blogfiction

« Rien de plus fragile que la faculté humaine d’admettre la réalité, d’accepter sans réserves l’impérieuse prérogative du réel. […] Le réel n’est généralement admis que sous certaines conditions et seulement jusqu’à un certain point : s’il abuse et se montre déplaisant, la tolérance est suspendue. Un arrêt de perception met alors la conscience à l’abri de tout spectacle indésirable. Quant au réel, s’il insiste et tient absolument à être perçu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.» Clément Rosset

Dan et les Badges Puants

De ‪Anne et les badges puants

Photo: Dan Hicks et Sticky son petit chien aveugle.

Dan Hicks était un un artiste formidable, capable de charmer un public en toutes circonstances. J’ai de très bons souvenirs des moments passés avec lui quand il était un ivrogne déchaîné. Étrangement, ce n’est pas cela qui l’a emporté. Sa boisson préférée était la tequila pamplemousse. Espérons qu’il y ait un bar là où il est maintenant. il aurait pu devenir une grande star dans la lignée de Hank Williams s’il avait pu surmonter ses démons.. Ceci est une histoire vraie.

Dan crèche dans sa maison de banlieue, quelque part du côté de San Francisco. Une baraque à la déco un peu trop chargée, héritage confus des années psychédéliques : couleurs vives, objets rapportés d’on ne sait où, meubles qui semblent avoir connu plusieurs vies avant d’échouer là. Rien de franchement laid, rien de vraiment harmonieux non plus. Un endroit qui ressemble à quelqu’un ayant longtemps improvisé son existence Dans le salon, le téléphone sonne avec une obstination presque vexante.Une fois. Deux fois. Puis encore. Toujours ce même grelot nerveux qui s’invite dans le silence de l’après-midi comme un importun qui refuse de comprendre qu’il dérange. Dan serre les dents. Il regarde l’appareil comme on regarde un type qu’on n’a pas envie de recevoir. Ça continue. Il soupire.

— Toujours le business…, marmonne-t-il pour lui-même.

Dan reste un instant immobile, hésitant presque à laisser l’objet s’époumoner tout seul jusqu’à extinction. Puis il se passe une main sur le visage, avec cette résignation un peu lasse des hommes qui savent déjà qu’ils vont décrocher malgré eux.

— Toujours le business ! qu’il grogne en se servant un gin tonic qui pourrait décaper un pare-chocs. Il jette un œil noir au combiné, comme s’il allait lui coller une droite.

— La promo ? J’m’en tamponne ! Et les mecs de Los Angeles ? Qu’ils aillent se faire cuire le cul chez Warner avec leurs costards en carton !  J’irai pas me faire camionner par une bande de branleurs sous néon !

Dehors, c’est l’été qui cogne comme un flic mal luné. La chaleur te plaque au sol. Alors Dan, il a décidé d’envoyer valser le sérieux. Vide-grenier. À sa sauce.Il a sorti toute la boutique sur le porche : les meubles bringuebalants, les bibelots qui racontent rien, une batterie de rock qui a connu plus de nuits blanches que de réglages, des guitares qui ont l’âme cabossée, des amplis qui ronflent comme des moteurs fatigués… et au milieu, trônant comme un roi de fortune : un cooler de dix litres, blindé de glace et de gin tonic. Le nerf de la guerre. Sans oublier Stiky, le petit chien aveugle, qui zigzague entre les pieds comme un philosophe en goguette, et Bernie… ah, Bernie ! Un type qui comprend autant la musique qu’une huître comprend le patinage artistique, mais qui tape sur la batterie avec une foi désarmante.

— Mesdames et messieurs ! lance Dan en levant son verre comme un tribun de bistrot. Je mets à prix ce chef-d’œuvre en plâtre véritable ! Qui m’en donne un dollar ? Un seul petit dollar, et je vous rajoute mon sourire !

Bernie attaque un rythme improbable, un truc qui hésite entre la crise d’épilepsie et la samba en panne. Dan gratte sa guitare comme s’il voulait lui arracher des aveux. Ça part en Jive-Jazz, en freestyle total, en foutoir organisé. Et pourtant… La petite foule des passants s’arrête. D’abord par curiosité, ensuite par contagion. Parce que Dan, il a ça dans le sang : l’humour qui désarme, le culot qui accroche. Les gens rient, tapent dans leurs mains, se laissent embarquer. Le soleil cogne toujours, le téléphone sonne dans le vide à l’intérieur, mais sur ce porche bancal, y a un spectacle qui pulse, bricolé, vivant, foutrement sincère.Et Dan, entre deux accords bancals et une gorgée glacée, se dit qu’au fond… le business peut bien aller se faire voir. Deux zigotos en joggings rappliquent, l’air de rien, comme des mouches sur un cadavre encore tiède. Dan les a déjà croisés, vaguement, le genre de types qu’on oublie aussitôt qu’on les a regardés. Ils s’incrustent sans demander la permission — normal, ici, c’est open bar pour les emmerdeurs. La baraque, elle, respire plus… elle ronfle. Le soir s’est affalé avec les invités. Des corps mous, avachis comme des serpillières après un carnage à la bière tiède. Ça pue l’alcool, la sueur et les illusions mortes. Dan, lui, émerge. Lentement. Comme un sous-marin qui remonte avec une sale idée en tête. Il grogne, se redresse, les yeux en vrac, la mâchoire coincée.

