{"id":742,"date":"1973-06-13T21:39:00","date_gmt":"1973-06-13T20:39:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=742"},"modified":"2026-06-19T19:58:18","modified_gmt":"2026-06-19T17:58:18","slug":"umiversidadad-de-las-amaricass","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1973\/06\/13\/umiversidadad-de-las-amaricass\/","title":{"rendered":"Umiversidadad de las Amaricass"},"content":{"rendered":"\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00ab\u00a0<a href=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1972\/06\/11\/aventure-au-mexique\/\" data-type=\"post\" data-id=\"542\"> Chapitre pr\u00e9c\u00e9dent :<\/a><a href=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1972\/06\/12\/hobo-au-mexique\/\" data-type=\"post\" data-id=\"666\"> Hobo<\/a><a href=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1972\/06\/12\/hobo-au-mexique\/\" data-type=\"post\" data-id=\"666\"> au Mexique<\/a><\/p>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 l&rsquo;est de Puebla, sur les hauts plateaux du Mexique, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;air para\u00eet avoir \u00e9t\u00e9 lav\u00e9 par les vents du ciel, s&rsquo;\u00e9tendait l&rsquo;Universidad de las Am\u00e9ricas. Construite non loin de Cholula, l&rsquo;antique cit\u00e9 des pyramides, cette universit\u00e9 am\u00e9ricaine transplant\u00e9e en terre mexicaine attirait une jeunesse venue de tout le continent. On y rencontrait des \u00e9tudiants des \u00c9tats-Unis, du Canada, du Chili, du P\u00e9rou ou d&rsquo;Argentine, auxquels se m\u00ealaient les enfants de quelques grandes familles mexicaines. Les cours \u00e9taient officiellement bilingues ; dans la r\u00e9alit\u00e9, l&rsquo;\u00e9tablissement ressemblait davantage \u00e0 une enclave nord-am\u00e9ricaine o\u00f9 de jeunes gens fortun\u00e9s venaient chercher l&rsquo;aventure sous un ciel exotique. J&rsquo;arrivai l\u00e0 apr\u00e8s plusieurs semaines d&rsquo;errance \u00e0 travers le Mexique. Le spectacle qui s&rsquo;offrit \u00e0 moi me frappa imm\u00e9diatement. Le plateau semblait se prolonger jusqu&rsquo;aux confins du monde. \u00c0 plus de deux mille m\u00e8tres d&rsquo;altitude, l&rsquo;air poss\u00e9dait une transparence extraordinaire. D&rsquo;immenses nuages blancs d\u00e9rivaient lentement dans un ciel d&rsquo;une profondeur presque irr\u00e9elle. Au loin dominait le Popocatepetl, le grand volcan du Mexique, dont le c\u00f4ne enneig\u00e9 se d\u00e9tachait sur l&rsquo;horizon avec une majest\u00e9 tranquille. Parfois, une l\u00e9g\u00e8re fum\u00e9e s&rsquo;\u00e9levait de son sommet, rappelant que cette montagne n&rsquo;\u00e9tait pas morte mais simplement assoupie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le climat me convenait admirablement. J&rsquo;avais maigri, j&rsquo;\u00e9tais en pleine forme et retrouvais une \u00e9nergie que je croyais perdue. Chaque matin, accompagn\u00e9 d&rsquo;Eva, la grande chienne noire de Teresa, je parcourais les chemins qui entouraient Cholula. L&rsquo;animal semblait avoir adopt\u00e9 la mission de veiller sur moi. D\u00e8s que je quittais la maison, elle apparaissait comme par enchantement et prenait sa place \u00e0 mes c\u00f4t\u00e9s. Les habitants du village nous regardaient souvent avec curiosit\u00e9. Eva \u00e9tait impressionnante. Sa robe noire luisait sous le soleil des hauts plateaux et sa d\u00e9marche assur\u00e9e lui donnait l&rsquo;allure d&rsquo;un jaguar apprivois\u00e9. Les enfants s&rsquo;\u00e9cartaient sur son passage ; les vieillards la suivaient du regard ; les paysans souriaient en voyant cet \u00e9trange \u00e9tranger accompagn\u00e9 d&rsquo;un tel compagnon. Je passais ainsi de longues heures \u00e0 d\u00e9couvrir Cholula. La ville \u00e9tait beaucoup plus modeste que sa r\u00e9putation historique ne l&rsquo;aurait laiss\u00e9 croire. Ses rues \u00e9troites formaient un d\u00e9dale tranquille de maisons basses aux fa\u00e7ades color\u00e9es. Les marchands ambulants poussaient leurs charrettes dans la poussi\u00e8re tandis que les cloches des nombreuses \u00e9glises rythmaient la journ\u00e9e. Partout flottaient les odeurs m\u00eal\u00e9es des tortillas chaudes, des fruits m\u00fbrs et de la terre volcanique chauff\u00e9e par le soleil.