annon\u00e7a que je ne pouvais plus rester. Un troisi\u00e8me Patrice allait arriver, Patrice de Margerie, h\u00e9ritier de la fortune li\u00e9e \u00e0 Total, et il tenait beaucoup \u00e0 sa pr\u00e9sence. Me retrouvant \u00e0 la rue avec mon baluchon, j&rsquo;eus la chance de croiser Arielle, que je connaissais vaguement de Paris. Elle \u00e9tait la fille de l&rsquo;acteur Michael Lonsdale. Elle me proposa de rester la derni\u00e8re semaine de juillet dans la maison de vacances qu&rsquo;elle occupait avec Jean-Pierre, un grand gar\u00e7on d&rsquo;une vingtaine d&rsquo;ann\u00e9es. Je lui racontai mes d\u00e9boires avec les fils \u00e0 papa de Saint-Tropez. Pour me remonter le moral, Jean-Pierre me parla d&rsquo;un de ses amis qui travaillait \u00e0 Tahiti Plage, alors la plage priv\u00e9e la plus \u00e0 la mode de Saint-Tropez. J&rsquo;allai le voir. Ma t\u00eate dut lui inspirer confiance car il m&rsquo;engagea aussit\u00f4t comme plagiste. Pendant tout le mois d&rsquo;ao\u00fbt, je servis des cocktails aux play-boys et aux riches vacanciers qui venaient exposer sur la plage les voitures les plus voyantes et les plus co\u00fbteuses qu&rsquo;ils avaient r\u00e9ussi \u00e0 amener jusqu&rsquo;\u00e0 Saint-Tropez.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque les vacances d&rsquo;Arielle et de Jean-Pierre prirent fin, je dus me trouver un logement. D\u00e8s ma premi\u00e8re recherche, je d\u00e9couvris une petite chambre sous les combles du modeste h\u00f4tel Le Bout du Monde. Elle \u00e9tait minuscule mais peu ch\u00e8re. L&rsquo;\u00e9tablissement \u00e9tait tenu par deux homosexuels flamboyants qui passaient leurs journ\u00e9es \u00e0 demi nus dans la chaleur de l&rsquo;\u00e9t\u00e9. Comme le chantait L\u00e9o Ferr\u00e9 : \u00ab Pour tout bagage on a sa gueule ; quand elle est bien, \u00e7a va tout seul. \u00bb Tr\u00e8s vite, je compris que cet h\u00f4tel discret et tol\u00e9rant servait de lieu de rendez-vous \u00e0 des personnages fort \u00e9l\u00e9gants. Je voyais notamment arriver le baron Rodolphe, play-boy tr\u00e8s en vue, qui descendait de sa Rolls-Royce flambant neuve avec un air perp\u00e9tuellement inquiet. Je ne sus jamais qui il venait retrouver au Bout du Monde. Pour ma part, j&rsquo;avais d&rsquo;autres pr\u00e9occupations. Je voulais entrer aux Caves du Roi, la bo\u00eete de nuit la plus exclusive de Saint-Tropez. Jean-Pierre m&rsquo;y avait conduit et m&rsquo;avait montr\u00e9 comment glisser discr\u00e8tement quelques pi\u00e8ces au portier noir qui montait la garde \u00e0 l&rsquo;entr\u00e9e. Je suivis son conseil. Comme il m&rsquo;avait pris en sympathie, je pus ensuite entrer presque tous les soirs sans difficult\u00e9.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne restais jamais tr\u00e8s tard. Je n&rsquo;avais pas les moyens de consommer et mon travail commen\u00e7ait \u00e0 six heures et demie du matin. Je devais d&rsquo;abord ramasser les m\u00e9gots et les papiers abandonn\u00e9s sur la plage, puis ratisser le sable \u00e0 l&rsquo;aide d&rsquo;un lourd filet de cordes afin qu&rsquo;il soit parfaitement lisse. Ensuite, j&rsquo;installais les matelas et les parasols pour que tout soit pr\u00eat avant l&rsquo;arriv\u00e9e des premiers clients. Je n&rsquo;\u00e9tais pas officiellement employ\u00e9. J&rsquo;avais