{"id":711,"date":"1967-06-15T23:02:00","date_gmt":"1967-06-15T22:02:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=711"},"modified":"2026-06-15T23:18:59","modified_gmt":"2026-06-15T21:18:59","slug":"le-petit-pere","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1967\/06\/15\/le-petit-pere\/","title":{"rendered":"le petit P\u00e8re"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Il est des \u00eatres dont l\u2019empreinte, bien que disparus de notre quotidien, persiste en nos pens\u00e9es comme un phare dans la brume. Ces absents, loin d\u2019avoir \u00e9t\u00e9 effac\u00e9s par le temps, demeurent en sentinelles silencieuses, scrutant, semble-t-il, chacune de nos d\u00e9cisions. Tel un regard spectral, leur m\u00e9moire continue d\u2019exercer son influence sur notre jugement, nos esp\u00e9rances et parfois m\u00eame nos regrets. C&rsquo;est une sorte de petit p\u00e8re, expression affectueuse avec laquelle les paysans de la litt\u00e9rature russe, appeler ceux &nbsp;qu&rsquo;ils&nbsp; aimait&nbsp; bien.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Jean-No\u00ebl&nbsp; Flammarion&nbsp; l&rsquo;ami dont l\u2019ombre plane encore sur le th\u00e9\u00e2tre de mes souvenirs, fut de ceux-l\u00e0. C\u2019est \u00e0 la fin de mon cycle secondaire, dans les aust\u00e8res murs du lyc\u00e9e Janson-de-Sailly, que je le&nbsp; rencontrai. Un gar\u00e7on \u00e0 la large silhouette, au port r\u00e9serv\u00e9, fils d\u2019une illustre dynastie d\u2019\u00e9diteurs \u2014 et moi, simple rejeton d\u2019un diplomate reconverti dans l\u2019industri&nbsp; \u00e9lectro-m\u00e9canique . Le hasard, aid\u00e9 d\u2019un petit arrangement minist\u00e9riel, nous avait plac\u00e9s c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te, au c\u0153ur d\u2019une classe de Terminale B. Notre amiti\u00e9, telle une r\u00e9action chimique entre deux \u00e9l\u00e9ments inattendus, s\u2019enflamma avec la promptitude des alliances n\u00e9cessaires. Nous partagions un m\u00eame statut de \u00ab\u00a0pistonn\u00e9s\u00a0\u00bb, ce qui, dans ce milieu codifi\u00e9, faisait de nous des anomalies. Mais ces anomalies \u00e9taient propices \u00e0 la complicit\u00e9. Nous raillions les grands noms du lyc\u00e9e \u2013fiers de leurs voitures anglaises et de leurs vestes taill\u00e9es chez Renoma, tandis que nous cultivions des go\u00fbts plus subversifs : la prose d&rsquo;Albert Cohen, la gouache appliqu\u00e9e \u00e0 minuit dans une mansarde de Neuilly, les douceurs interdites du cannabis.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Oui, qu\u2019on ne s\u2019y trompe pas. Il ne s\u2019agissait pas d\u2019une amiti\u00e9 faite de convenances ou de devoir. Nous partagions le r\u00eave \u2014 cette douce folie juv\u00e9nile \u2014 de quitter la terre ferme pour plonger dans les eaux profondes de l\u2019art, de la litt\u00e9rature et peut-\u00eatre m\u00eame de la c\u00e9l\u00e9brit\u00e9. Jean-No\u00ebl, ce compagnon d\u2019id\u00e9aux, admirait Arthur Miller comme d\u2019autres v\u00e9n\u00e9raient Galil\u00e9e. Il r\u00eavait d\u2019\u00e9criture, comme moi je r\u00eavais de peindre le monde avec mes couleurs int\u00e9rieures. Et pourtant, comme dans toute trajectoire, nos orbites finirent par diverger. Lui, le s\u00e9rieux, emprunta la voie droite de la librairie fond\u00e9e \u00e0 son nom, avec compagne bien n\u00e9e et respectabilit\u00e9 bourgeoise. Moi, l\u2019aventurier, je choisis la tangente, le r\u00eave am\u00e9ricain, le pr\u00e9cipice de la faillite. Un soir de pluie, bien des ann\u00e9es apr\u00e8s, il r\u00e9apparut, silhouette affaiblie, voix incertaine. Nous avons bu comme autrefois, \u00e9voqu\u00e9 le pass\u00e9, ressass\u00e9 des souvenirs qui ne s\u2019imbriquaient plus parfaitement. Comme deux pi\u00e8ces d\u2019un puzzle d\u00e9sormais mal taill\u00e9es. Ce soir-l\u00e0, dans un bar anonyme, j\u2019ai compris : le lien n\u2019\u00e9tait plus que vestige. Pourtant, m\u00eame lorsque la mer de la vie nous s\u00e9pare, certaines ancres demeurent fix\u00e9es au fond. Depuis lors, \u00e0 chaque d\u00e9cision, chaque d\u00e9tour, j\u2019interroge ce fant\u00f4me bienveillant : \u00ab Que penserait Jean-No\u00ebl ? \u00bb Non pour m\u2019y conformer, mais parce que son regard, bien qu\u2019absent, me suit comme celui de ces portraits anciens qui, accroch\u00e9s \u00e0 la proue de quelque navire de l\u00e9gende, semblent toujours vous fixer. C\u2019est peut-\u00eatre cela, le v\u00e9ritable h\u00e9ritage de l\u2019amiti\u00e9 : non l\u2019\u00e9change quotidien, mais la permanence d\u2019un regard, silencieux et int\u00e9rieur, dont l\u2019influence perdure comme la m\u00e9moire d\u2019un capitaine dans les profondeurs du Nautilus<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Il est des \u00eatres dont l\u2019empreinte, bien que disparus de notre quotidien, persiste en nos pens\u00e9es comme un phare dans la brume. 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