— Tout le monde dehors… hurle ‪Dan.

Silence ? Non. Rires. Des gloussements d’ivrognes qui croient encore être vivants. Personne ne bouge. Mauvais calcul.Alors Dan, il sort la musique lourde. Un Mauser. Pas un jouet, non. Un truc qui parle fort et qui discute jamais deux fois. Il le brandit comme un sermon.

— DEHORS !  L à, ça commence à sentir la fin de soirée… version morgue. Bernie tente une approche, genre diplomate du dimanche :
— Dan… mec… pose ça…

Mais Dan, il a décroché. Définitivement. Les plombs ont sauté et le courant ne reviendra pas.

— Il est devenu complètement louf… marmonne un des joggings, lucidité express.

L’autre, moins philosophe, plus nerveux, passe à l’action. Il bondit. Pas très élégant, mais efficace. Il chope le fusil, ou essaye. Et là, c’est le bouquet final. Ça s’emmêle, ça gueule, ça cogne. Une baston sale, sans règles, sans classe. Les deux types en survêt s’acharnent sur Dan, à coups de pieds bien placés. Il s’écroule comme un arbre pourri. Et puis— BANG. Le coup part. Et là, d’un coup, plus personne ne rigole.

Chez Bernie, le matin a des airs de musée… mais un musée qui aurait passé la nuit à boire du mauvais whisky. L’appart est chic sans en faire trop : des commodes qui ont vu passer Napoléon, des tableaux qui regardent de haut et des bibelots qui coûtent le prix d’un rein. Normal, Bernie est antiquaire — il vend du passé à des gens qui n’ont pas d’avenir. Rose, sa moitié, flotte dans la pièce comme un parfum cher. Elle sert le café avec des gestes de ballerine sous calmants. Dan, lui, émerge du canapé. Froissé, mais étrangement doux. Le genre de douceur suspecte, comme un chat qui vient de bouffer le canari.

— Salut la compagnie… qu’il murmure, la voix en velours râpé.

Et v’là que débarque Melody, la sœur jumelle de Rose. Avec des fleurs. Toujours des fleurs. Elle entre comme une promesse qu’on ne tiendra pas. Dan se redresse un peu, les yeux qui brillent d’un vice bon enfant.

— Ah… Melody… si tu savais depuis combien de temps je souffre en silence…

Elle esquive, la môme. Avec humour, avec grâce. Une anguille en robe légère.

— Continue à souffrir, ça te va bien.

Mais Dan insiste, joue, provoque. Un vieux numéro de charme cabossé. Melody rit, pivote, glisse entre les mots et les mains, et s’échappe avec un geste de reine.

— Ça ne fait rien, Rose reste avec nous ! balance Dan.

— Ben voyons `, réplique Rose en levant les yeux au ciel. C’est le grand fantasme de Bernie de nous avoir toutes les deux au lit.

–Lot Mon Dieu, quelle horreur !

— Je te jure… ajoute Dan, l’air inspiré… quand je sortais avec Melody, j’avais l’impression de coucher avec toi. Bernie éclate d’un rire idiot. Le rire du type qui comprend après les autres… quand il comprend.

Changement de décor. Terrasse du Catalyst, Santa Cruz. Soleil qui tape, mer qui brille, et la faune chic de San Francisco en goguette. Ils sont installés comme dans une pub pour le vice élégantDan : costume blanc, panama incliné, allure de truand en vacances.Rose : robe à pois, capeline large, regard ailleurs

— elle plane sans jamais décoller. Bernie : grand, neutre, transparent… sauf quand il boit. Là, il devient flou.Et Kevin, dix ans, témoin silencieux d’un monde déjà foutu. Dan fronce les sourcils, remue dans sa mémoire comme dans une poubelle.                                  

— Dites… hier soir… Je me rappelle du coup de feu… mais après ?… J’l’ai peut-être descendu, ce con…

Bernie ricane, tranquille :

— Ouais… et on a les flics au cul, tant qu’à faire !