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Au-dessus de tout cela se dressait la grande pyramide. Les habitants vivaient \u00e0 son ombre depuis des si\u00e8cles et semblaient ne plus lui accorder la moindre attention. Pourtant, sous cette colline artificielle reposait l&rsquo;un des monuments les plus anciens du continent. Souvent, je m&rsquo;asseyais sur un muret pour contempler \u00e0 la fois la pyramide et le Popocatepetl. Entre ces deux g\u00e9ants, l&rsquo;un b\u00e2ti par les hommes, l&rsquo;autre par les forces de la nature, se d\u00e9roulait la vie simple de Cholula. Gr\u00e2ce \u00e0 mon anglais presque parfait, beaucoup me prenaient pour un Am\u00e9ricain. Cette confusion me fut rapidement utile. Les premiers \u00e9tudiants arriv\u00e9s sur le campus n&rsquo;avaient qu&rsquo;une obsession : d\u00e9couvrir la l\u00e9gendaire marijuana mexicaine dont ils avaient tant entendu parler au nord de la fronti\u00e8re. Mon existence de voyageur m&rsquo;avait appris le langage de la rue et mon espagnol progressait chaque jour. Il ne me fallut pas longtemps pour identifier un gar\u00e7on d&rsquo;une quinzaine d&rsquo;ann\u00e9es capable de fournir ce que tout le monde recherchait.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un \u00e9tudiant am\u00e9ricain \u00e0 la barbe impressionnante me remit vingt dollars. Le lendemain, le jeune interm\u00e9diaire revint avec une quantit\u00e9 d&rsquo;herbe si consid\u00e9rable que j&rsquo;en demeurai stup\u00e9fait. C&rsquo;\u00e9tait le fameux Bleu du Popo. Cette vari\u00e9t\u00e9 poussait sur les pentes du Popocatepetl et poss\u00e9dait une couleur \u00e9trange, d&rsquo;un vert profond tirant vers le bleu. Dans certaines langues indig\u00e8nes de la r\u00e9gion, le m\u00eame mot servait d&rsquo;ailleurs \u00e0 d\u00e9signer ces deux couleurs. Lorsque le barbu d\u00e9couvrit son tr\u00e9sor, il fut si heureux qu&rsquo;il m&rsquo;en abandonna spontan\u00e9ment la moiti\u00e9. \u00c0 partir de ce jour, ma r\u00e9putation connut une ascension fulgurante. Je vivais alors dans un \u00e9tat de libert\u00e9 presque absolue. Les journ\u00e9es s&rsquo;\u00e9coulaient entre les promenades, les rencontres et les d\u00e9couvertes. Je fr\u00e9quentais les bains de vapeur municipaux o\u00f9 les familles modestes venaient se laver. Pour quelques pesos seulement, un vieux masseur d&rsquo;origine turque remettait les corps en \u00e9tat avec une habilet\u00e9 remarquable. Il faisait craquer les articulations avec la pr\u00e9cision d&rsquo;un m\u00e9canicien et travaillait les muscles avec un savon parfum\u00e9 dont l&rsquo;odeur persistait longtemps sur la peau. Jamais je ne m&rsquo;\u00e9tais senti aussi bien dans mon corps.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque Teresa revint, accompagn\u00e9e de sa m\u00e8re, de sa cousine et de son jeune fr\u00e8re, la maison se retrouva soudain pleine \u00e0 craquer. On m&rsquo;installa sur un canap\u00e9 au rez-de-chauss\u00e9e et chacun s&rsquo;effor\u00e7a de me faire comprendre avec d\u00e9licatesse que mon s\u00e9jour ne pourrait durer \u00e9ternellement. Quelques jours plus tard, juste apr\u00e8s Thanksgiving, on me sugg\u00e9ra avec beaucoup de diplomatie qu&rsquo;il serait peut-\u00eatre temps de poursuivre ma route. C&rsquo;est alors qu&rsquo;intervint Juan Delgado. Juan poss\u00e9dait cette \u00e9l\u00e9gance naturelle que l&rsquo;on rencontre parfois chez les aristocrates mexicains. Il parlait un excellent fran\u00e7ais et m&rsquo;offrit l&rsquo;hospitalit\u00e9 dans sa maison situ\u00e9e pr\u00e8s d&rsquo;une pulquer\u00eda. Gr\u00e2ce \u00e0 lui, je d\u00e9couvris un nouveau monde peupl\u00e9 de personnages singuliers. Parmi eux se trouvait Fipo, gardien du studio de Diego Rivera \u00e0 Mexico. Lorsqu&rsquo;il n&rsquo;ouvrait pas les portes du c\u00e9l\u00e8bre atelier, il enseignait la peinture aux enfants du quartier. Nous dormions dans des hamacs, fumions d&rsquo;innombrables tokes de mota et passions des nuits enti\u00e8res \u00e0 refaire le monde. Sous le ciel immense du Mexique, la vie semblait alors aussi simple que la course des \u00e9toiles. L&rsquo;universit\u00e9 continuait cependant de se remplir. Chaque semaine amenait son lot de nouveaux arrivants. Les chambres occup\u00e9es jusque-l\u00e0 par quelques \u00e9tudiants \u00e9pars se remplissaient progressivement. Les terrains de sport s&rsquo;animaient, les salles de cours retrouvaient leur agitation et les soir\u00e9es devenaient plus nombreuses \u00e0 mesure que s&rsquo;installait cette jeunesse venue des quatre coins du continent am\u00e9ricain. Ce qui n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 au d\u00e9part qu&rsquo;une petite colonie d&rsquo;aventuriers perdus sur les hauts plateaux du Mexique prenait peu \u00e0 peu l&rsquo;allure d&rsquo;un v\u00e9ritable campus am\u00e9ricain transport\u00e9 au pied des volcans.