{"id":727,"date":"1976-06-17T16:25:00","date_gmt":"1976-06-17T14:25:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=727"},"modified":"2026-06-17T17:48:00","modified_gmt":"2026-06-17T15:48:00","slug":"panama-papers","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1976\/06\/17\/panama-papers\/","title":{"rendered":"Panama paper"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis plusieurs semaines je tra\u00eenais mes sandales sur les plages du Costa Rica. J&rsquo;avais surf\u00e9, dormi dans des cabanes brinquebalantes, v\u00e9cu de fruits, de bi\u00e8re et d&rsquo;exp\u00e9dients. Mais le voyage s&rsquo;allongeait et l&rsquo;argent diminuait plus vite que les kilom\u00e8tres. Le Panama repr\u00e9sentait la suite logique de la route, une \u00e9tape presque mythique pour tous les voyageurs d&rsquo;Am\u00e9rique centrale. Lorsque le car de la Transamericana quitta San Jos\u00e9, je savais que je n&rsquo;avais plus de retour possible avant longtemps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je gardais pr\u00e9cieusement un dernier reste d&rsquo;herbe du Michoac\u00e1n achet\u00e9 au Mexique plusieurs semaines auparavant. Une r\u00e9serve de secours que j&rsquo;avais \u00e9conomis\u00e9e avec une discipline toute relative. Alors que le car traversait les plaines du sud du Costa Rica, je m&rsquo;enfermai dans les toilettes ultramodernes du v\u00e9hicule pour en tirer quelques derni\u00e8res bouff\u00e9es. Le trajet devait durer vingt-trois heures et la perspective de cette interminable travers\u00e9e me semblait plus supportable sous l&rsquo;effet de la fum\u00e9e. Quand je regagnai mon si\u00e8ge, les paysages d\u00e9filaient d\u00e9j\u00e0 derri\u00e8re les vitres teint\u00e9es comme les d\u00e9cors d&rsquo;un r\u00eave tropical. \u00c0 l&rsquo;aube, le car atteignit enfin la zone du canal. Depuis des heures, je regardais d\u00e9filer les montagnes noy\u00e9es de brume et les for\u00eats tropicales dont les silhouettes fantastiques avaient aliment\u00e9 mes r\u00eaveries toute la nuit. J&rsquo;\u00e9tais impatient de d\u00e9couvrir ce passage c\u00e9l\u00e8bre dont les atlas de mon enfance parlaient comme d&rsquo;une merveille de l&rsquo;ing\u00e9niosit\u00e9 humaine. Mais avant m\u00eame d&rsquo;apercevoir les premi\u00e8res \u00e9cluses, une sc\u00e8ne \u00e9trange me frappa \u00e0 la fronti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Devant les b\u00e2timents d\u00e9cr\u00e9pits de la douane s&rsquo;\u00e9tirait une longue file de travailleurs panam\u00e9ens. Beaucoup venaient des campagnes pauvres de l&rsquo;int\u00e9rieur du pays dans l&rsquo;espoir de trouver un emploi dans la zone du canal. Pourtant, pour avoir le droit d&rsquo;entrer, chacun devait prouver qu&rsquo;il poss\u00e9dait cent cinquante dollars. La plupart ne disposaient \u00e9videmment pas d&rsquo;une telle somme. Alors, sous les yeux de tout le monde, des rouleaux de billets passaient discr\u00e8tement de main en main. Pour un dollar, on louait quelques minutes l&rsquo;apparence de la fortune. Le m\u00eame paquet de billets servait successivement \u00e0 des dizaines de candidats. On le montrait au fonctionnaire, on recevait le pr\u00e9cieux tampon, puis on le rendait \u00e0 son propri\u00e9taire. N&rsquo;ayant gu\u00e8re plus de quarante dollars en poche, je dus moi-m\u00eame recourir \u00e0 ce stratag\u00e8me. Ainsi gagnai-je le droit de p\u00e9n\u00e9trer dans ce territoire singulier qui semblait appartenir davantage au monde entier qu&rsquo;au Panama lui-m\u00eame.