Il boit une gorgée, réfléchit à moitié :

— Moi, je me rappelle juste que t’étais au fond de la bagnole quand on est rentrés et moi …

Silence. Puis :

— Champagne ? propose Dan.

Évidemment. Ils   commandent du californien pétillant et un brunch à l’américaine : gras, généreux, inutile. À midi, ils sont déjà légèrement allumés. Le monde devient plus doux, plus flou, plussupportable. Alors ils vont faire un tour sur le boardwalk. Le vrai cirque. Santa Cruz, ses planches, ses odeurs de friture, ses types louches. Les Hell’s Angels qui traînent leurs cuirs comme des drapeaux sales. Et ce foutu roller coaster gigantesque qui grince comme une vieille conscience. Dan regarde tout ça avec un sourire en coin. Le genre de sourire qui dit que la journée sera belle……ou très, très mauvaise.

Kevin, le fil de Rose… un drôle de môme. Pas le genre à jouer aux billes ni à chialer pour un caramel. Non. Un petit prodige, mais version inquiétante. Le genre qui vous regarde comme s’il savait déjà comment vous alliez finir Sur le boardwalk, les machines clignotent comme des yeux malades. Ça tinte, ça claque, ça avale des pièces. Et Kevin, lui, il en veut encore. Toujours. Il harcèle ses vieux pour quelques jetons de plus. Mais les vieux, ils sont planqués dans un bar aux lumières tamisées. Une de ces tanières où l’alcool coule plus vite que les scrupules. Les gosses ? Interdits. Alors Kevin reste planté à la porte. Une silhouette maigre, coincée entre le dehors et le dedans, comme une erreur de casting. Il appelle pas. Il insiste. Il attire l’attention comme il peut, avec cette patience étrange… presque dérangeante. Dan, lui, est juste à côté. Suffirait d’un regard, d’un geste. Mais non. Il fait semblant de rien voir. Et le pire, c’est que les autres suivent le mouvement. Rideau. Le gamin peut bien exister ou disparaître, ça change rien pour eux. Kevin reste là. Longtemps. Trop longtemps. Un coin de porte, un coin de vie. Et pas u  ulte pour croiser ses yeux. C’est là qu’elle débarque. Une gamine au look new age, genre paix et amour mais avec du courage sous la frange. Elle s’approche, polie comme un dimanche matin.

— Excusez-moi… je peux vous parler ?

Dan la regarde, jauge, puis l’invite à s’asseoir. Mauvaise idée.Elle désigne la porte, doucement :
— C’est le vôtre ?

— Ouais.

Froid. Sec. Comme un coup de trique.

— Dans ce cas… vous devriez peut-être lui prêter attention…

Erreur.Dan se redresse à peine, mais son regard devient dur comme une vitre blindée.

— Vous avez des enfants, vous ?

— Non…

— Alors quand vous en aurez, vous viendrez nous expliquer la vie.

Pause. Puis le coup de grâce :

— D’ici là… dégage.

Elle reste figée. Mauvais réflexe.

— DÉGAGE, j’te dis.

La peur la cueille net. Elle se lève, disparaît sans demander son reste. Une ombre de plus avalée par la nuit. Rose, elle, observe. Fascinée.Un petit sourire en coin, pas très rassurant.

— T’as vu comme il est méchant…Et dans sa voix, y’avait pas vraiment du reproche. Plutôt… de l’admiration.

À la sortie du Catalyst, voilà qu’on tombe sur un zigoto bronzé comme une merguez oubliée au soleil, short Hang Ten collé au fion et sourire de type qui a dû confondre cerveau et wax de surf. Max, qu’il s’appelle. Genre mec qui glisse plus sur les trottoirs que dans la vie. Il connaît Dan qui est une célébrité locale en tant que grand alcoolique mais surtout en tant que chanteur et musicien à réputation nationale . Évidemment. Dans ce monde-là, tout le monde connaît tout le monde, surtout quand y’a eu de la gnôle et des percussions sur fond de coucher de soleil à Tiburon. Ça crée des liens, même entre neurones absents.

— Viens boire un coup, qu’ils lui disent.
— On te ramène après. Promis.

Le “promis”, mon gars, dans ce genre d’expédition, c’est comme une capote trouée : ça rassure mais ça ne protège rien. Dans le Blazer GMC de Bernie, c’est la foire du slip. Derrière, Dan gratouille sa guitare espagnole comme s’il séduisait une veuve riche, pendant que Max tape sur un bidon en plastique — un vrai orchestre de clodos célestes. Devant, Kevin fait l’hélice à la fenêtre, les parents en mode “on n’a jamais eu d’enfant”.

— Allons chez mon producteur, balance Dan. Palo Alto, pas loin.