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Parmi les nouveaux venus figuraient plusieurs anciens combattants du Vietnam. Le gouvernement des \u00c9tats-Unis finan\u00e7ait leurs \u00e9tudes gr\u00e2ce au GI Bill, et beaucoup profitaient de cette opportunit\u00e9 pour tenter de reconstruire une existence normale. Ils n&rsquo;\u00e9taient souvent \u00e2g\u00e9s que de quelques ann\u00e9es de plus que les autres \u00e9tudiants, mais leurs regards trahissaient une exp\u00e9rience qui les s\u00e9parait du reste du monde. Ils avaient vu des choses dont ils parlaient rarement et dont les autres ne pouvaient mesurer l&rsquo;ampleur. Dave \u00e9tait l&rsquo;un d&rsquo;eux. Ancien pilote d&rsquo;h\u00e9licopt\u00e8re Cobra, il \u00e9tait grand, maigre, nerveux. Ses cheveux commen\u00e7aient d\u00e9j\u00e0 \u00e0 s&rsquo;\u00e9claircir malgr\u00e9 sa jeunesse et son sourire semblait toujours h\u00e9siter entre l&rsquo;amusement et une inqui\u00e9tude secr\u00e8te. \u00c0 cette \u00e9poque, personne ne parlait encore de syndrome post-traumatique. On disait simplement que certains hommes avaient rapport\u00e9 la guerre avec eux. Dave appartenait manifestement \u00e0 cette cat\u00e9gorie. Le soir, lorsque les cours \u00e9taient termin\u00e9s, nous nous retrouvions autour de quelques bouteilles de bi\u00e8re ou de tequila. Puis nous prenions place dans sa gigantesque Pontiac d\u00e9capotable. La voiture semblait sortie d&rsquo;un film am\u00e9ricain, immense, chrom\u00e9e, d\u00e9mesur\u00e9e comme tout ce qui venait du Nord. Il arrivait alors \u00e0 Dave de fermer les yeux quelques secondes tout en appuyant sur l&rsquo;acc\u00e9l\u00e9rateur. La voiture bondissait dans la nuit tandis que les passagers hurlaient \u00e0 la fois de peur et de plaisir. Lui paraissait absent, comme transport\u00e9 ailleurs. Peut-\u00eatre revoyait-il les jungles du Vietnam. Peut-\u00eatre entendait-il encore le bruit des rotors de son appareil au-dessus des rizi\u00e8res noy\u00e9es de pluie.Il nourrissait un projet extravagant qu&rsquo;il exposait avec le plus grand s\u00e9rieux. Un jour, affirmait-il, il descendrait l&rsquo;Amazone en pirogue pour rechercher de l&rsquo;or. Il parlait de cette aventure comme d&rsquo;une exp\u00e9dition d\u00e9j\u00e0 planifi\u00e9e, d\u00e9crivant les fleuves, les rapides, les tribus et les r\u00e9gions inexplor\u00e9es avec une conviction telle qu&rsquo;on finissait presque par croire qu&rsquo;il partirait d\u00e8s le lendemain. Son ami Lee \u00e9tait tout diff\u00e9rent. Grand, athl\u00e9tique, les \u00e9paules larges, le regard clair et assur\u00e9, il poss\u00e9dait cette confiance tranquille des hommes qui n&rsquo;ont jamais dout\u00e9 de leur propre force. L\u00e0 o\u00f9 Dave demeurait hant\u00e9 par ses souvenirs, Lee semblait avoir laiss\u00e9 la guerre derri\u00e8re lui comme on abandonne un v\u00eatement us\u00e9 au bord d&rsquo;une route.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Tous deux organisaient parfois des projections de films tourn\u00e9s pendant leur service militaire. Ils installaient un projecteur huit millim\u00e8tres dans l&rsquo;intimit\u00e9 de leur maison de location  pour regarder ces images venues d&rsquo;un autre monde. Sur les murs apparaissaient alors des h\u00e9licopt\u00e8res survolant la jungle, des rivi\u00e8res couleur de boue, des colonnes de fum\u00e9e s&rsquo;\u00e9levant au-dessus des arbres. On voyait parfois des soldats assis sur les patins des appareils, les jambes pendantes dans le vide, une bouteille de R\u00e9my Martin  \u00e0 la main, comme s&rsquo;ils participaient \u00e0 une simple excursion. Ces sc\u00e8nes poss\u00e9daient quelque chose d&rsquo;irr\u00e9el. La guerre semblait \u00e0 la fois absurde et fascinante. Pourtant, derri\u00e8re les rires et les anecdotes, on devinait qu&rsquo;elle avait laiss\u00e9 des blessures invisibles dont aucun de ces hommes ne parlait vraiment. Pendant ce temps, ma propre existence suivait un cours beaucoup plus l\u00e9ger. Je participais aux activit\u00e9s de l&rsquo;universit\u00e9, jouais au rugby, pratiquais le tennis et prenais part \u00e0 la pr\u00e9paration de spectacles \u00e9tudiants. Ma vie oscillait sans cesse entre l&rsquo;insouciance de la jeunesse et les r\u00e9cits de ces hommes revenus d&rsquo;Asie. Le contraste \u00e9tait saisissant. D&rsquo;un c\u00f4t\u00e9, l&rsquo;avenir semblait ouvert \u00e0 toutes les possibilit\u00e9s ; de l&rsquo;autre, certains de mes compagnons avaient d\u00e9j\u00e0 connu ce que beaucoup d&rsquo;hommes ne rencontrent jamais en une vie enti\u00e8re.