{"id":714,"date":"1964-06-15T23:44:00","date_gmt":"1964-06-15T22:44:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=714"},"modified":"2026-06-19T19:22:37","modified_gmt":"2026-06-19T17:22:37","slug":"sexualite-juvenile","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1964\/06\/15\/sexualite-juvenile\/","title":{"rendered":"Sexualit\u00e9 juv\u00e9nile"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis ma classe de sixi\u00e8me, mes parents m&rsquo;envoyaient chaque \u00e9t\u00e9 en Angleterre afin que j&rsquo;y apprenne l&rsquo;anglais. Au d\u00e9but, je partais avec des organismes sp\u00e9cialis\u00e9s qui encadraient les s\u00e9jours linguistiques des adolescents fran\u00e7ais. Ces voyages repr\u00e9sentaient pour moi une premi\u00e8re d\u00e9couverte de l&rsquo;ind\u00e9pendance, du monde \u00e9tranger et des rencontres de vacances. Avec les ann\u00e9es, je pris davantage d&rsquo;assurance. Un ami rencontr\u00e9 lors d&rsquo;un pr\u00e9c\u00e9dent s\u00e9jour m&rsquo;expliqua qu&rsquo;il n&rsquo;\u00e9tait pas n\u00e9cessaire de passer par une organisation et qu&rsquo;il \u00e9tait facile de louer une chambre chez l&rsquo;habitant pour beaucoup moins cher. S\u00e9duit par cette id\u00e9e de libert\u00e9, je d\u00e9cidai de tenter l&rsquo;exp\u00e9rience. Je trouvai ainsi une chambre modeste chez une vieille femme. La maison \u00e9tait envahie par les animaux, et l&rsquo;odeur des chats y \u00e9tait si forte qu&rsquo;elle impr\u00e9gnait jusqu&rsquo;aux murs et aux v\u00eatements. Je partageais la chambre avec un autre gar\u00e7on fran\u00e7ais que je ne fr\u00e9quentais pratiquement jamais en dehors de nos nuits sous le m\u00eame toit. Nous menions chacun notre vie. Je lui reconnaissais cependant une qualit\u00e9 pr\u00e9cieuse : il se parfumait g\u00e9n\u00e9reusement avec une eau de Cologne de bonne qualit\u00e9 dont le parfum parvenait, tant bien que mal, \u00e0 masquer la puanteur persistante de la maison.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 cette \u00e9poque, l&rsquo;une des principales distractions des jeunes qui s\u00e9journaient \u00e0 Hastings \u00e9tait constitu\u00e9e par les bo\u00eetes de nuit de l&rsquo;apr\u00e8s-midi. Nous \u00e9tions au milieu des ann\u00e9es soixante et ces \u00e9tablissements accueillaient une foule d&rsquo;adolescents venus de toute l&rsquo;Europe pour apprendre l&rsquo;anglais. Les lumi\u00e8res color\u00e9es, la musique diffus\u00e9e \u00e0 un volume assourdissant et l&rsquo;atmosph\u00e8re de libert\u00e9 qui y r\u00e9gnait formaient un univers \u00e0 part. C&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 que se nouaient les amiti\u00e9s, les premi\u00e8res histoires sentimentales et les aventures de vacances. Les slows occupaient une place particuli\u00e8re. Ils permettaient aux gar\u00e7ons et aux filles de se rapprocher dans une intimit\u00e9 que la vie quotidienne n&rsquo;autorisait pas toujours. C&rsquo;est dans l&rsquo;un de ces lieux que je rencontrai Patricia. Nous avons dans\u00e9 ensemble et, presque imm\u00e9diatement, quelque chose sembla nous rapprocher. Pour le gar\u00e7on timide et maladroit que j&rsquo;\u00e9tais alors, cette attention inattendue avait quelque chose de grisant. Patricia \u00e9tait une Anglaise d&rsquo;origine belge qui parlait fran\u00e7ais. Je connaissais vaguement sa jeune s\u0153ur, mais Patricia appartenait \u00e0 un monde qui me paraissait beaucoup plus adulte. \u00c0 quatorze ans, je me sentais encore un enfant ; \u00e0 dix-huit ans, elle incarnait \u00e0 mes yeux l&rsquo;aventure, l&rsquo;assurance et le myst\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le lendemain, nous sommes all\u00e9s au cin\u00e9ma. Dans l&rsquo;apr\u00e8s-midi, il n&rsquo;y avait pratiquement que nous dans la salle. Nous regardions \u00e0 peine le film tant nous \u00e9tions absorb\u00e9s l&rsquo;un par l&rsquo;autre. Cette