Pas loin… en Californie, ça veut dire “suffisamment loin pour faire des conneries avant d’arriver”. La baraque ? Un truc de riche qui pue l’absence. Personne. Le paradis des irresponsables. Ils entrent, fouinent, trouvent le bar — évidemment — et s’installent comme des punaises dans un matelas neuf.

— Ray doit être à L.A., qu’il dit Dan.

Et vas-y que ça débouche, que ça picole, que ça se met minable comme des sénateurs en vacances.

— Sa femme est là, j’te dis. Y a la bagnole.

Une BMW décapotable qui brille comme une tentation. Et paf, une silhouette qui se planque derrière une porte.

— Elle ne peut pas me blairer.

Étonnant, tiens. Fin d’après-midi. Les autres reviennent d’une balade, fleurs à la main, genre pub pour dentifrice bio. Pendant ce temps, Dan et Bernie sont déjà à l’état liquide. Et là… le drame version cirque. Dan s’installe au volant de la BMW. Les clés sont là. Le destin aussi, visiblement bourré. Il démarre. Radio à fond. Il veut attraper le seau à glace — priorité artistique — mais il tangue comme un lampadaire un soir de tempête. Il trébuche, s’écroule… et écrase l’accélérateur. La bagnole fait un bond de panthère débile…et plonge direct dans la piscine. Sortie de scène : Dan trempé comme une soupe, mais le verre intact.

— Cassons-nous avant que les badges puants rappliquent !

Lucidité tardive, mais appréciable.Sur la route, ça sèche les fringues à l’antenne radio. Classe internationale.

— S’ils me cherchent pour le coup de feu, on va en parler à la radio !

Il trifouille les stations. Nada. Que de la musique.

—Où on est ?
—Sur l’autoroute.
— Elle va où ?
— J’en sais rien.
— Parfait. On y va !

Voilà une philosophie qui a fait plus de morts que la peste. Max râle pour son short. Le ciel vire au rose, puis au mauve. Silence. Rose ne dit rien. Mauvais signe.

— J’ai faim, couine Kevin.
— Faut de l’essence, grogne Bernie.

Sortie d’autoroute. Station paumée. Un resto ? Non. Un cabaret d’un autre siècle. Jazz, rednecks bien peignés, ambiance années cinquante qui sent la naphtaline et les regrets. Ils s’installent. Boivent. Encore. Dan, déjà torché comme un parquet ciré, demande à chanter.Et là, miracle. Le type devient sérieux. Sobre dans la tête, ivre dans les jambes. Il chante propre. Presque beau.Mais la salle… la salle s’en fout.Politesse glaciale. Applaudissements tièdes. Erreur fatale. On refuse qu’il continue. Alors Dan explose.    Un torrent d’insanités, un feu d’artifice de vulgarité à réveiller les morts et faire rougir un docker. La salle est figée. Enterrée vivante. On le vire. Rose est cramoisie. Honte maximum. 

— On se tire, qu’elle lâche.

Ils dégagent. Dan, lui, déjà reparti :

— On va bien trouver un autre rade…

Évidemment.Parce que dans ce genre d’histoire, mon gars, y a toujours un autre rade. Et jamais de sortie de secours.

Ils débouchent dans un grand hall qui sent le whisky fatigué et les illusions à prix cassés. Lumières tamisées, genre pénombre qui pardonne les gueules cabossées. Devant, une piste de danse et une scène rase-mottes où un orchestre a laissé traîner sa batterie comme un chien oublié sur une aire d’autoroute. Dan et Bernie sont scotchés au bar. Ils ne boivent pas : ils travaillent le liquide, consciencieux, appliqués, comme deux employés modèles du vice. Les autres mâchonnent un truc sans conviction.

Un type s’approche, reconnaît Dan.
— Je vous offre un verre ?
Dan le jauge, l’air de dire qu’il a déjà vu passer des trains plus intéressants.
— Je veux bien le verre. Mais ça m’oblige à vous parler ?
— Non, non !
— Ou à vous en payer un ?
— Non, c’est cool…
Le gars bat en retraite comme s’il venait d’éviter une maladie contagieuse.

À peine évaporé, remplacé par un mastodonte. Un routier texan, version XXL, posé là comme une armoire qui aurait appris à respirer. Dan regarde son verre vide avec une gravité de philosophe de comptoir.
— On est ce qu’on boit… donc quand ton verre est vide, t’es plus rien.

Le Texan fronce les sourcils. Il pige pas. Il croit qu’on se fout de sa gueule. Mauvaise idée. L’air devient électrique, façon orage qui cherche une prise de terre.
— Il est quoi, le monsieur ?
— Musicien, répond Bernie, tranquille.
— Tu joues où ?
— Au Carnegie Hall, par exemple.

