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ยซ Rien de plus fragile que la facultรฉ humaine dโ€™admettre la rรฉalitรฉ, dโ€™accepter sans rรฉserves lโ€™impรฉrieuse prรฉrogative du rรฉel. [โ€ฆ] Le rรฉel nโ€™est gรฉnรฉralement admis que sous certaines conditions et seulement jusquโ€™ร  un certain point : sโ€™il abuse et se montre dรฉplaisant, la tolรฉrance est suspendue. Un arrรชt de perception met alors la conscience ร  lโ€™abri de tout spectacle indรฉsirable. Quant au rรฉel, sโ€™il insiste et tient absolument ร  รชtre perรงu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.ยป Clรฉment Rosset

Dan et Hicks and the Hot licks

Dan Hicks demeure lโ€™une des figures les plus singuliรจres de la musique amรฉricaine de la cรดte ouest. ร€ lโ€™รฉpoque oรน San Francisco vibrait sous les dรฉflagrations psychรฉdรฉliques, les guitares saturรฉes et les utopies hallucinรฉes de la fin des annรฉes soixante, lui semblait avancer dans une autre direction, presque ร  rebours du siรจcle. Tandis que les foules cherchaient la transe รฉlectrique, Hicks ramenait avec une รฉlรฉgance dรฉsinvolte les vieux fantรดmes du swing, du jazz manouche, des cabarets enfumรฉs et des orchestres populaires oubliรฉs. Il donnait lโ€™impression dโ€™un homme qui aurait traversรฉ le tumulte hippie sans jamais sโ€™y abandonner complรจtement, comme un joueur de poker ironique entrรฉ par erreur dans une rรฉvolution psychรฉdรฉliqueAvec Dan Hicks and His Hot Licks, il inventa un univers musical presque impossible ร  classer, oรน les harmonies fรฉminines, les violons nonchalants et les guitares acoustiques remplaรงaient la brutalitรฉ du rock alors triomphant. Lโ€™absence presque totale de batterie donnait ร  cette musique un flottement particulier, une maniรจre de suspendre le temps. Chez Hicks, tout semblait lรฉger, presque improvisรฉ, mais cette dรฉcontraction cachait une sophistication musicale remarquable. Ses chansons portaient un humour รฉtrange, raffinรฉ, souvent absurde, derriรจre lequel apparaissait une mรฉlancolie discrรจte. Il savait sourire du monde sans le condamner, transformer une conversation insignifiante en petite scรจne de thรฉรขtre surrรฉaliste, puis laisser soudain affleurer une รฉmotion vรฉritable.

Sa personnalitรฉ fascinait autant quโ€™elle dรฉroutait. Dan Hicks ne ressemblait ni aux prophรจtes psychรฉdรฉliques de Californie, ni aux rock stars avides de gloire. Il cultivait une forme dโ€™รฉlรฉgance bohรจme, presque aristocratique, mรชlรฉe dโ€™ironie et de dรฉtachement. On sentait chez lui le refus instinctif du spectaculaire et du commerce tapageur de la cรฉlรฉbritรฉ. Il prรฉfรฉrait les clubs intimistes aux stades, les arrangements subtils aux dรฉmonstrations de puissance, les clins dโ€™ล“il musicaux aux slogans gรฉnรฉrationnels. Cette indรฉpendance lui valut de demeurer longtemps un artiste admirรฉ davantage par les musiciens et les connaisseurs que par le grand public.Pourtant, cette marginalitรฉ mรชme explique aujourdโ€™hui la permanence de son ล“uvre. Lร  oรน tant dโ€™artistes de la contre-culture restent enfermรฉs dans leur รฉpoque, Dan Hicks paraรฎt avoir รฉchappรฉ au vieillissement du temps. Sa musique flotte encore comme un rรชve amรฉricain lรฉgรจrement ivre, quelque part entre un saloon poussiรฉreux, un club de jazz de San Francisco et une route nocturne perdue dans lโ€™Ouest. Derriรจre son humour dรฉtachรฉ et son apparente lรฉgรจretรฉ subsiste lโ€™impression dโ€™un homme qui avait compris trรจs tรดt que la vรฉritable รฉlรฉgance artistique consiste moins ร  suivre son รฉpoque quโ€™ร  inventer silencieusement la sienne.