Lorsque, quittant les étroites cours ombragées du petit lycée pour les vastes allées rectilignes du grand établissement Janson-de-Sailly, dont la sortie donnait, comme par une coïncidence d’urbanisme destinée à renforcer le sentiment d’élévation sociale, au coin même de l’avenue Victor Hugo — nom qui déjà, en lui seul, portait toute une promesse de grandeur littéraire et d’exigence républicaine —, il me suffisait, à la fin des cours, de marcher distraitement, l’esprit encore imprégné de fragments de version latine ou d’ombres entrevues dans les regards des camarades, jusqu’à l’arrêt de bus d’où partait l’avenue Poincaré, qui filait à travers le XVIe arrondissement vers la porte Maillot, où mes parents habitaient.

Ce trajet, que certains jours je faisais à pied, semblait alors une promenade rituelle, ponctuée de lieux familiers, presque mythologiques à force d’habitude : la place Victor Hugo, aux perspectives ouvertes, était dominée par l’élégante façade du Scossa, une brasserie comme on en voit peu à Paris, dont la terrasse abritait sous son auvent rigide mais protecteur un théâtre social des plus subtils : les garçons du lycée, encore engoncés dans leur adolescence raide, tentaient d’y croiser le regard des jeunes filles venues des cours privés, des institutions aux noms d’oiseaux ou de vieilles familles : les Oiseaux, Dupanlou, autant d’enseignes qui semblaient désigner non une pédagogie mais une appartenance.

Les classes mixtes étaient encore une exception, et pourtant, à la terrasse du Scossa, un invisible mais indéfectible cordon séparait les sexes : les garçons d’un côté, les jeunes filles de l’autre, comme s’ils se contemplaient dans une symétrie inversée, chacun rêvant l’autre sans jamais oser l’approcher. C’est là, dans ce théâtre feutré, que Dominique Pointeau, ami d’enfance venu de Neuilly, m’introduisit, non sans une certaine solennité, auprès de ces jeunes gens qui portaient en eux, déjà, comme un parfum d’aristocratie parisienne, un détachement mondain, une aisance inconsciente, que je contemplais avec la distance émerveillée de celui qui, sans les envier tout à fait, sent confusément qu’il n’en fait pas partie.

Parfois, lorsque le ciel se montrait clément et que l’air du soir avait cette douceur qu’on ne perçoit qu’à Paris au printemps ou en septembre, je décidais de rentrer à pied, accompagné de Shapiro, camarade taciturne mais fidèle, qui demeurait du côté d’Argentine, une station avant la mienne. Nous descendions alors l’avenue Poincaré, en bavardant ou en nous taisant, et traversions l’avenue Foch, cette coulée verte et majestueuse, si large qu’elle semblait davantage conçue pour les processions impériales que pour le commun des passants. Là, au coin droit, s’élevait le fameux Palais Rose, que la rumeur, entretenue par les bribes de conversation des adultes et la fascination de nos jeunes esprits, avait investi d’un pouvoir légendaire.

Ce palais, bâti tout en marbre rosé, aurait appartenu à un certain Boniface de Castellane — surnommé Bonnie —, figure élégante et frivole des Années Folles, dont les garden-parties à tapis rouge long de plusieurs centaines de mètres, allant du perron jusqu’au Bois de Boulogne, étaient rapportées par les journaux comme des bacchanales modernes. Il se disait, et nous voulions le croire, qu’on y conservait des trésors : des voitures anciennes, des portraits défraîchis, des meubles vénitiens ; et l’idée de franchir un jour la grille, de faire le mur, avait traversé plus d’une fois nos imaginations de lycéens.

Parmi mes condisciples du lycée, un seul, Patrice Basile, habitait l’avenue Foch. Il était, en quelque sorte, le descendant moral de Bonnie, avec cette différence qu’il appartenait déjà à un monde où l’élégance se mêlait au scandale. Son père, avocat de Fernand Legros — ce marchand d’art qui, dans une affaire aux ramifications sordides et presque romanesques, avait écoulé des millions de faux tableaux à un collectionneur texan —, avait connu la prison. Chez Patrice, les toiles de Dufy ou de Chagall, exposées dans le salon familial, portaient en grosses lettres de craie l’inscription ironique : faux. Il y avait chez lui un mélange troublant d’exubérance et de lucidité, d’arrogance et de souffrance. Il partait du lycée sur sa Triumph Bonneville, et je l’enviais — cette moto était moins un véhicule qu’un symbole, une extension de sa liberté.

Mais derrière l’image flamboyante, il y avait l’ombre : une mère alcoolique, une solitude tragique, une descente dans l’alcool qu’il parvint un jour à interrompre. Je l’ai croisé parfois, plus tard, toujours brillant, toujours mondain. Vers la cinquantaine, il avait écrit un livre poignant sur ses années perdues, et lorsqu’on m’apprit qu’il était mort d’une hémorragie interne, j’imaginai sans difficulté — peut-être à tort, peut-être avec cette cruauté du soupçon propre aux survivants — qu’il s’était laissé griser, au moment même où il pensait renaître.

Bien plus tard, revenu des États-Unis sans logis ni port d’attache, j’avais trouvé refuge pour une somme modique dans une chambre de gouvernante d’un grand appartement au coin de l’avenue Foch. Cette chambre était située au même étage que l’appartement, mais avec son propre escalier. Ce vaste appartement appartenait à Florence Durivault, héritière déchue d’une lignée bancaire, qui vivait dans une sorte de silence de province, bien qu’entourée de moulures, de tapisseries ternies, et d’un passé qui semblait l’alourdir plus qu’il ne l’élevait. Elle passait ses journées à lire des lettres anciennes, à bavarder avec des amis invisibles, et parfois venait frapper à ma porte, timide mais insistante, me demandant de lui tenir compagnie dans cet univers figé où le temps semblait suspendu depuis le décès de ses parents.

Un soir, alors que je me trouvais seul dans cet appartement désert, j’avais ramené une jeune fille, une beurette séduite à la fois par la musique d’un club de jazz et par le mystère de ce logis bourgeois. Tandis que nous flânions sur l’avenue Foch, entre les lampadaires à l’éclat feutré et les haies bien taillées, nous avions été abordés par un groupe de jeunes hommes qui, à mi-voix, nous proposèrent de les suivre à une soirée qu’ils qualifièrent de « libertine ». Elle, curieuse et tentée, me jeta un regard interrogateur ; mais moi, qui connaissais trop bien les coulisses sordides, les prostitutions voilées et les mensonges parfumés qui régnaient sur cette avenue de marbre et d’ombres, je refusai.