Silence. Puis la mâchoire du Texan se serre.
— Tu me prends pour un con ?
— Mon cul, lâche Dan, déjà à cran.

Erreur stratégique. Le genre qui transforme une discussion en bulletin d’hospitalisation.
— C’est ça, musicien de mon cul !
— Mais corrige-le, ce connard ! piaille la petite bonne femme accrochée à son bras comme un porte-clés hystérique.

Le Texan est une montagne. Dan, dans son costard blanc sale, chiffonné comme une mauvaise conscience, fait figure de mouchoir usagé.
— Il est trop minable pour moi, dit le cow-boy en carton, qui se prend pour John Wayne sans avoir le cheval.

On sent la baston arriver, lourde, inévitable. Dan tremble, au bord de l’explosion.
— Mais j’cherche pas la bagarre !
— Alors pourquoi tu fais ça ?
— Parce que je suis schizophrénique !

Il le hurle avec une sincérité qui cloue tout le monde sur place. Le mot tombe comme un couperet. Mystérieux, inquiétant. Le Texan, d’un coup, dégonfle. Comme si on venait de lui expliquer que la dynamite pouvait exploser sans prévenir. Silence. Puis le brouhaha reprend, plus dense. La salle s’est remplie. Le patron débarque, engueule le Texan, râle pour la forme. Max rejoint Dan et Bernie au bar. Il se fait tard. Rose tente de décrocher Bernie du zinc. Mission impossible. Elle capitule, embarque le gamin et file à la voiture. Fin de soirée. Les trois artistes sont en plein opéra éthylique. Pendant que Dan discute avec le patron, qui essaie de lui faire admettre qu’il a assez bu pour noyer un cheval, Bernie, lui, a une idée de génie. Il traverse toute la salle avec deux énormes congas piquées sur la scène. Tranquille. Culotté. Personne ne capte. Trop occupés à suivre les gesticulations de Dan.

Et ça passe. Dan finit par lâcher l’affaire. Dehors, ils retrouvent la voiture. Rose et Kevin dorment, épuisés, roulés dans le silence. Max déniche un mégot de joint dans son short. Trésor national. Ils tirent dessus comme des naufragés sur une dernière bouffée d’air.
— On va où maintenant ?
Dan regarde la nuit. Pas un bruit. Pas une lumière. Juste le noir qui attend.
— Droit dans la nuit.

Bernie prend le volant. Il conduit prudemment, un moment. Puis il voit les autres piquer du nez. Alors il s’arrête, là, en pleine cambrousse. Comme si le monde pouvait bien continuer sans eux.

Petit matin blafard. Le genre d’aube qui vous colle une claque avant même le café.

La Blazer est plantée là comme une épave respectable. À l’avant, Bernie et Dan. Avachis. Crasseux. Deux rescapés d’une guerre contre la bouteille, et c’est la bouteille qui a gagné aux points. Derrière, Rose et le môme, Kevin, étalés sur la moquette comme des naufragés qui auraient trouvé une plage correcte. Max, lui, a tiré le bon numéro : une couverture dénichée on ne sait où, et le voilà roulé en chien de fusil à côté de la caisse. Dan émerge. Lentement. Comme un sous-marin en panne. Il ouvre la portière, sort en titubant. Le décor ? Un terrain vague. Pas même digne d’un enterrement discret  Max remue sur son carré d’herbe. Les deux se regardent. Pas besoin de discours. Ils se mettent en route, direction un groupe de bâtiments industriels qui ont l’air aussi accueillants qu’un commissariat un soir de cuite.

— Doit bien y avoir un rade ouvert dans ce bled…

Ils avancent, en silence. Le bitume colle, l’air pique. Et puis ils la voient. La file. Une brochette de types en vrac, mine grise, yeux morts. Alignés devant une échoppe crasseuse comme des fidèles attendant la messe. Sauf qu’ici, le bon dieu s’appelle Alcool, et il ouvre à six heures tapantes.

— Bingo, marmonne Dan.

À l’intérieur, c’est pas un bar, c’est une salle d’attente pour âmes en détresse. On pourrait distribuer de la soupe et des sermons, ça choquerait personne. Les clients sont agrippés à leur verre comme à une perfusion. Ils boivent à petites gorgées. Posologie stricte. Thérapie liquide.

Max commande un café. Un vrai geste de dissidence.Dan, lui, reste fidèle à sa religion


— Double tequila.

Le patron sert sans juger. Il a vu pire. Il verra encore pire. Dan jette un œil autour. Grimace.
— On est où, là ?
Max souffle sur son café.
— À quarante miles au sud de Salinas.

Dan encaisse l’info. Puis, comme si ça réglait tout :
— Allons-y. Hollywood nous attend.