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La zone du canal ne ressemblait \u00e0 rien de ce que j&rsquo;avais imagin\u00e9. Je m&rsquo;attendais \u00e0 des palais administratifs et \u00e0 des ouvrages grandioses. Je d\u00e9couvris surtout des entrep\u00f4ts de t\u00f4le, des voies ferr\u00e9es, des docks, des ateliers et des quartiers ouvriers perdus dans la chaleur tropicale. Pourtant, derri\u00e8re cette apparente banalit\u00e9, on sentait battre le c\u0153ur du commerce mondial. Des navires de toutes les nations entraient et sortaient sans cesse de cet \u00e9troit passage entre les deux oc\u00e9ans. Les noms des compagnies maritimes du monde entier \u00e9taient peints sur les fa\u00e7ades les plus improbables. Ici, un cargo grec ; l\u00e0, un p\u00e9trolier japonais ; plus loin, un vraquier norv\u00e9gien. Le monde entier semblait avoir rendez-vous dans ce coin de jungle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je pris un autobus bariol\u00e9 qui transportait les ouvriers vers Rainbow City, sur la c\u00f4te atlantique. Lorsque j&rsquo;en descendis j&rsquo;\u00e9tais le dernier passager, et c&rsquo;\u00e9tait le terminus , il faisait encore presque nuit. La jet\u00e9e paraissait abandonn\u00e9e. Pourtant, au loin, dans la brume du matin, les silhouettes gigantesques des cargos dessinaient d\u00e9j\u00e0 l&rsquo;horizon. Deux jeunes Carib\u00e9ens \u00e0 la peau noire comme l&rsquo;\u00e9b\u00e8ne \u00e9taient assis sur le parapet et observaient le trafic maritime avec le s\u00e9rieux de vieux capitaines. Je m&rsquo;assis pr\u00e8s d&rsquo;eux et leur demandai o\u00f9 je pourrais trouver un peu d&rsquo;herbe. Depuis mon arriv\u00e9e en Am\u00e9rique centrale, j&rsquo;entendais parler de la fameuse Panama Red, une vari\u00e9t\u00e9 l\u00e9gendaire dont la r\u00e9putation avait franchi toutes les fronti\u00e8res. Chez les surfeurs, la question relevait presque de la culture g\u00e9n\u00e9rale. On discutait des diff\u00e9rentes herbes comme d&rsquo;autres parlent des grands vins. Je donnai deux dollars au plus grand des gar\u00e7ons. Il partit en courant entre les baraques du port tandis que son camarade me regardait en souriant. Quelques minutes plus tard, il revint avec une papillote de papier brun soigneusement repli\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 \u00bfTienes papel Le gar\u00e7on d\u00e9chira un coin de l&#8217;emballage et roula le joint avec une habilet\u00e9 stup\u00e9fiante. L&rsquo;herbe d\u00e9gageait une odeur douce et \u00e9pic\u00e9e. Je reconnus imm\u00e9diatement la qualit\u00e9 du produit. La Panama Red avait la r\u00e9putation de ne pas se r\u00e9v\u00e9ler tout de suite. Son effet arrivait lentement, presque tra\u00eetreusement. Nous rest\u00e2mes assis face \u00e0 la mer. Les cargos glissaient au loin comme des villes flottantes. Peu \u00e0 peu, le soleil monta au-dessus de l&rsquo;eau et la chaleur devint \u00e9crasante. C&rsquo;est alors que je sentis le fameux effet. Les contours du monde sembl\u00e8rent se dilater l\u00e9g\u00e8rement et le temps perdit sa nettet\u00e9 habituelle. Les deux gar\u00e7ons continuaient \u00e0 commenter le passage des navires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Celui-l\u00e0 va \u00e0 New York, d\u00e9clara le plus grand en montrant un cargo \u00e0 l&rsquo;horizon.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Puis, avec le plus grand s\u00e9rieux :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 L\u00e0-bas, les femmes adorent les hommes bronz\u00e9s.