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est \u00e0 cette \u00e9poque que je fis la connaissance de Bob Kent. Bob \u00e9tait lui aussi un v\u00e9t\u00e9ran du Vietnam, mais tout en lui inspirait imm\u00e9diatement la sympathie. C&rsquo;\u00e9tait un homme immense, robuste, dot\u00e9 d&rsquo;une douceur presque d\u00e9sarmante. Il portait toujours une guitare comme d&rsquo;autres portent un sac de voyage. La musique l&rsquo;accompagnait partout. Lorsqu&rsquo;une conversation devenait trop s\u00e9rieuse ou qu&rsquo;un silence g\u00eanant s&rsquo;installait, il suffisait qu&rsquo;il saisisse son instrument pour que l&rsquo;atmosph\u00e8re change aussit\u00f4t.<br>Il jouait principalement de la musique country. Ses chansons racontaient des routes sans fin, des amours perdues, des villes poussi\u00e9reuses et des hommes en qu\u00eate d&rsquo;un bonheur toujours repouss\u00e9 \u00e0 l&rsquo;horizon. Sous le ciel du Mexique, ces m\u00e9lodies am\u00e9ricaines prenaient une couleur particuli\u00e8re. Elles semblaient parler \u00e0 chacun de nous, voyageurs, \u00e9tudiants ou anciens soldats. Mais Bob poss\u00e9dait une autre particularit\u00e9 : il \u00e9tait amoureux. Amoureux comme seuls savent l&rsquo;\u00eatre les grands timides. Pendant des semaines, il tourna autour d&rsquo;une jeune femme sans jamais trouver le courage de lui d\u00e9clarer ses sentiments. Chaque soir, il me racontait ses h\u00e9sitations avec un s\u00e9rieux d\u00e9sarmant. Il analysait chaque sourire, chaque regard, chaque phrase \u00e9chang\u00e9e comme s&rsquo;il s&rsquo;agissait d&rsquo;un probl\u00e8me strat\u00e9gique d&rsquo;une importance capitale.Un soir, apr\u00e8s l&rsquo;avoir longtemps \u00e9cout\u00e9, je finit par lui lancer:<br>\u2014 You&rsquo;ve got to love the love.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je ne savais pas moi-m\u00eame ce que signifiait exactement cette phrase. Elle me semblait vaguement profonde sur le moment. Bob demeura silencieux quelques secondes, puis \u00e9clata de rire. Quelques jours plus tard, il aborda enfin la jeune femme. Les choses se pass\u00e8rent remarquablement bien. Bien des ann\u00e9es plus tard, lorsqu&rsquo;il meretrouva, il se souvenait encore de cette formule absurde et continuait \u00e0 me remercier pour ce conseil dont ni lui ni moi n&rsquo;avions jamais r\u00e9ellement compris le sens. Ce fut \u00e9galement Bob qui m&rsquo;enseigna mes premiers accords de guitare. Les soir\u00e9es se terminaient souvent sous les \u00e9toiles. Quelques \u00e9tudiants assis dans l&rsquo;herbe, des bouteilles vides dispers\u00e9es autour de nous, l&rsquo;ombre gigantesque du Popocatepetl se dessinant dans la nuit et, par-dessus tout, les accords simples d&rsquo;une guitare country r\u00e9sonnant dans l&rsquo;air frais des hauts plateaux. \u00c0 ces moments-l\u00e0, il semblait impossible d&rsquo;imaginer que cette p\u00e9riode p\u00fbt avoir une fin<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est \u00e9galement \u00e0 cette \u00e9poque que je fis la connaissance de Roberto Benjamin. Avec lui, je p\u00e9n\u00e9trai dans un univers tr\u00e8s diff\u00e9rent de celui des \u00e9tudiants, des artistes boh\u00e8mes et des anciens combattants du Vietnam. Roberto appartenait \u00e0 une famille ais\u00e9e de Mexico. Il avait d\u00e9j\u00e0 termin\u00e9 ses \u00e9tudes et ne fr\u00e9quentait l&rsquo;universit\u00e9 que de fa\u00e7on \u00e9pisodique. Sa pr\u00e9sence attirait imm\u00e9diatement l&rsquo;attention. Il circulait au volant d&rsquo;une splendide Triumph TR5 rouge dont la carrosserie \u00e9tincelait sous le soleil mexicain comme un bijou m\u00e9canique. Dans les rues poussi\u00e9reuses de Cholula, cette voiture semblait appartenir \u00e0 un autre monde. Les enfants s&rsquo;arr\u00eataient pour la regarder passer. Les jeunes hommes la contemplaient avec envie. Quant aux jeunes femmes, elles remarquaient rarement le v\u00e9hicule sans remarquer \u00e9galement son propri\u00e9taire. Roberto n&rsquo;\u00e9tait pourtant pas ce que l&rsquo;on aurait appel\u00e9 un s\u00e9ducteur. Son v\u00e9ritable charme r\u00e9sidait dans son intelligence, son humour et sa curiosit\u00e9. Il poss\u00e9dait cette qualit\u00e9 rare qui consiste \u00e0 savoir \u00e9couter les autres. Nous nous entend\u00eemes rapidement. Peut-\u00eatre parce que nous venions de mondes totalement diff\u00e9rents. Lui avait grandi dans un milieu privil\u00e9gi\u00e9. Moi, j&rsquo;\u00e9tais arriv\u00e9 l\u00e0 apr\u00e8s des mois de voyage, vivant souvent avec tr\u00e8s peu d&rsquo;argent et beaucoup d&rsquo;improvisation. Cette diff\u00e9rence rendait nos conversations particuli\u00e8rement int\u00e9ressantes.