Évidemment. Ils repartent. La Blazer les accueille comme une vieille complice. À l’intérieur, réveil pâteux. Rose cligne des yeux, Kevin grogne. Bernie renifle l’air, cherche un reste de nuit dans sabouche. Le moteur tousse, puis prend. Et la route s’ouvre devant eux. Direction les rêves en toc et les lendemains qui cognent.

— Au point où on en est, on continue vers le sud. Je sais où aller à Los Angeles…

Dan balance ça comme une évidence. Comme s’il parlait d’aller acheter des clopes. Personne ne discute. Max n’a rien de mieux à faire que de suivre ces deux phénomènes. Rose flotte encore entre deux mondes, à moitié cuite, à moitié endormie. Et le môme, Kevin… lui, il fait la gueule. Mais alors, la gueule monumentale. Celle qui dit : “j’ai rien signé pour cette galère”. La Blazer avale la Californie. Le décor change. Le vert se tire, remplacé par du sec, du dur, du désert qui vous regarde de travers. La route s’étire comme un vieux serpent fatigué.

À l’arrière, Dan s’est trouvé une vocation : artiste en cavale. Il gratte sa guitare, compose une chanson au fur et à mesure, griffonne des mots sur un bout de papier froissé. Un chef-d’œuvre en devenir… ou un crime contre la musique, ça dépend du degré d’alcool dans le sang. Max, lui, s’est approprié le conga fauché la veille. Il tape dessus avec un sérieux d’employé des postes. Boum-boum. Cadence régulière. Une vraie section rythmique de clochards inspirés. Devant, Bernie conduit. Concentré. Ou du moins il fait semblant. Sur l’autoroute, des panneaux gigantesques surgissent. Publicité à répétition pour un boui-boui monumental dont la spécialité, accrochez-vous bien… soupe aux pois cassés.

— Ça donne envie, marmonne Max.

Ils finissent par s’arrêter. Le truc est énorme. Un temple dédié au légume écrasé. On leur sert des bols d’un vert suspect. Kevin regarde ça comme si on venait de lui proposer de boire du liquide de refroidissement.
— Je mangerai pas ce truc vert !

Et voilà. C’est lancé. Le “truc vert” devient l’arme absolue. La menace suprême. Kevin râle, gigote, pose la question rituelle toutes les cinq minutes :
— C’est quand qu’on arrive ?

Réponse automatique :
— Calme-toi, sinon on ramène le truc vert.

Silence immédiat. Terreur efficace. Quelques heures plus tard, changement de décor. Ils s’arrêtent à Santa Anna. Petite ville proprette. Trop propre, même. Les trottoirs bien alignés, les maisons qui sentent la naphtaline et l’ennui. L’Amérique moyenne, version carte postale. Sans les taches, sans les histoires. Autant dire un endroit qui ne leur va pas du tout. Ils traversent la ville peinard, genre touristes qui auraient perdu la carte et le sens de la dignité. Et là, paf, une boutique. Vêtements d’occase. Don du cœur, récup du pauvre La vitrine a l’air d’avoir fait la guerre et perdu.

— On va faire du shopping ! balance Rose, les yeux qui brillent comme une môme devant une brocante. Évidemment.

Dan et Max plongent là-dedans comme deux fouineurs professionnels. Ils ressortent sapés en costumes sombres. De la bonne came, autrefois. Maintenant… complètement hors du temps. Coupes d’un autre siècle. Ça leur donne une allure de gangsters en fin de carrière. Les types qu’on appelle quand faut faire peur sans dépenser trop.

Dan ajuste son veston, se regarde dans un miroir piqué.
— Max Mitraillette et Dan Gerous… les Badges Puants.

Il ricane, satisfait de sa connerie.
— Suivez-moi, on va trasher l’élite society.

Direction Los Angeles.  Le soir tombe. La ville ronronne comme un gros chat qui a mangé trop gras. Des bagnoles énormes glissent au ralenti, pleines de types qui se croient immortels. Dan mène la troupe jusqu’au Château Marmont. Le repaire des gens qui comptent… ou qui font semblant.

— Et voilà… le rendez-vous de l’élite.

Il entre comme chez lui. Culot maximal. Les autres suivent, un peu sonnés, un peu amusés. Il finit par dénicher son producteur, Ray. Costume impeccable, sourire en plastique.
— Va voir Elisa, elle a des invitations pour toi.

Elisa, l’assistante, distribue des badges comme des hosties.
— Tenez.

Dan les regarde, hilare.
— Maintenant, c’est officiel. Dan Gerous et les Badges Puants.

