{"id":814,"date":"1973-07-03T21:13:00","date_gmt":"1973-07-03T20:13:00","guid":{"rendered":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/?p=814"},"modified":"2026-07-07T01:36:28","modified_gmt":"2026-07-06T23:36:28","slug":"des-barbeles-sur-la-prairie","status":"publish","type":"post","link":"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1973\/07\/03\/des-barbeles-sur-la-prairie\/","title":{"rendered":"Des barbel\u00e9s sur la prairie"},"content":{"rendered":"\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les fr\u00e8res Teutch, Joe et John, me ramen\u00e8rent aux \u00c9tats-Unis. Nous travers\u00e2mes durant toute une nuit le d\u00e9sert de Sonora dans leur vieux minivan brinquebalant. Sit\u00f4t le soleil disparu, la temp\u00e9rature avait chut\u00e9 avec une rapidit\u00e9 surprenante. Sous la lumi\u00e8re d&rsquo;une lune \u00e9clatante, les pierres fendill\u00e9es t\u00e9moignaient des \u00e9carts extr\u00eames qui r\u00e8gnent dans ces r\u00e9gions arides, o\u00f9 la chaleur du jour succ\u00e8de au froid de la nuit. \u00c0 la fronti\u00e8re, les douaniers examin\u00e8rent les voyageurs avec cette m\u00e9fiance propre aux passages entre le Mexique et les \u00c9tats-Unis. Mon visa \u00e9tant en r\u00e8gle, les formalit\u00e9s furent rapidement termin\u00e9es.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Joe et John vivaient \u00e0 Austin o\u00f9 ils poursuivaient leurs \u00e9tudes universitaires. La capitale du Texas \u00e9tonnait d\u00e9j\u00e0 par son caract\u00e8re particulier. Loin des immenses ranchs et des villes de cow-boys qui ont fait la r\u00e9putation de l&rsquo;\u00c9tat, Austin apparaissait comme une cit\u00e9 de fonctionnaires, d&rsquo;\u00e9tudiants et de musiciens. La rivi\u00e8re Colorado y forme une suite de lacs qui apportent un peu de fra\u00eecheur \u00e0 cette partie centrale du Texas. Pourtant, les deux fr\u00e8res venaient d&rsquo;un tout autre univers. Leur famille habitait Amarillo, \u00e0 plus de huit cents kilom\u00e8tres vers le nord-ouest, au c\u0153ur des immenses Hautes Plaines. L\u00e0-bas, les routes traversent pendant des centaines de kilom\u00e8tres un oc\u00e9an d&rsquo;herbe, de parcs d&rsquo;engraissement et de cl\u00f4tures de fil barbel\u00e9. Tout y rappelle l&rsquo;\u00e9levage du b\u00e9tail. Le p\u00e8re des deux fr\u00e8res \u00e9tait d&rsquo;ailleurs le banquier du syndicat des emballeurs de viande. Dans cette r\u00e9gion, le b\u0153uf est bien davantage qu&rsquo;une industrie : il constitue une v\u00e9ritable culture. Un restaurant est devenu c\u00e9l\u00e8bre pour proposer un steak gigantesque, offert \u00e0 quiconque parvient \u00e0 le terminer enti\u00e8rement. Les portraits des rares vainqueurs couvrent les murs depuis plusieurs d\u00e9cennies, preuve que peu d&rsquo;hommes sont venus \u00e0 bout d&rsquo;un pareil repas.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Quelques jours apr\u00e8s mon arriv\u00e9e, je trouvai une place de serveur au Old Pecan Street Caf\u00e9, un \u00e9tablissement qui se pr\u00e9tendait fran\u00e7ais mais servait surtout une cuisine am\u00e9ricaine vaguement agr\u00e9ment\u00e9e de noms europ\u00e9ens. Mon premier salaire me permit de louer, non pas une simple chambre, mais un minuscule appartement dans un quartier industriel voisin du Boogaloo Warehouse, une vaste salle de concerts install\u00e9e dans un ancien entrep\u00f4t. Le logement \u00e9tait dans un \u00e9tat lamentable. Les murs portaient les traces de plusieurs occupants, les installations fonctionnaient \u00e0 peine et le mobilier semblait avoir \u00e9t\u00e9 abandonn\u00e9 depuis longtemps. Pourtant, cet endroit repr\u00e9sentait pour moi une v\u00e9ritable ind\u00e9pendance. Je