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ยซ Rien de plus fragile que la facultรฉ humaine dโ€™admettre la rรฉalitรฉ, dโ€™accepter sans rรฉserves lโ€™impรฉrieuse prรฉrogative du rรฉel. [โ€ฆ] Le rรฉel nโ€™est gรฉnรฉralement admis que sous certaines conditions et seulement jusquโ€™ร  un certain point : sโ€™il abuse et se montre dรฉplaisant, la tolรฉrance est suspendue. Un arrรชt de perception met alors la conscience ร  lโ€™abri de tout spectacle indรฉsirable. Quant au rรฉel, sโ€™il insiste et tient absolument ร  รชtre perรงu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.ยป Clรฉment Rosset

Ma vie, pleine de trous

Il y avait, dans la cour grise de lโ€™รฉcole primaire de Boulogne-Billancourt, une vanne qui revenait souvent, lancรฉe ร  la volรฉe pour couper court aux confidences : ยซ Raconte pas ta vie, elle est pleine de trous. Dโ€™oรน les enfants tiraient-ils cette phrase ? Peut-รชtre dโ€™un frรจre aรฎnรฉ, dโ€™un sketch entendu ร  la tรฉlรฉ, ou dโ€™un รฉclat de sagesse populaire qui traรฎne dans les cours dโ€™immeuble comme une feuille morte. ร€ lโ€™รฉpoque, je ne faisais pas attention. Mais aujourdโ€™hui, alors que je mโ€™essaie ร  reconstituer les fragments de mon passรฉ, cette phrase me revient, cruelle et juste. Ma vie, ouiโ€ฆ elle est pleine de trous Des brรจches, des silences, des souvenirs fuyants comme des ombres mal fixรฉes sur une vieille pellicule. Ce nโ€™est pas tant lโ€™oubli qui me trouble, mais ce qui persiste malgrรฉ lui. Des images intactes, ciselรฉes dans le marbre de la mรฉmoire, et tout autour, le vide.

Je crois que lโ€™un de mes tout premiers souvenirs, cโ€™est la naissance de mon petit frรจre. Ma mรจre me faisait signe de ne pas faire de bruit, le doigt sur les lรจvres, en dรฉsignant le landau recouvert dโ€™un voile blanc. Jโ€™รฉtais petit, deux ans peut-รชtre, pas plus. Le monde รฉtait feutrรฉ, comme si lโ€™on marchait dans une รฉglise ou une aube pleine de mystรจre.Plus tard, je me revois empruntant le chemin de lโ€™รฉcole, traversant des terrains vagues oรน poussaient des herbes folles et des tours en bรฉton, encore dรฉnudรฉes de leur crรฉpi, surgissaient comme des promesses inachevรฉes. Il y avait une petite รฉpicerie, sombre et รฉtroite, qui sentait le sucre et le carton. On y vendait des dรฉbits de boisson ร  la louche, des Mistral Gagnant en sachet froissรฉ, des roudoudous collรฉs ร  leur coquille de palourdes On jouait aux billes pendant les rรฉcrรฉations, avec sรฉrieux, comme si notre honneur en dรฉpendait. Les ยซ terres ยป, les ยซ agathes ยป, les ยซ billes dโ€™eau ยป โ€“ celles-lร , allez savoir pourquoi, รฉtaient bannies du grand jeu du soldat Mokarex.

Et je me dis que Pagnol avait raison : les souvenirs les plus anciens sont ceux qui tiennent le mieux, comme les vieilles pierres dโ€™un village oubliรฉ. Les annรฉes passent, emportent les noms, les visages, les adresses. Mais certaines images rรฉsistent, accrochรฉes quelque part dans les replis du cล“ur, avec lโ€™obstination dโ€™un rรชve dont on ne veut pas se rรฉveiller. Oui, ma vie est pleine de trous. Mais entre les trous, il y a des รฉclats. Et ces รฉclats valent bien les pages manquantes?