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Son fr\u00e8re Gordon jouait au football avec une \u00e9quipe locale compos\u00e9e principalement de jeunes gens modestes de Cholula. Cela amusait beaucoup Roberto de voir son fr\u00e8re \u00e9voluer dans un environnement aussi \u00e9loign\u00e9 de celui o\u00f9 ils avaient grandi. Les Benjamin semblaient capables de circuler entre plusieurs univers sans appartenir compl\u00e8tement \u00e0 aucun. Tr\u00e8s vite, Roberto commen\u00e7a \u00e0 m&#8217;emmener \u00e0 Mexico. \u00c0 cette \u00e9poque, la capitale mexicaine me fascinait autant qu&rsquo;elle m&rsquo;intimidait. Rien, dans mon exp\u00e9rience europ\u00e9enne, ne m&rsquo;avait pr\u00e9par\u00e9 \u00e0 une ville d&rsquo;une telle ampleur. Vue depuis les collines environnantes, elle paraissait s&rsquo;\u00e9tendre jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;horizon, comme si elle n&rsquo;avait ni commencement ni fin. Des millions de personnes vivaient dans cet immense oc\u00e9an de b\u00e9ton, de lumi\u00e8re et de bruit.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Chaque voyage \u00e9tait une aventure. Nous quittions Cholula le matin. La route traversait les plateaux domin\u00e9s par les volcans avant de plonger progressivement vers la vall\u00e9e de Mexico. \u00c0 mesure que nous approchions, la circulation devenait plus dense. Les villages c\u00e9daient la place aux banlieues, les banlieues aux quartiers industriels, puis soudain apparaissait la m\u00e9tropole elle-m\u00eame, gigantesque, bourdonnante, presque \u00e9crasante. Roberto m&rsquo;entra\u00eenait dans des endroits auxquels je n&rsquo;aurais jamais eu acc\u00e8s seul. Il me faisait d\u00e9couvrir les quartiers \u00e9l\u00e9gants o\u00f9 vivaient les familles fortun\u00e9es de la capitale. Derri\u00e8re de hauts murs prot\u00e9g\u00e9s par des gardiens se dissimulaient des demeures somptueuses entour\u00e9es de jardins. L&rsquo;une d&rsquo;elles appartenait \u00e0 son p\u00e8re. &lsquo;homme vivait avec l&rsquo;ancienne nourrice qui avait \u00e9lev\u00e9 ses enfants. La maison ressemblait davantage \u00e0 une r\u00e9sidence diplomatique qu&rsquo;\u00e0 une habitation priv\u00e9e. Les pi\u00e8ces \u00e9taient vastes, les meubles raffin\u00e9s, les \u0153uvres d&rsquo;art nombreuses. Pour quelqu&rsquo;un qui, quelques mois plus t\u00f4t, avait parfois dormi dans des wagons de marchandises ou sur des plages isol\u00e9es, ce luxe poss\u00e9dait quelque chose d&rsquo;irr\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Un soir, alors que nous partagions quelques verres dans un salon aux dimensions impressionnantes, Roberto me fit une confidence qui \u00e9veilla imm\u00e9diatement mon imagination. Selon lui, son p\u00e8re occupait une fonction importante au sein de la CIA pour l&rsquo;Am\u00e9rique centrale. Il annon\u00e7a cela avec le plus grand naturel, comme s&rsquo;il m&rsquo;avait simplement r\u00e9v\u00e9l\u00e9 la profession d&rsquo;un notaire ou d&rsquo;un ing\u00e9nieur. Je ne savais pas s&rsquo;il disait la v\u00e9rit\u00e9. Avec Roberto, il \u00e9tait parfois difficile de distinguer la confidence authentique de l&rsquo;histoire embellie. Pourtant, dans le contexte de l&rsquo;\u00e9poque, l&rsquo;affirmation n&rsquo;avait rien d&rsquo;impossible. L&rsquo;Am\u00e9rique latine connaissait alors une p\u00e9riode agit\u00e9e. Les gu\u00e9rillas se multipliaient. Les coups d&rsquo;\u00c9tat se succ\u00e9daient. Les services secrets am\u00e9ricains semblaient pr\u00e9sents partout, visibles ou invisibles. Plus Roberto me parlait de son p\u00e8re, plus celui-ci prenait dans mon esprit une dimension presque romanesque. L&rsquo;homme poss\u00e9dait \u00e9galement un restaurant r\u00e9put\u00e9 de Mexico : La Reine Blanche. Diplomates, hommes d&rsquo;affaires, militaires, journalistes et personnages plus difficiles \u00e0 identifier s&rsquo;y croisaient r\u00e9guli\u00e8rement. On y \u00e9changeait des informations, des promesses, des projets et probablement bien davantage. \u00c0 vingt ans, je trouvais tout cela extraordinairement fascinant. J&rsquo;avais l&rsquo;impression d&rsquo;observer les coulisses du pouvoir. Quelques mois auparavant, je voyageais parmi les hobos et les ouvriers agricoles. \u00c0 pr\u00e9sent, je me retrouvais dans des salons fr\u00e9quent\u00e9s par des hommes qui semblaient participer aux grandes man\u0153uvres politiques du continent. Cette coexistence de mondes oppos\u00e9s constituait l&rsquo;une des caract\u00e9ristiques les plus surprenantes du Mexique. En une seule journ\u00e9e, on pouvait partager le repas d&rsquo;une famille paysanne, boire un pulque dans une taverne populaire, puis terminer la soir\u00e9e dans un restaurant fr\u00e9quent\u00e9 par des diplomates et des hommes d&rsquo;influenc.Je passais ainsi d&rsquo;un univers \u00e0 l&rsquo;autre avec la facilit\u00e9 insouciante