Durant ma classe de troisiรจme au lycรฉe Janson-de-Sailly, j’รฉtais un รฉlรจve dissipรฉ et peu travailleur. Avec Patrice Pananidรจs, nous รฉtions souvent mis ร la porte de la classe pour bavardage. Patrice รฉtait le fils du coiffeur de la place Victor-Hugo. C’รฉtait un dandy pas trรจs malin, mais son humour m’avait sรฉduit au point que je le suivais volontiers dans le nihilisme de mes รฉtudes. ร la fin de l’annรฉe, j’appris que je devrais redoubler. Cela m’inquiรฉtait moins que mon dรฉsir de partir ร Saint-Tropez, dont parlaient tous les enfants riches du lycรฉe. J’รฉtais bien dรฉcidรฉ ร ne pas aller m’ennuyer ร Beaumont-de-Lomagne chez ma grand-mรจre. Vers le 15 juillet, j’obtins de mes parents un viatique de mille cinq cents francs et je partis en train pour Cannes, la gare la plus proche. Le reste du trajet devait se faire en car. En l’attendant dans un bistrot au bord de la route, je demandai au patron s’il y avait du travail ร Saint-Tropez. Il me rรฉpondit que oui, ร condition d’avoir la classe, puis ajouta en me regardant : ยซ Ce n’est pas le cas. ยป J’รฉtais prรฉvenu. Saint-Tropez รฉtait รฉlitiste ร tous les niveaux.
Je retrouvai Patrice qui logeait dans l’unique bungalow d’un terrain de camping situรฉ prรจs du village. Le terrain appartenait ร un certain de Mandat-Grancet, homme d’affaires dans l’immobilier et d’autres activitรฉs. C’est son fils, un autre Patrice, qui m’accueillit comme si je faisais partie de sa caste. L’endroit รฉtait minuscule, avec des lits superposรฉs, et nous faisions sans cesse la navette entre la plage et le cafรฉ Sรฉnรฉquier, sur le port, dans l’Austin Mini de Mandat. Le soir, nous traรฎnions au Papagayo, dont le bar en terrasse restait ouvert tard dans la nuit. On pouvait y croiser les vedettes du moment, comme Nicoletta ou Johnny Hallyday. En fin de soirรฉe, celui-ci faisait rugir le moteur de sa Ferrari devant le bar pour impressionner la galerie, souvent dรฉjร bien ivre.
La mer et le soleil me rรฉussissaient. Le bronzage attรฉnuait mon acnรฉ et des mรจches blondes apparaissaient dans mes cheveux bouclรฉs. D’ordinaire, j’essayais toujours de les aplatir car la mode รฉtait aux cheveux lisses comme ceux d’Alain Delon. Je suivais les deux Patrice partout et je fis la connaissance d’autres enfants riches et prรฉtentieux, comme Picozzi, un gros et grand garรงon assez laid, hรฉritier de la Gaumont, qui possรฉdait un yacht de vingt mรจtres amarrรฉ devant les restaurants du port. J’รฉtais lร un peu par hasard et je me sentais constamment de trop. Personne ne me parlait vraiment, ร l’exception des filles, petites ou grandes sลurs de cette jeunesse dorรฉe, qui me trouvaient mignon et gentil. Un jour, Nicolas Bauche, hรฉritier des coffres-forts du mรชme nom, me demanda d’inviter pour lui l’une des filles de La Ferriรจre ร bord de son yacht de soixante mรจtres. Lui, j’en avais dรฉjร entendu parler par Dominique Pointeau, mon ami d’enfance de Neuilly. Quant aux filles de La Ferriรจre, je les connaissais ร peine. Seule ma bonne tรชte m’avait valu une invitation ร passer un aprรจs-midi au bord de leur piscine.
Au bout de quelques jours, Mandat commenรงa ร faire des remarques sur ma faรงon de m’habiller, qui ne correspondait pas ร ses codes. Il me traitait de campeur. Dans ce milieu, les campeurs occupaient le dernier รฉchelon de la chaรฎne alimentaire. Le mรฉpris รฉtait tel qu’un soir, alors qu’un groupe de ces petits bourgeois dรฉsลuvrรฉs entourait Mike Marshall, le fils de Michรจle Morgan, celui-ci leur expliquait que, pour trouver des filles, il suffisait d’aller chercher des campeuses et de les laver avant de coucher avec elles. J’assistais ร cette scรจne avec รฉtonnement. Derriรจre les belles voitures, les yachts et les soirรฉes mondaines, je dรฉcouvrais peu ร peu la mรฉdiocritรฉ et la vulgaritรฉ d’un monde qui se croyait supรฉrieur ร tous les autres.
J’avaโคis rรฉpondu aux remarques de Mandat sur mon allure prรฉtendument nรฉgligรฉe en lui donnant un grand coup de pied aux fesses. Il avait semblรฉ prendre cela avec humour, mais le lendemain matin il m’annonรงa que je ne pouvais plus rester. Un troisiรจme Patrice allait arriver, Patrice de Margerie, hรฉritier de la fortune liรฉe ร Total, et il tenait beaucoup ร sa prรฉsence. Me retrouvant ร la rue avec mon baluchon, j’eus la chance de croiser Arielle, que je connaissais vaguement de Paris. Elle รฉtait la fille de l’acteur Michael Lonsdale. Elle me proposa de rester la derniรจre semaine de juillet dans la maison de vacances qu’elle occupait avec Jean-Pierre, un grand garรงon d’une vingtaine d’annรฉes. Je lui racontai mes dรฉboires avec les fils ร papa de Saint-Tropez. Pour me remonter le moral, Jean-Pierre me parla d’un de ses amis qui travaillait ร Tahiti Plage, alors la plage privรฉe la plus ร la mode de Saint-Tropez. J’allai le voir. Ma tรชte dut lui inspirer confiance car il m’engagea aussitรดt comme plagiste. Pendant tout le mois d’aoรปt, je servis des cocktails aux play-boys et aux riches vacanciers qui venaient exposer sur la plage les voitures les plus voyantes et les plus coรปteuses qu’ils avaient rรฉussi ร amener jusqu’ร Saint-Tropez.