m&rsquo;y installai avec bonheur. C&rsquo;est l\u00e0 que je repris go\u00fbt \u00e0 la cr\u00e9ation artistique. Je me remis \u00e0 peindre, puis \u00e0 r\u00e9aliser de petites sculptures en papier m\u00e2ch\u00e9, occupant mes soir\u00e9es \u00e0 imaginer des formes nouvelles tandis que la chaleur humide d&rsquo;Austin envahissait encore les pi\u00e8ces longtemps apr\u00e8s le coucher du soleil. <\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Ce n&rsquo;est qu&rsquo;un peu plus tard que Joe me proposa de former un groupe de musique. Il \u00e9tudiait la guitare, le violon et s&rsquo;int\u00e9ressait avec passion aux modes orientaux, notamment aux anciennes gammes syriennes qu&rsquo;il cherchait \u00e0 adapter \u00e0 la guitare \u00e9lectrique. Je ne savais pratiquement pas jouer. Deux accords mexicains appris \u00e0 Cholula constituaient toute mon exp\u00e9rience musicale. Cela ne le d\u00e9couragea nullement. Selon lui, une basse me suffirait. Je consacrai donc l&rsquo;int\u00e9gralit\u00e9 de ma paie \u00e0 l&rsquo;achat d&rsquo;une Fender Jazz Bass noire.`<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Le groupe re\u00e7ut le nom d&rsquo;Overland Barbwire. Joe l&rsquo;avait choisi en souvenir des immenses territoires de son enfance. Dans l&rsquo;ouest du Texas, les cl\u00f4tures de fil barbel\u00e9 ne servent pas seulement \u00e0 retenir le b\u00e9tail ; elles marquent la limite sacr\u00e9e de la propri\u00e9t\u00e9 priv\u00e9e. Franchir l&rsquo;une d&rsquo;elles sans autorisation revient \u00e0 s&rsquo;exposer \u00e0 une r\u00e9action imm\u00e9diate de son propri\u00e9taire, parfois arm\u00e9 d&rsquo;un fusil. Ces kilom\u00e8tres de barbel\u00e9s qui d\u00e9coupent les plaines jusqu&rsquo;\u00e0 l&rsquo;horizon symbolisaient pour Joe tout un monde de solitude, de libert\u00e9 et de m\u00e9fiance. Ce nom nous parut r\u00e9sumer parfaitement l&rsquo;esprit rude des paysages dont il \u00e9tait issu.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Nos r\u00e9p\u00e9titions occup\u00e8rent bient\u00f4t une grande partie de nos journ\u00e9es. Dick, malgr\u00e9 les deux phalanges qu&rsquo;il avait perdues en travaillant dans un ranch, tirait de sa guitare des accords solides auxquels son m\u00e9diator donnait une \u00e9tonnante pr\u00e9cision. Joe, lui, cherchait des harmonies inhabituelles. Les longues gammes phrygiennes, emprunt\u00e9es aux musiques du Proche-Orient, servaient de base \u00e0 presque toutes nos improvisations. Quant \u00e0 moi, je d\u00e9couvrais lentement les possibilit\u00e9s de cette longue Fender Jazz Bass dont je ne connaissais encore que quelques positions sur le manche. Nous ne poss\u00e9dions pas de batteur ; notre musique avan\u00e7ait pourtant avec une \u00e9trange coh\u00e9rence, oscillant entre le rock psych\u00e9d\u00e9lique et les m\u00e9lodies orientales.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Gr\u00e2ce \u00e0 quelques connaissances de Joe, nous obt\u00eenmes l&rsquo;autorisation de jouer un apr\u00e8s-midi dans un Ice Cream Parlor d\u00e9cor\u00e9 de fresques fluorescentes que r\u00e9v\u00e9laient les lampes \u00e0 lumi\u00e8re noire. Son fr\u00e8re Tucker \u00e9tait venu nous \u00e9couter avec son \u00e9pouse Martha. Nous avions eu la mauvaise id\u00e9e d&rsquo;avaler du LSD avant le concert. Apr\u00e8s une vingtaine de minutes d&rsquo;une improvisation qui nous paraissait magnifique, le propri\u00e9taire nous demanda tr\u00e8s calmement de cesser ce vacarme qui faisait fuir sa client\u00e8le. Nous \u00e9tions si profond\u00e9ment absorb\u00e9s par notre musique que nous ne compr\u00eemes pas imm\u00e9diatement les raisons de son intervention. C&rsquo;est ce jour-l\u00e0 que Joe lan\u00e7a une id\u00e9e qui allait changer la suite de notre voyage.