de la jeunesse. Je ne me doutais pas encore que cette p\u00e9riode d&rsquo;\u00e9quilibre touchait lentement \u00e0 sa fin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><br>Autour de moi, certaines tensions commen\u00e7aient \u00e0 appara\u00eetre. Les amiti\u00e9s devenaient plus complexes. Les relations sentimentales se compliquaient. Quelques jalousies faisaient leur apparition. De petites rumeurs circulaient d\u00e9j\u00e0 dans les couloirs de l&rsquo;universit\u00e9.Comme souvent dans la vie, les premiers signes des difficult\u00e9s \u00e0 venir \u00e9taient presque invisibles. Mais ils \u00e9taient bien l\u00e0. Parmi les \u00e9tudiants qui gravitaient autour de notre petit cercle apparut alors Janet. Je serais bien incapable de dire aujourd&rsquo;hui \u00e0 quel moment pr\u00e9cis elle entra dans ma e. Certaines personnes surgissent avec fracas, d&rsquo;autres s&rsquo;installent imperceptiblement dans le d\u00e9cor jusqu&rsquo;au jour o\u00f9 l&rsquo;on s&rsquo;aper\u00e7oit qu&rsquo;elles en occupent une place importante. Janet appartenait \u00e0 cette seconde cat\u00e9gorie. Blonde, vive, ind\u00e9pendante, elle poss\u00e9dait cette assurance naturelle des jeunes Am\u00e9ricaines de l&rsquo;\u00e9poque, \u00e9lev\u00e9es dans la conviction que le monde entier leur \u00e9tait ouvert. Elle semblait passer d&rsquo;un groupe \u00e0 l&rsquo;autre avec une facilit\u00e9 d\u00e9concertante. Son rire \u00e9clatait souvent au milieu des conversations et attirait imm\u00e9diatement l&rsquo;attention. Sans chercher \u00e0 s\u00e9duire, elle s\u00e9duisait naturellement. Nous nous retrouvions fr\u00e9quemment lors des soir\u00e9es organis\u00e9es sur le campus ou au Tabaco Road, unique v\u00e9ritable bar situ\u00e9 sur la route reliant Cholula \u00e0 l&rsquo;universit\u00e9. Cet \u00e9tablissement n&rsquo;avait rien d&rsquo;exceptionnel. Les murs \u00e9taient couverts d&rsquo;affiches d\u00e9fra\u00eechies, la musique provenait d&rsquo;un juke-box capricieux et les tables portaient les marques de centaines de soir\u00e9es \u00e9tudiantes. Pourtant, pour nous, il repr\u00e9sentait le centre du monde. Toutes les histoires finissaient par y converger. Les amiti\u00e9s y naissaient, les romances s&rsquo;y construisaient, les disputes s&rsquo;y d\u00e9clenchaient et les r\u00e9conciliations s&rsquo;y c\u00e9l\u00e9braient autour d&rsquo;une bi\u00e8re ou d&rsquo;un verre de tequila. C&rsquo;\u00e9tait l\u00e0 que se retrouvait chaque soir cette \u00e9trange population compos\u00e9e d&rsquo;\u00e9tudiants am\u00e9ricains, de jeunes Mexicains, de voyageurs de passage, d&rsquo;artistes boh\u00e8mes et d&rsquo;anciens soldats revenus du Vietnam.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 mesure que les semaines passaient, Janet et moi pass\u00e2mes de plus en plus de temps ensemble. Rien n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 pr\u00e9m\u00e9dit\u00e9. Nous nous retrouvions simplement c\u00f4te \u00e0 c\u00f4te lors des sorties, des promenades ou des soir\u00e9es improvis\u00e9es. \u00c0 vingt ans, on ne se pose pas toujours beaucoup de questions. On avance port\u00e9 par les circonstances et l&rsquo;on d\u00e9couvre parfois trop tard que les autres interpr\u00e8tent les choses diff\u00e9remment de vous. C&rsquo;est pr\u00e9cis\u00e9ment ce qui commen\u00e7a \u00e0 se produire. Lee observait la situation avec une attention croissante. Au d\u00e9but, je n&rsquo;y pr\u00eatai gu\u00e8re attention. Son caract\u00e8re naturellement s\u00fbr de lui me faisait croire qu&rsquo;il \u00e9tait incapable de jalousie. Je me trompais. Derri\u00e8re son apparente d\u00e9contraction se cachait un temp\u00e9rament beaucoup plus possessif que je ne l&rsquo;avais imagin\u00e9. Lui aussi s&rsquo;int\u00e9ressait \u00e0 Janet. Peut-\u00eatre m\u00eame depuis plus longtemps que moi. Rien n&rsquo;avait \u00e9t\u00e9 clairement exprim\u00e9, mais certaines tensions devenaient perceptibles. Quelques silences apparaissaient dans les conversations. Certaines plaisanteries semblaient contenir un arri\u00e8re-go\u00fbt d&rsquo;amertume. Les regards changeaient parfois de nature lorsqu&rsquo;ils se posaient sur moi.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je compris progressivement que je m&rsquo;\u00e9tais trouv\u00e9 plac\u00e9 au centre d&rsquo;une situation dont je n&rsquo;avais pas mesur\u00e9 les implications. Jusque-l\u00e0, ma vie mexicaine s&rsquo;\u00e9tait d\u00e9roul\u00e9e dans une atmosph\u00e8re de libert\u00e9 presque absolue. Les rencontres se succ\u00e9daient sans cons\u00e9quences apparentes. Les amiti\u00e9s naissaient spontan\u00e9ment. Les journ\u00e9es passaient dans une sorte d&rsquo;insouciance permanente. Pour la premi\u00e8re fois depuis mon arriv\u00e9e \u00e0 Cholula, je d\u00e9couvrais que m\u00eame au paradis les complications humaines finissent toujours par surgir.