Lorsque les vacances d’Arielle et de Jean-Pierre prirent fin, je dus me trouver un logement. Dรจs ma premiรจre recherche, je dรฉcouvris une petite chambre sous les combles du modeste hรดtel Le Bout du Monde. Elle รฉtait minuscule mais peu chรจre. L’รฉtablissement รฉtait tenu par deux homosexuels flamboyants qui passaient leurs journรฉes ร demi nus dans la chaleur de l’รฉtรฉ. Comme le chantait Lรฉo Ferrรฉ : ยซ Pour tout bagage on a sa gueule ; quand elle est bien, รงa va tout seul. ยป Trรจs vite, je compris que cet hรดtel discret et tolรฉrant servait de lieu de rendez-vous ร des personnages fort รฉlรฉgants. Je voyais notamment arriver le baron Rodolphe, play-boy trรจs en vue, qui descendait de sa Rolls-Royce flambant neuve avec un air perpรฉtuellement inquiet. Je ne sus jamais qui il venait retrouver au Bout du Monde. Pour ma part, j’avais d’autres prรฉoccupations. Je voulais entrer aux Caves du Roi, la boรฎte de nuit la plus exclusive de Saint-Tropez. Jean-Pierre m’y avait conduit et m’avait montrรฉ comment glisser discrรจtement quelques piรจces au portier noir qui montait la garde ร l’entrรฉe. Je suivis son conseil. Comme il m’avait pris en sympathie, je pus ensuite entrer presque tous les soirs sans difficultรฉ.
Je ne restais jamais trรจs tard. Je n’avais pas les moyens de consommer et mon travail commenรงait ร six heures et demie du matin. Je devais d’abord ramasser les mรฉgots et les papiers abandonnรฉs sur la plage, puis ratisser le sable ร l’aide d’un lourd filet de cordes afin qu’il soit parfaitement lisse. Ensuite, j’installais les matelas et les parasols pour que tout soit prรชt avant l’arrivรฉe des premiers clients. Je n’รฉtais pas officiellement employรฉ. J’avais seulement le droit de vendre les boissons sur la plage, que j’achetais moi-mรชme au bar. Je ne vivais donc que des pourboires parfois,trรจs gรฉnรฉreux. Arielle m’avait montrer les habituรฉs de Tahiti Plage. Parmi eux se trouvait le cรฉlรจbre gigolo Maximo Garcia, encore jeune ร l’รฉpoque. Avec son visage rond et ses cheveux blonds, il ressemblait ร un gros poupon. On racontait qu’il avait รฉtรฉ l’amant de Hedwig Pottgast, ancienne secrรฉtaire et maitresse re d’Heinrich Himmler, qui lui aurait lรฉguรฉ plusieurs appartements ร Paris. Lorsque j’attendais une commande, je l’entendais souvent discuter avec son complice, un mannequin yougoslave ร l’allure trรจs virile, des femmes qu’ils observaient sur la plage et des proies qu’ils pensaient pouvoir sรฉduire.
Je m’รฉtais รฉgalement liรฉ d’amitiรฉ avec un garรงon trรจs diffรฉrent nommรฉ Yvan. C’รฉtait un gitan trapu, musclรฉ et dรฉbrouillard. Un soir, vers huit heures, il me demanda si je voulais l’accompagner dans une aventure : aller chez Brigitte Bardot. L’idรฉe me paraissait exaltante. Dans sa Simca 1000, il m’expliqua qu’il savait comment entrer dans la propriรฉtรฉ par l’arriรจre. Ce n’est qu’ร ce moment-lร que je compris qu’il ne s’agissait pas d’une visite mais d’un cambriolage. Nous arrivรขmes dans une longue allรฉe sablonneuse bordรฉe de clรดtures de bambou. Yvan me demanda de prendre le volant. J’avais dรฉjร conduit mais je n’avais pas le permis. Il disparut alors par une ouverture qu’il semblait connaรฎtre dans la clรดture et me laissa seul, moteur tournant, phares รฉteins, prรชt ร dรฉmarrer dans la direction de la sortie. Mon cลur battait ร toute vitesse. La peur me saisit vรฉritablement lorsqu’une voiture apparut au loin et s’engagea dans l’allรฉe en sens inverse. Lorsqu’elle me croisa, j’allumais mes phares et lui adressai un signe amical, espรฉrant que le conducteur me prendrait pour un voisin du quartier. Heureusement, rien ne se produisit. Quelques minutes plus tard, Yvan rรฉapparut et me cria de partir immรฉdiatement. ยซ Il y avait quelqu’un ยป, me lanรงa-t-il en montant dans la voiture. Son unique butin consistait en une petite bourse indienne en tissu contenant un billet de cinq francs.Ce soir-lร , je ne mis pas les pieds aux Caves du Roi. Les รฉmotions de ce cambriolage ratรฉ ร la Madrague m’avaient complรจtement รฉpuisรฉ et je rentrai directement me coucher.