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Pourquoi ne pas partir \u00e0 San Francisco ?<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Depuis longtemps je lui parlais de cette ville o\u00f9 \u00e9taient n\u00e9s tant de groupes qui avaient marqu\u00e9 la musique am\u00e9ricaine. Pour lui, San Francisco repr\u00e9sentait une sorte de terre promise. Si Austin \u00e9tait une ville universitaire ouverte aux exp\u00e9riences musicales, San Francisco demeurait la capitale spirituelle de toute une g\u00e9n\u00e9ration de musiciens. Nous d\u00e9cid\u00e2mes donc de prendre la route vers l&rsquo;ouest. Le voyage repr\u00e9sentait pr\u00e8s de trois mille kilom\u00e8tres. Nous quitt\u00e2mes les collines verdoyantes du centre du Texas pour retrouver les immenses plaines s\u00e8ches qui s&rsquo;\u00e9tendent jusqu&rsquo;\u00e0 El Paso. Plus nous avancions vers l&rsquo;ouest, plus les cl\u00f4tures de fil barbel\u00e9 devenaient nombreuses. Elles d\u00e9coupaient le paysage en rectangles infinis o\u00f9 paissaient des milliers de t\u00eates de b\u00e9tail. C&rsquo;\u00e9tait le v\u00e9ritable pays de Joe, celui dont il parlait avec une fiert\u00e9 m\u00eal\u00e9e de nostalgie.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u00c0 El Paso, nous retrouv\u00e2mes un ami de Dick qui jouait du piano \u00e9lectrique dans un bar fr\u00e9quent\u00e9 par les routiers et les ouvriers de la fronti\u00e8re. Joe esp\u00e9rait le convaincre de rejoindre Overland Barbwire. Apr\u00e8s nous avoir \u00e9cout\u00e9s, il d\u00e9clara avec franchise que nous jouions encore beaucoup trop faux pour envisager une telle aventure. Nous pass\u00e2mes n\u00e9anmoins une agr\u00e9able soir\u00e9e avant de reprendre la route d\u00e8s le lendemain matin.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Une journ\u00e9e de route plus tard, un poste de contr\u00f4le situ\u00e9 \u00e0 la limite du Texas et du Nouveau-Mexique nous r\u00e9serva un moment d&rsquo;inqui\u00e9tude. Les rangers affirm\u00e8rent reconna\u00eetre l&rsquo;odeur de la marijuana dans notre vieux minivan. Joe protesta avec une conviction remarquable. Apr\u00e8s une fouille rapide et quelques questions suppl\u00e9mentaires, les agents finirent par nous laisser repartir. Nous repr\u00eemes la route en silence, heureux d&rsquo;avoir \u00e9vit\u00e9 un s\u00e9rieux contretemps.<br>En traversant le Nouveau-Mexique, nous rencontrons une jeune femme am\u00e9rindienne qui voyageait avec sa grosse moto. Elle appartenait aux Banditos, l&rsquo;un des grands clubs de motards de l&rsquo;Ouest am\u00e9ricain. Sous son apparence r\u00e9solue, elle se r\u00e9v\u00e9la d&rsquo;une \u00e9tonnante douceur. Pendant plusieurs dizaines de kilom\u00e8tres, elle nous raconta les longues routes du d\u00e9sert, les rassemblements de motards et la solidarit\u00e9 qui r\u00e9gnait entre eux lorsque l&rsquo;on traversait ces r\u00e9gions presque inhabit\u00e9es. Puis nos itin\u00e9raires se s\u00e9par\u00e8rent, et elle reprit sa machine dans un nuage de poussi\u00e8re rouge.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Les paysages chang\u00e8rent encore lorsque nous p\u00e9n\u00e9tr\u00e2mes dans le Nevada. Les montagnes devenaient plus min\u00e9rales, les vall\u00e9es plus larges et les villages de plus en plus rares. Le d\u00e9sert semblait s&rsquo;\u00e9tendre sans fin sous un ciel d&rsquo;une puret\u00e9 extraordinaire. Nous f\u00eemes halte \u00e0 Needles pour refaire le plein d&rsquo;essence. Pendant que Joe et moi \u00e9tudiions la carte routi\u00e8re devant la pompe, un homme \u00e2g\u00e9, v\u00eatu avec une \u00e9l\u00e9gance discr\u00e8te, s&rsquo;approcha de nous. Il posa simplement son index sur la carte en d\u00e9clarant : \u00ab C&rsquo;est ici. \u00bb Puis il retourna tranquillement vers une Chevrolet Chevelle o\u00f9 une femme l&rsquo;attendait. Joe me regarda aussit\u00f4t avec un sourire.