Bernie et Max hochent la tête. Ils jouent le jeu. Quelques verres plus tard, ils déambulent. Les costumes de l’Armée du Salut font sensation… ou scandale, difficile à dire. Mais eux, ils s’en foutent. Dan parade comme un caïd. Bernie et Max, ses hommes de main. Rose et le môme suivent, spectateurs d’un film qui n’existe pas. C’est un jeu. Et ils sont bons. La soirée se tient là-haut, au-dessus de Hollywood. Une baraque immense, style hacienda espagnole. On dirait le décor d’un vieux film de Zorro. Il manque juste les chevaux et les épées. Tout le gratin est là. Ça brille, ça sourit, ça ment.Un couple passe près d’eux. Entouré. Protégé. Important.
Le mec ? Warren. Le roi d’Hollywood. Le genre qui décide qui vit, qui crève… au box-office. La femme à son bras… visage connu. Ancienne gloire. Une chanteuse. L’époque des fleurs dans les cheveux et des illusions collectives. Dan la voit. S’approche. Elle détourne le regard. Net. Comme s’il était contagieux. Rose glisse à Max, à voix basse :
— C’est Michelle. L’ex de Dan. Il s’en est jamais remis.

Max plisse les yeux.
— Elle chantait pas avec les Papas and les Mamas, dans le temps ?

Dan, lui, reste planté là une seconde de trop. Comme un type qui vient de se prendre un souvenir en pleine gueule. Puis il se redresse. Ajuste son costume. Et retourne jouer Dan, quand il a les nerfs qui lui montent aux amygdales, faut pas lui chercher des noises. Le mec devient une centrale nucléaire avec les barres de contrôle coincées dans le bénitier. Alors il file dans un coin du salon, là où les rupins en smoking sirotent leur flotte à bulles en causant cinéma d’auteur et placements offshore, et il se met à têter le bourbon comme un noyé qui aspire l’air d’une dernière chance. Au bout de dix minutes, il navigue déjà à vue. Il se retourne, bam, renverse son verre sur le falzar d’un vieux pingouin amidonné.

— Merde ! J’ai des glaçons dans la culotte !

Et vlà qu’il défait sa ceinture au beau milieu de la réception pour aller pêcher les icebergs dans son bénard. La moitié des starlettes détournent les yeux en gloussant. L’autre moitié mate le spectacle comme si c’était le final des Oscars.Et là il voit Michelle. Alors ça lui fait comme une décharge de douze mille volts dans le citron. Le grand Dan bondit sur la table du buffet. Les petits fours explosent sous ses godasses comme des escargots sous un bulldozer.

— TOI ! T’AS JAMAIS SU CHANTER !

Il braille ça avec la noblesse d’un taureau bourré dans une chapelle ardente. Son pantalon lui tombe sur les genoux. Le voilà en slip au milieu des canapés au saumon. Ridicule ? Totalement. Mais il s’en fout avec un héroïsme de pochard céleste. Deux types en veste blanche et trois gorilles de sécurité se précipitent sur lui.

— Mais c’est un très bon coup ! continue Dan en moulinant des bras.

Au passage il chope une bouteille de champagne.

— Mettez pas vos sales pattes de badges puants sur moi !`

Il se débat comme un damné qu’on voudrait remettre au catéchisme. Finalement les videurs le trimballent dehors en le tenant chacun par un morceau disponible. Rose regarde le désastre avec la lassitude d’une infirmière de guerre.

— Viens Kev, on court.

Le gosse suit sa mère sans discuter. Le petit a déjà compris que les adultes étaient des enfants qui avaient vieilli de travers. Bernie, lui, continue de suivre Dan comme un labrador mélancolique. Il le retrouve sur un point de vue au-dessus de Los Angeles. Toute la ville brille en dessous comme un flipper géant. Dan boude. Oui, un type de deux mètres, ivre mort, en slip sous son pantalon décroché, qui boude face à la Cité des Anges. Rose explose contre Bernie.

— On rentre ! On va pas continuer à suivre ce débile ! T’es pire qu’une groupie !

Mais Bernie entend plus rien. Il regarde Dan comme certains regardent les apparitions de la Vierge. De guerre lasse, tout le monde remonte dans le Blazer. Max dort déjà, la bouche ouverte, les cheveux pleins de sable et d’embruns. Bernie conduit droit devant lui avec la grâce mécanique d’un zombie sous calmants. Ils sont si crevés qu’ils traversent la frontière mexicaine sans même piger qu’ils quittent la Californie. Dans ce sens-là, la douane regarde ailleurs. Quelques bornes après Tijuana, ils tombent sur un hôtel paumé dans une banlieue qui sent la poussière chaude, la bière éventée et la fin du monde.

À l’hôtel, Rose attaque Bernie sans sommation.

— On n’a qu’à le laisser là et rentrer !