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">L&rsquo;ambiance g\u00e9n\u00e9rale de l&rsquo;universit\u00e9 commen\u00e7ait d&rsquo;ailleurs \u00e0 \u00e9voluer. Le semestre avan\u00e7ait. Les examens approchaient. Les groupes se formaient et se refermaient. Les premi\u00e8res histoires sentimentales s\u00e9rieuses apparaissaient. Les rivalit\u00e9s aussi. Certains \u00e9tudiants buvaient davantage qu&rsquo;auparavant. D&rsquo;autres cherchaient dans la marijuana ou les f\u00eates un moyen d&rsquo;\u00e9chapper \u00e0 leurs inqui\u00e9tudes. La l\u00e9g\u00e8ret\u00e9 des premiers mois faisait peu \u00e0 peu place \u00e0 quelque chose de plus complexe, de plus adulte peut-\u00eatre. Au m\u00eame moment, un autre probl\u00e8me se d\u00e9veloppait sans que personne ne mesure imm\u00e9diatement sa gravit\u00e9. Plusieurs \u00e9tudiants tomb\u00e8rent malades. Au d\u00e9but, on parla d&rsquo;une simple \u00e9pid\u00e9mie de fatigue. Puis les sympt\u00f4mes se multipli\u00e8rent. Une lassitude inhabituelle, des fi\u00e8vres persistantes, des visages qui jaunissaient progressivement. Les m\u00e9decins finirent par identifier la cause : une \u00e9pid\u00e9mie d&rsquo;h\u00e9patite circulait parmi les \u00e9tudiants. La nouvelle se r\u00e9pandit rapidement sur le campus. Chacun connaissait quelqu&rsquo;un qui avait \u00e9t\u00e9 touch\u00e9. Les conversations chang\u00e8rent brusquement de ton. Les plaisanteries habituelles laiss\u00e8rent place \u00e0 l&rsquo;inqui\u00e9tude.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">C&rsquo;est alors que Bob Kent me proposa de l&rsquo;accompagner \u00e0 Acapulco. L&rsquo;id\u00e9e paraissait irr\u00e9sistible. Acapulco repr\u00e9sentait bien davantage qu&rsquo;une simple station baln\u00e9aire. Dans notre imagination, c&rsquo;\u00e9tait un lieu mythique, un d\u00e9cor de cin\u00e9ma suspendu entre les montagnes tropicales et l&rsquo;oc\u00e9an Pacifique. Les stars hollywoodiennes y s\u00e9journaient. Les milliardaires y amarraient leurs yachts. Les plongeurs de La Quebrada s&rsquo;y jetaient du haut des falaises devant des foules \u00e9merveill\u00e9es. Pour deux jeunes hommes avides d&rsquo;aventure, une telle invitation ne pouvait \u00eatre refus\u00e9e.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Lorsque je partis pour Acapulco avec Bob Kent, je n&rsquo;\u00e9tais d\u00e9j\u00e0 plus tout \u00e0 fait le m\u00eame homme que celui qui avait d\u00e9couvert Cholula quelques mois auparavant. Je me sentais fatigu\u00e9 sans raison apparente. Une lassitude \u00e9trange m&rsquo;accompagnait depuis plusieurs semaines. Je l&rsquo;attribuais aux exc\u00e8s de la vie \u00e9tudiante, aux nuits trop courtes, aux f\u00eates, aux voyages incessants. Je ne savais pas encore que la maladie commen\u00e7ait \u00e0 gagner du terrain.Acapulco exer\u00e7ait toujours sa fascination l\u00e9gendaire. La baie formait un immense croissant bleu entre les montagnes tropicales. Les h\u00f4tels modernes dominaient la plage et les touristes venus du monde entier se pressaient sur le front de mer. Pourtant, ce ne sont ni les h\u00f4tels de luxe ni les c\u00e9l\u00e9brit\u00e9s qui ont laiss\u00e9 la plus forte impression dans ma m\u00e9moire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Je me souviens surtout des vagues. Je passais des heures dans l&rsquo;oc\u00e9an \u00e0 pratiquer le body surf. Les rouleaux du Pacifique \u00e9taient bien plus puissants que tout ce que j&rsquo;avais connu jusque-l\u00e0. Certaines vagues semblaient se dresser comme des murs d&rsquo;eau avant de s&rsquo;effondrer dans un fracas assourdissant. Plusieurs fois, je me retrouvai entra\u00een\u00e9 sous l&rsquo;eau avec une violence qui me fit v\u00e9ritablement peur. Je manquais d\u00e9j\u00e0 de force. Je r\u00e9cup\u00e9rais mal. Lorsque je regagnais la plage, je demeurais longtemps allong\u00e9 sur le sable \u00e0 reprendre mon souffle.