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">\u2014 Tu sais qui c&rsquo;est ? C&rsquo;est Groucho Marx.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La voiture demeura plusieurs minutes devant la station en attendant son tour. Nous e\u00fbmes ainsi le temps d&rsquo;observer celui qui avait fait rire plusieurs g\u00e9n\u00e9rations de spectateurs. Cette rencontre inattendue, au milieu du d\u00e9sert, avait quelque chose d&rsquo;irr\u00e9el.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">Enfin, apr\u00e8s plusieurs jours de route, les premi\u00e8res collines dominant la baie apparurent \u00e0 l&rsquo;horizon. San Francisco se d\u00e9voila progressivement, envelopp\u00e9e de cette lumi\u00e8re si particuli\u00e8re que le Pacifique r\u00e9fl\u00e9chit jusque dans les rues. Pour Joe, c&rsquo;\u00e9tait la d\u00e9couverte d&rsquo;une ville presque l\u00e9gendaire ; pour moi, c&rsquo;\u00e9tait un retour vers un univers que je connaissais d\u00e9j\u00e0 et o\u00f9 vivaient plusieurs de mes amis. Nous arriv\u00e2mes sans argent, fatigu\u00e9s, mais persuad\u00e9s qu&rsquo;une nouvelle vie commen\u00e7ait. Les premiers jours furent pourtant difficiles. Quelques connaissances nous offrirent un canap\u00e9 pour une nuit, puis nous expliqu\u00e8rent avec embarras qu&rsquo;elles ne pouvaient nous h\u00e9berger davantage. Notre situation semblait pr\u00e9caire lorsqu&rsquo;une rencontre inattendue changea de nouveau le cours des choses. Deux jeunes passionn\u00e9s de musique, impressionn\u00e9s d&rsquo;apprendre que je connaissais plusieurs membres des Charlatans de San Francisco, nous propos\u00e8rent de nous installer dans une grande maison de la banlieue est, non loin d&rsquo;Oakland. Nous pouvions y vivre et y r\u00e9p\u00e9ter aussi longtemps que nous le souhaiterions.<\/p>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\">La maison se trouvait exactement dans l&rsquo;axe de la piste principale de l&rsquo;a\u00e9roport d&rsquo;Oakland. Chaque matin, avant m\u00eame le lever du soleil, le premier avion passait si bas au-dessus du toit que les vitres tremblaient et que l&rsquo;on croyait un instant le voir s&rsquo;\u00e9craser sur la maison. Nous pouvions cependant pousser nos amplificateurs au maximum sans d\u00e9ranger le voisinage. Les journ\u00e9es s&rsquo;\u00e9coulaient entre les r\u00e9p\u00e9titions, les discussions musicales et les r\u00eaves d&rsquo;une carri\u00e8re qui nous paraissait d\u00e9sormais \u00e0 port\u00e9e de main. Pourtant, au fond de moi, je sentais d\u00e9j\u00e0 que cette existence n&rsquo;\u00e9tait pas celle que je recherchais. Tr\u00e8s vite, le besoin de retrouver Santa Cruz, l&rsquo;oc\u00e9an et mes amis surfeurs devint plus fort que tout le reste.<\/p>\n\n\n\n<blockquote class=\"wp-block-quote is-layout-flow wp-block-quote-is-layout-flow\">\n<div class=\"wp-block-buttons is-layout-flex wp-block-buttons-is-layout-flex\">\n<div class=\"wp-block-button\"><a class=\"wp-block-button__link wp-element-button\" href=\"https:\/\/www.schultz-touge.com\/blogfiction\/1973\/07\/04\/county-jail-blues\/\"> lire la suite<\/a><\/div>\n<\/div>\n<\/blockquote>\n\n\n\n<p class=\"wp-block-paragraph\"><\/p>\n","protected":false},"excerpt":{"rendered":"<p>Les fr\u00e8res Teutch, Joe et John, me ramen\u00e8rent aux \u00c9tats-Unis. Nous travers\u00e2mes durant toute une nuit le d\u00e9sert de Sonora dans leur vieux minivan brinquebalant. 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