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le plus jeune \u00e9clata de rire, contempla ses bras d&rsquo;un noir brillant et s&rsquo;\u00e9cria :<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Alors moi, je suis riche !<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Et tous deux partirent dans un fou rire irr\u00e9sistible. Assis sur cette jet\u00e9e perdue au bord de l&rsquo;Atlantique, entre deux jeunes philosophes carib\u00e9ens et une procession ininterrompue de navires venus des quatre coins du monde, je compris soudain ce qu&rsquo;\u00e9tait r\u00e9ellement le canal de Panama. Non pas seulement un exploit d&rsquo;ing\u00e9nieurs, mais une fronti\u00e8re vivante o\u00f9 se rencontraient les oc\u00e9ans, les peuples, les fortunes, les r\u00eaves d&rsquo;aventure et toutes les rumeurs du continent am\u00e9ricain.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques jours plus tard, j&#8217;embarquais sur un paquebot italien qui remontait vers l&rsquo;Europe apr\u00e8s avoir travers\u00e9 l&rsquo;Am\u00e9rique du Sud. Le navire devait franchir le canal puis mettre le cap sur G\u00eanes avec une escale \u00e0 Cannes. La travers\u00e9e durerait dix-neuf jours. \u00c0 bord, on entendait surtout parler espagnol. Beaucoup de passagers venaient du Chili et plusieurs avaient quitt\u00e9 leur pays apr\u00e8s le coup d&rsquo;\u00c9tat de Pinochet. Dans les salons, sur les ponts ou pr\u00e8s de la piscine, les conversations tournaient souvent autour de la politique, des familles laiss\u00e9es derri\u00e8re eux et de l&rsquo;avenir incertain qui les attendait en Europe.Mon compagnon de cabine s&rsquo;appelait Pepino Di Luigi. C&rsquo;\u00e9tait un Suisse italien originaire du Tessin qui parlait aussi bien le fran\u00e7ais que l&rsquo;italien. Nous nous entend\u00eemes imm\u00e9diatement. Il poss\u00e9dait cette d\u00e9contraction propre aux voyageurs qui ont d\u00e9j\u00e0 connu suffisamment d&rsquo;aventures pour ne plus s&rsquo;\u00e9tonner de grand-chose. Nous passions des heures sur le pont \u00e0 regarder l&rsquo;oc\u00e9an ou \u00e0 discuter de nos voyages respectifs. Son fran\u00e7ais chantant, travers\u00e9 d&rsquo;expressions italiennes, amusait les passagers sud-am\u00e9ricains qui s&rsquo;arr\u00eataient souvent pour bavarder avec nous. Tr\u00e8s vite, nous form\u00e2mes un petit groupe m\u00ealant Italiens, Chiliens, Argentins et quelques Europ\u00e9ens \u00e9gar\u00e9s sur cette route maritime inhabituelle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La premi\u00e8re escale importante fut Carthag\u00e8ne, en Colombie. \u00c0 peine avions-nous pos\u00e9 le pied \u00e0 terre que l&rsquo;atmosph\u00e8re changea brutalement. Deux ou trois passagers avaient \u00e9voqu\u00e9 la possibilit\u00e9 de trouver un peu d&rsquo;herbe ou autre chose \u00e0 fumer dans les ruelles du vieux port. Manifestement, les autorit\u00e9s locales \u00e9taient bien inform\u00e9es des habitudes de certains touristes. Quelques minutes seulement apr\u00e8s notre arriv\u00e9e, Pepino et moi f\u00fbmes abord\u00e9s par des policiers en civil appartenant \u00e0 une brigade sp\u00e9cialement charg\u00e9e de surveiller les visiteurs \u00e9trangers \u00e0 la recherche de drogue. Sans brutalit\u00e9 mais avec une d\u00e9termination qui ne laissait gu\u00e8re de place \u00e0 la discussion, ils nous entra\u00een\u00e8rent dans le vestibule sombre d&rsquo;un immeuble voisin. L\u00e0, ils proc\u00e9d\u00e8rent \u00e0 une fouille minutieuse. Poches, sacs, ceintures, tout y passa. L&rsquo;op\u00e9ration dura plusieurs longues