Les étés, lorsque nous les passions au château de Saint-Pê, à Puycasquier, dans ce Gers aux lignes douces et à l’air alangui, s’imprimaient dans ma mémoire avec la lenteur dorée d’un songe qui, bien que révolu, persiste à vibrer, comme suspendu, dans les replis les plus secrets de la conscience. Était-ce la tiédeur des jours qui semblaient, dans leur immuable torpeur, s’étirer à l’infini ? Était-ce plutôt cette odeur entêtante, presque capiteuse, qui montait de la cave aux murs suintants, où dormaient, alignés comme de vieux soldats dans une crypte sacrée, les fûts anciens d’Armagnac, si vieux que l’on aurait cru qu’ils pleuraient lentement leurs souvenirs dans l’ombre ? Ou peut-être étaient-ce les briques rouges, patinées par des siècles d’été, ces briques du XIIe siècle dont la chaleur semblait contenir, comme une urne trop pleine, les soupirs et les voix éteintes de ceux qui y avaient vécu ?
Mes parents y avaient habité, avant que la guerre ne vînt tout fendre, avec Laure, la sœur de ma mère, et son mari, l’étrange et fascinant Robert Ligier, qu’enfant je regardais avec l’effroi émerveillé que l’on réserve aux héros de livres illustrés, car il était à la fois inventeur, ingénieur, aviateur, et, ce qui me le rendait presque mythique, président de l’aéroclub d’Auch. C’est là que, souvent, avec son fils Jean-Pierre, mon cousin, je passais de longues heures au bord des pistes herbeuses, les yeux écarquillés par l’attente fiévreuse du vrombissement des moteurs, guettant le moment presque sacré où les Jodels d’école s’élevaient du sol, comme des oiseaux enfin libérés de leurs amarres.
ans leD hangar, à l’ombre de ces ailes de toile et de bois, dormait un grand avion, vaisseau fabuleux baptisé par ses pilotes Mousquetaire, et qui portait, peint sur son flanc, la carte poussiéreuse et presque effacée d’un raid héroïque à travers l’Afrique, legs de compagnons de Saint-Exupéry, dont le nom seul éveillait en moi une musique de sable, de vent et d’étoiles.
Le soir, quand nous revenions, bercés par le balancement des longues journées, il nous était permis, privilège inconcevable, à Jean-Pierre et moi, de conduire la DS19 de l’oncle Robert sur les routes désertes et mystérieuses du Gers, qui semblaient ne conduire nulle part sinon vers le silence, la nuit, ou le souvenir. Le château, vaste et inhabité hors notre présence, n’était pas chauffé. Et même en été, il arrivait que le soir nous enveloppe d’un froid inattendu : on se glissait alors dans les draps glacés, malgré l’édredon, comme on entre dans un rêve un peu trop vaste pour son propre corps, avec, blotti contre moi, le chat du château, seul compagnon apte à m’en protéger.
Je dormais avec une dévotion animale, dix, parfois onze heures, et c’était un sommeil plein, nourri de la paix muette de ces lieux. Le matin, déjà inondé de lumière, s’ouvrait comme une promesse. Aux premiers cris des oiseaux, je marchais pieds nus dans les couloirs, encore en pyjama, tenant à la main ma petite carabine, achetée pour trente-sept francs dans l’étrange boutique du coiffeur du village — qui, à la fois barbier, armurier, et marchand d’asticots, incarnait ce monde rural où tout se mêle sans se confondre.
Ce matin-là, empli d’une fierté toute guerrière, j’étais résolu à chasser mon dîner. Après quelques tirs maladroits, je finis par abattre un oiseau d’un bleu et noir si profond que j’en restai figé : il était grand, magnifique, presque royal vivant ; petit, misérable, presque grotesque une fois mort. En le déplumant, le cœur serré, j’eus la vague intuition, confuse mais tenace, que quelque chose d’irréversible s’était accompli — et c’est avec un sentiment d’indicible mélancolie, comme si j’avais trahi un pacte ancien, que je m’efforçai de manger ce repas chiche, cette chair qui avait été, une heure plus tôt, une vibration d’ailes dans l’azur.
La carabine tirait aussi des balles rondes, et l’ivresse de la puissance m’entraîna à de folles expériences : je tirai sur les faïences d’électricité, sur les gouttières du château, qui, en freinant la balle, lui donnaient ce sifflement étrange et délicieux, semblable à un murmure réprobateur du passé. Je fus, pour cela, vertement réprimandé, et ce fut, je crois, le dernier instant où j’éprouvai le désir de tuer. Depuis ce jour, je n’ai plus jamais chassé. Car quelque chose en moi s’était tu, comme un oiseau qu’on aurait abattu, non pas dehors, mais dans le jardin secret du cœur.