— Mais on est bien ici… Je vois pas le problème…

— Non seulement t’es en train de devenir un alcoolique confirmé, mais en plus t’es un lâche ! T’es hypnotisé par ce mec !

Bernie encaisse sans répondre. Il a le regard vide des types qui ont déjà commencé à couler mais qui font semblant de flotter.

— T’es qu’un ivrogne lamentable ! siffle Rose.

— Oh, fais pas la gueule…

— Je fais pas la gueule !

Elle attrape Kevin.

— Viens Kev, on court loin d’ici.

La porte claque derrière eux comme un coup de fusil.

Depuis Los Angeles, Dan n’a plus décroché un mot. Il s’enferme dans sa chambre puis, vers trois plombes du matin, ressort à la recherche d’un rade. La ville frontière palpite dans la nuit comme une vieille cicatrice mal refermée. Des routards graisseux, des putes fatiguées, des camionneurs mexicains et des types sans passé traînent dans les rues. Dan adore ça. Là au moins personne ne triche. Il finit dans un troquet ouvert toute la nuit. On y boit en silence. On grogne pour communiquer. On respecte le territoire de l’autre comme des chiens errants autour d’une carcasse. C’est un endroit magnifique pour perdre le peu d’âme qu’il reste.

Le matin, Max revient de la plage en short Hang Ten, les cheveux mouillés, bronzé comme une publicité pour planches de surf. Dan est vautré dans un transat de l’hôtel. Rose vient s’asseoir près de lui.

— Je me suis retrouvé dans une bagarre avec des tas de clochards… J’ai dormi au poste. Les flics mexicains m’ont ramené. Ils sont toujours plus sympas avec les gringos.

Il semble presque apaisé. Comme si finir en cellule était exactement l’endroit qu’il cherchait depuis le début. Puis il parle enfin de Melody. Et quand Dan parle de sa jumelle, ça devient tout de suite une histoire sacrée. — Pourquoi elle veut pas de moi ? Rose soupire.

— Elle supportait pas la pression…

Dan baisse les yeux. Pour la première fois depuis deux jours, il ressemble à un gosse perduAprès une nuit de sommeil, ils reprennent la route. Mais ils décollent seulement vers le milieu de l’après-midi, avec des têtes de rescapés d’un naufrage alcoolique. À la frontière américaine, catastrophe : aucun passeport. La file avance au ralenti vers la guérite.Dan conduit. Panama vissé sur le crâne. Regard d’empereur en cavale. Le douanier demande :

— Nationalité ?

Dan balance, avec son plus beau chewing-gum accent yankee :

— Les États-Unis d’Amérique.

Tout le monde hoche la tête comme des figurants mal payés. Le type les laisse passer. Parfois les plus grosses impostures tiennent simplement parce qu’elles sont dites avec assez d’aplomb. La route du retour est interminable. Dan et Bernie ont fait le plein de tequila. Ils boivent sans joie, mécaniquement, comme on met de l’essence dans une voiture qui doit encore rouler cent bornes. La nuit tombe lorsqu’ils dépassent Los Angeles pour filer vers le désert. Bernie conduit comme un somnambule. Une embardée. Rose hurle :

— ARRÊTE-TOI !

Au lieu de freiner, Bernie accélère en éclatant de rire. Un rire atroce. Le rire des types qui ont décroché du réel. Alors Rose tend la main et retire la clé de contact d’un coup sec. Le Blazer s’immobilise au milieu du désert, dans un silence énormeBernie descend pour pisser. Puis refuse de remonter.

— Je rentre à pied.

Il commence à marcher le long de la route. Max prend le volant et le suit doucement.

— Monte…

— Je conduis ou je reste ici !

Il est en plein délire alcoolique. Dan, lui, comate à moitié sur la banquette arrière. Rose tient Kevin endormi contre elle. Max finit par lâcher :

— C’est ce que tu veux ?

Bernie confirme. Rose explose :

— Eh ben on y va !

Max redémarre. Quelques kilomètres plus loin, il fait demi-tour.

— On retourne le chercher. J’espère qu’il aura dégrisé.

Mais Bernie a disparu. Le désert est plat. La nuit claire. Pourtant aucune trace.

— La voiture qu’on a croisée a dû le prendre en stop, dit Max. On laisse pas quelqu’un seul ici la nuit…

Et effectivement, Brnie avait trouvé une caisse. À quatre heures du matin il est déjà rentré chez lui.Ou plutôt presque. Parce qu’il reste vautré dehors, dans le réduit des poubelles de son immeuble, hébété comme un cosmonaute abandonné sur la mauvaise planète. Sans bouger, il regarde simplement la lumière qui vient de s’allumer dans son appartement.