seulement le droit de vendre les boissons sur la plage, que j&rsquo;achetais moi-m\u00eame au bar. Je ne vivais donc que des pourboires parfois,tr\u00e8s g\u00e9n\u00e9reux. Arielle m&rsquo;avait montrer les habitu\u00e9s de Tahiti Plage. Parmi eux se trouvait le c\u00e9l\u00e8bre gigolo Maximo Garcia, encore jeune \u00e0 l&rsquo;\u00e9poque. Avec son visage rond et ses cheveux blonds, il ressemblait \u00e0 un gros poupon. On racontait qu&rsquo;il avait \u00e9t\u00e9 l&rsquo;amant de Hedwig Pottgast, ancienne secr\u00e9taire et maitresse re d&rsquo;Heinrich Himmler, qui lui aurait l\u00e9gu\u00e9 plusieurs appartements \u00e0 Paris. Lorsque j&rsquo;attendais une commande, je l&rsquo;entendais souvent discuter avec son complice, un mannequin yougoslave \u00e0 l&rsquo;allure tr\u00e8s virile, des femmes qu&rsquo;ils observaient sur la plage et des proies qu&rsquo;ils pensaient pouvoir s\u00e9duire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je m&rsquo;\u00e9tais \u00e9galement li\u00e9 d&rsquo;amiti\u00e9 avec un gar\u00e7on tr\u00e8s diff\u00e9rent nomm\u00e9 Yvan. C&rsquo;\u00e9tait un gitan trapu, muscl\u00e9 et d\u00e9brouillard. Un soir, vers huit heures, il me demanda si je voulais l&rsquo;accompagner dans une aventure : aller chez Brigitte Bardot. L&rsquo;id\u00e9e me paraissait exaltante. Dans sa Simca 1000, il m&rsquo;expliqua qu&rsquo;il savait comment entrer dans la propri\u00e9t\u00e9 par l&rsquo;arri\u00e8re. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;\u00e0 ce moment-l\u00e0 que je compris qu&rsquo;il ne s&rsquo;agissait pas d&rsquo;une visite mais d&rsquo;un cambriolage. Nous arriv\u00e2mes dans une longue all\u00e9e sablonneuse bord\u00e9e de cl\u00f4tures de bambou. Yvan me demanda de prendre le volant. J&rsquo;avais d\u00e9j\u00e0 conduit mais je n&rsquo;avais pas le permis. Il disparut alors par une ouverture qu&rsquo;il semblait conna\u00eetre dans la cl\u00f4ture et me laissa seul, moteur tournant, phares \u00e9teins, pr\u00eat \u00e0 d\u00e9marrer dans la direction de la sortie. Mon c\u0153ur battait \u00e0 toute vitesse. La peur me saisit v\u00e9ritablement lorsqu&rsquo;une voiture apparut au loin et s&rsquo;engagea dans l&rsquo;all\u00e9e en sens inverse. Lorsqu&rsquo;elle me croisa, je lui adressai un signe amical, esp\u00e9rant que le conducteur me prendrait pour un voisin du quartier. Heureusement, rien ne se produisit. Quelques minutes plus tard, Yvan r\u00e9apparut et me cria de partir imm\u00e9diatement. \u00ab Il y avait quelqu&rsquo;un \u00bb, me lan\u00e7a-t-il en montant dans la voiture. Son unique butin consistait en une petite bourse indienne en tissu contenant un billet de cinq francs.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce soir-l\u00e0, je ne mis pas les pieds aux Caves du Roi. Les \u00e9motions de ce cambriolage rat\u00e9 \u00e0 la Madrague m&rsquo;avaient compl\u00e8tement \u00e9puis\u00e9 et je rentrai directement me coucher.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Durant ma classe de troisi\u00e8me au lyc\u00e9e Janson-de-Sailly, j&rsquo;\u00e9tais un \u00e9l\u00e8ve dissip\u00e9 et peu travailleur. Avec Patrice Pananid\u00e8s, nous \u00e9tions souvent mis \u00e0 la porte de la classe pour bavardage. 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