minutes pendant lesquelles nous faisions nettement moins les fanfarons. Heureusement, nous n&rsquo;avions encore rien achet\u00e9. Nous \u00e9tions venus en simples curieux et la police ne trouva rien de compromettant. Finalement, apr\u00e8s quelques recommandations s\u00e9v\u00e8res et plusieurs regards soup\u00e7onneux, ils nous laiss\u00e8rent repartir. Une fois dans la rue, Pepino et moi \u00e9change\u00e2mes un sourire nerveux. Nous venions de comprendre que la Colombie ne plaisantait pas avec ce genre d&rsquo;affaires.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Apr\u00e8s cette m\u00e9saventure, le voyage reprit son rythme paisible. \u00c0 Cura\u00e7ao, \u00eele administr\u00e9e par les Hollandais, je d\u00e9couvris le papiamento, cet \u00e9tonnant m\u00e9lange d&rsquo;espagnol, de n\u00e9erlandais, de portugais et d&rsquo;influences africaines qui semblait refl\u00e9ter \u00e0 lui seul toute l&rsquo;histoire des Cara\u00efbes. C&rsquo;est \u00e9galement l\u00e0 que je finis par trouver le joint que je cherchais depuis Carthag\u00e8ne. Mazette, j&rsquo;en aurais besoin pour supporter les longues journ\u00e9es de mer. La vie \u00e0 bord s&rsquo;organisait autour de la piscine, des repas et des rencontres. Je passais des heures \u00e0 discuter avec les exil\u00e9s chiliens qui racontaient leur pays avec une nostalgie douloureuse. Une jeune P\u00e9ruvienne particuli\u00e8rement charmante venait souvent s&rsquo;asseoir pr\u00e8s de nous. Son sourire illuminait les apr\u00e8s-midi de navigation et rendait les journ\u00e9es plus courtes. Les oc\u00e9ans d\u00e9filaient, les continents s&rsquo;\u00e9loignaient, et peu \u00e0 peu le bateau devenait un petit village flottant o\u00f9 chacun partageait un fragment de son histoire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque nous atteign\u00eemes enfin la M\u00e9diterran\u00e9e, le navire jeta l&rsquo;ancre devant Cannes. Une barque vint chercher les passagers pour les conduire jusqu&rsquo;au port. Je regardai une derni\u00e8re fois le paquebot italien qui m&rsquo;avait ramen\u00e9 d&rsquo;Am\u00e9rique. Quelques heures plus tard, je prenais le chemin du retour. Apr\u00e8s plusieurs mois de routes poussi\u00e9reuses, de plages, de fronti\u00e8res, de cargos, de paquebots et de rencontres improbables, je retrouvais enfin mon pays avec la sensation \u00e9trange de revenir d&rsquo;un monde parall\u00e8le dont les souvenirs continueraient longtemps \u00e0 me hanter. Mazette, j&rsquo;en aurai besoin pour supporter les dix-neuf jours de travers\u00e9e qui m&rsquo;attendent encore. Apr\u00e8s Carthag\u00e8ne, le bateau poursuit sa route vers Cura\u00e7ao. Sur cette \u00eele des Antilles o\u00f9 l&rsquo;on parle le papiamento, \u00e9trange m\u00e9lange d&rsquo;espagnol, de n\u00e9erlandais, de portugais et de langues africaines, je finis enfin par trouver le joint que je cherchais depuis mon arriv\u00e9e en Colombie. J&rsquo;y retrouve aussi un jeune Italien rencontr\u00e9 \u00e0 bord, voyageur imp\u00e9nitent lui aussi, qui parcourt l&rsquo;Am\u00e9rique centrale et l&rsquo;Am\u00e9rique du Sud avec le m\u00eame enthousiasme d\u00e9sordonn\u00e9 que moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">i <\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Depuis plusieurs semaines je tra\u00eenais mes sandales sur les plages du Costa Rica. J&rsquo;avais surf\u00e9, dormi dans des cabanes brinquebalantes, v\u00e9cu de fruits, de bi\u00e8re et d&rsquo;exp\u00e9dients. 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