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 mon retour \u00e0 Cholula, mon \u00e9tat continua \u00e0 se d\u00e9grader. L&rsquo;\u00e9pid\u00e9mie d&rsquo;h\u00e9patite qui circulait parmi les \u00e9tudiants n&rsquo;\u00e9pargnait personne. Je n&rsquo;\u00e9tais plus capable de maintenir le rythme qui avait \u00e9t\u00e9 le mien durant les premiers mois. Les journ\u00e9es devenaient p\u00e9nibles. Je dormais davantage. Mon \u00e9nergie disparaissait peu \u00e0 peu. C&rsquo;est alors que survint l&rsquo;incident avec l&rsquo;administration de l&rsquo;universit\u00e9 dont j&rsquo;avais profitez-en tant que auditeur libre, car je m&rsquo;\u00e9tais passionn\u00e9 pour l&rsquo;histoire pr\u00e9colombiennes. Jusqu&rsquo;alors, ma pr\u00e9sence avait \u00e9t\u00e9 tol\u00e9r\u00e9e avec une certaine bienveillance. Je gravitais autour du campus sans \u00eatre v\u00e9ritablement \u00e9tudiant. J&rsquo;\u00e9tais devenu une figure famili\u00e8re mais aussi difficile \u00e0 classer. Les responsables finirent par consid\u00e9rer que cette situation ne pouvait plus durer. Un entretien avec le proviseur mit un terme \u00e0 l&rsquo;ambigu\u00eft\u00e9. La d\u00e9cision fut prise : il \u00e9tait temps pour moi de partir.Je me retrouvai alors dans une situation d\u00e9licate. J&rsquo;\u00e9tais malade. Je disposais de tr\u00e8s peu d&rsquo;argent. Les portes qui s&rsquo;\u00e9taient ouvertes quelques mois plus t\u00f4t se refermaient progressivement.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Pendant quelque temps, je logeai dans un petit h\u00f4tel fr\u00e9quent\u00e9 \u00e9galement par Roberto. Les journ\u00e9es s&rsquo;\u00e9coulaient lentement. J&rsquo;essayais de r\u00e9fl\u00e9chir \u00e0 la suite sans parvenir \u00e0 trouver de solution \u00e9vidente. L&rsquo;avenir, qui quelques semaines auparavant semblait rempli de possibilit\u00e9s, se r\u00e9duisait soudain \u00e0 des questions tr\u00e8s concr\u00e8tes : o\u00f9 dormir, comment manger, comment poursuivre la route. C&rsquo;est dans ces circonstances que je rencontrai Jo et John les fr\u00e8res Teusch. Ils voyageaient \u00e0 bord d&rsquo;un minibus Volkswagen et s&rsquo;appr\u00eataient \u00e0 rentrer chez eux, \u00e0 Austin. Leur proposition arriva presque comme un cadeau du destin. Ils me propos\u00e8rent simplement de les accompagner jusqu&rsquo;au Texas. L&rsquo;id\u00e9e s&rsquo;imposa imm\u00e9diatement. Je n&rsquo;avais plus grand-chose \u00e0 retenir au Mexique. Ma bonne sant\u00e9 \u00e9tait revenu. L&rsquo;universit\u00e9 appartenait d\u00e9sormais au pass\u00e9. Mes ressources \u00e9taient presque \u00e9puis\u00e9es.Quelques heures plus tard, je prenais place dans le vieux Volkswagen. Je partais sont payer ma derni\u00e8re semaine \u00c0 la pension, car je voulais punir il \u00e9pouvantable patronne qui battait la petite Chabella, sa servante indienne, et dont Roberto m&rsquo;avez dit qu&rsquo;elle n&rsquo;\u00e9tait que l&rsquo;esclave adopt\u00e9. Le moteur d\u00e9marra dans un nuage de poussi\u00e8re. Cholula s&rsquo;\u00e9loigna lentement derri\u00e8re nous. Devant s&rsquo;ouvraient les longues routes du nord. Je quittais le Mexique sans savoir exactement ce qui m&rsquo;attendait de l&rsquo;autre c\u00f4t\u00e9 de la fronti\u00e8re. Mais une chose \u00e9tait certaine : un chapitre venait de se refermer. Le suivant commencerait au Texas.<\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>\u00ab\u00a0 Chapitre pr\u00e9c\u00e9dent : Hobo au Mexique \u00c0 l&rsquo;est de Puebla, sur les hauts plateaux du Mexique, l\u00e0 o\u00f9 l&rsquo;air para\u00eet avoir \u00e9t\u00e9 lav\u00e9 par les vents du ciel, s&rsquo;\u00e9tendait [&hellip;]<\/p>\n","protected":false},"author":1,"featured_media":749,"comment_status":"open","ping_status":"open","sticky":false,"template":"","format":"standard","meta":{"footnotes":""},"categories":[1],"tags":[],"class_list":["post-742","post","type-post","status-publish","format-standard","has-post-thumbnail","hentry","category-questionner-la-realite"],"_links":{"self":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/742","targetHints":{"allow":["GET"]}}],"collection":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts"}],"about":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/types\/post"}],"author":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/users\/1"}],"replies":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/comments?post=742"}],"version-history":[{"count":9,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/742\/revisions"}],"predecessor-version":[{"id":786,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/posts\/742\/revisions\/786"}],"wp:featuredmedia":[{"embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media\/749"}],"wp:attachment":[{"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/media?parent=742"}],"wp:term":[{"taxonomy":"category","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/categories?post=742"},{"taxonomy":"post_tag","embeddable":true,"href":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/wp-json\/wp\/v2\/tags?post=742"}],"curies":[{"name":"wp","href":"https:\/\/api.w.org\/{rel}","templated":true}]}}