proximit\u00e9 prit rapidement une tournure plus intime. Plus tard, elle me proposa d&rsquo;aller chez elle. Tout \u00e0 coup, alors que je ne m&rsquo;y attendais pas, il me sembla que tous les fantasmes qu&rsquo;un adolescent nourrit depuis plusieurs ann\u00e9es devenaient accessibles. Patricia paraissait parfaitement \u00e0 l&rsquo;aise, sans g\u00eane ni h\u00e9sitation. Pour ma part, malgr\u00e9 le d\u00e9sir et la curiosit\u00e9, je me trouvais dans un \u00e9tat de confusion que je ne comprenais pas encore. Nous sommes rest\u00e9s longtemps dans sa chambre. Sur le moment, je croyais vivre une aventure exceptionnelle, quelque chose dont la plupart des gar\u00e7ons de mon \u00e2ge auraient r\u00eav\u00e9. Pourtant, derri\u00e8re l&rsquo;excitation, une autre \u00e9motion \u00e9tait d\u00e9j\u00e0 pr\u00e9sente, plus difficile \u00e0 identifier. Je n&rsquo;avais ni le recul ni la maturit\u00e9 n\u00e9cessaires pour la comprendre. Je devais bient\u00f4t repartir en France et nous n&rsquo;e\u00fbmes pas d&rsquo;autre apr\u00e8s-midi semblable. Durant l&rsquo;ann\u00e9e qui suivit, Patricia m&rsquo;envoya une lettre qui me mit profond\u00e9ment mal \u00e0 l&rsquo;aise. Je ne saurais dire aujourd&rsquo;hui pourquoi. Peut-\u00eatre parce qu&rsquo;elle donnait \u00e0 cette histoire une r\u00e9alit\u00e9 que je pr\u00e9f\u00e9rais ne pas regarder en face.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;\u00e9t\u00e9 suivant, lorsque je retournai \u00e0 Hastings, car j&rsquo;aimais cet endroit o\u00f9 j&rsquo;apprenais l&rsquo;anglais et o\u00f9 je d\u00e9couvrais une certaine ind\u00e9pendance, je ne souhaitai pas la revoir. Pourtant, elle me faisait parvenir des messages par l&rsquo;interm\u00e9diaire d&rsquo;amis communs. J&rsquo;\u00e9vitais soigneusement toute rencontre.Avec le recul, ce refus me para\u00eet r\u00e9v\u00e9lateur. \u00c0 l&rsquo;\u00e9poque, je ne savais pas l&rsquo;expliquer. Je me contentais de fuir une situation qui me mettait mal \u00e0 l&rsquo;aise. Ce n&rsquo;est que beaucoup plus tard que j&rsquo;ai commenc\u00e9 \u00e0 comprendre ce qui s&rsquo;\u00e9tait jou\u00e9 en moi. En r\u00e9alit\u00e9, il me fallut plus de quatre ann\u00e9es avant de retrouver une relation sentimentale suffisamment sereine pour pouvoir faire l&rsquo;amour. Cette longue p\u00e9riode de blocage m&rsquo;a souvent interrog\u00e9. Car, en apparence, j&rsquo;avais \u00e9t\u00e9 consentant. Je n&rsquo;avais subi ni contrainte ni violence. Pourtant, quelque chose en moi avait v\u00e9cu cette exp\u00e9rience autrement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Aujourd&rsquo;hui encore, lorsque j&rsquo;y repense, il me semble qu&rsquo;une part tr\u00e8s profonde de ma sensibilit\u00e9 s&rsquo;est sentie envahie. Le mot est sans doute excessif pour certains, mais il correspond \u00e0 mon ressenti : malgr\u00e9 mon consentement, je me suis senti viol\u00e9 quelque part au fond de moi-m\u00eame. C&rsquo;est pour cette raison que ce souvenir demeure douloureux. Non pas \u00e0 cause des faits eux-m\u00eames, mais \u00e0 cause du trouble qu&rsquo;ils ont laiss\u00e9 derri\u00e8re eux. Pendant longtemps, je n&rsquo;ai pas compris pourquoi cette histoire, que beaucoup auraient consid\u00e9r\u00e9e comme une chance ou une initiation pr\u00e9coce, avait produit chez moi l&rsquo;effet inverse. Ce n&rsquo;est qu&rsquo;avec les ann\u00e9es que j&rsquo;ai accept\u00e9 l&rsquo;id\u00e9e qu&rsquo;un \u00eatre humain peut d\u00e9sirer quelque chose sans \u00eatre pour autant pr\u00eat \u00e0 le vivre, et que les blessures les plus profondes ne sont pas toujours celles que les autres voient.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis ma classe de sixi\u00e8me, mes parents m&rsquo;envoyaient chaque \u00e9t\u00e9 en Angleterre afin que j&rsquo;y apprenne l&rsquo;anglais. 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