L’année 1971 marqua pour moi bien davantage qu’un simple voyage vers un autre continent. Ce fut l’entrée dans un monde dont je n’avais jusqu’alors entrevu que quelques images rapportées par les films américains, les disques venus d’outre-Atlantique et les récits enthousiastes de quelques voyageurs. En posant le pied pour la première fois sur le sol des États-Unis, j’eus véritablement le sentiment de franchir une frontière invisible, de quitter une civilisation familière pour pénétrer dans une autre où tout, depuis les paysages jusqu’aux comportements, semblait obéir à des lois différentes. Depuis plusieurs mois déjà, un ami, dont le nom s’est malheureusement effacé de ma mémoire, n’avait cessé de me raconter son récent séjour à Los Angeles. Ses histoires me fascinaient. Il employait des expressions nouvelles, évoquait cette jeunesse libre que l’on appelait gay, un terme que j’entendais pour la première fois, et décrivait une Californie où chacun semblait vivre selon ses propres règles. C’est lui qui me trouva, à Londres, un billet exceptionnellement bon marché pour un vol direct à bord d’un Boeing 707 reliant Londres à Los Angeles. Chez mes parents, cette aventure suscita quelques inquiétudes. Mon père regardait avec une certaine réserve les manières de cet ami qu’il jugeait un peu efféminé. Pour le rassurer, je lui rappelai qu’il était marié et père d’un enfant, ce qui était parfaitement exact. Il ignorait simplement que son voyage en Californie l’avait conduit à fréquenter un milieu où l’homosexualité s’affichait avec une liberté encore inconnue en Europe.
À mon arrivée, je fus accueilli par Clifton, personnage extravagant, véritable folle exubérante, mais dont la bonté et la générosité rendaient toute caricature injuste. Il vivait avec sa mère dans une agréable maison de Laguna Beach, où défilaient sans cesse des amis hauts en couleur. J’entrai ainsi, presque malgré moi, dans un univers totalement étranger au mien. Les habitants de ce Los Angeles que je découvrais formaient une société presque autonome, avec ses vedettes, ses exclus, ses rivalités, ses jalousies, son langage, ses codes et ses rites. Pour eux, j’étais surtout un jeune Français attiré par les femmes, curiosité qui donnait lieu à quelques plaisanteries dont je ne comprenais pas toujours le sens. J’observais bien davantage que je ne participais. Chaque soirée, chaque conversation me révélait une nouvelle facette d’une Amérique que j’ignorais totalement. Peu à peu, je compris que ce pays ne formait pas un seul monde, mais une multitude de cultures vivant côte à côte. Pendant quelques semaines, je crus même que Los Angeles tout entière ressemblait à ce milieu singulier tant il occupait alors tout mon horizon.
J’avais emporté plusieurs tableaux de petits maîtres que mon père avait achetés aux Puces afin de me donner l’apparence d’un jeune marchand d’art. J’espérais les vendre, sans grand succès. Les derniers finirent par être échangés contre quelques grammes de cette cocaïne péruvienne que Clifton semblait distribuer avec une étonnante facilité. Puis un matin, saisi par cette irrésistible envie de découvrir enfin le véritable visage de l’Amérique, je louai une AMC Javelin jaune. Rien qu’en m’installant derrière son immense volant, je compris que je pénétrais dans une autre civilisation. En Europe, la voiture restait un moyen de transport ; ici, elle semblait être le prolongement naturel de chaque individu. Dès les premiers kilomètres, les gigantesques échangeurs autoroutiers de Los Angeles me donnèrent le vertige. Des rubans de béton se croisaient sur plusieurs niveaux, des milliers d’automobiles glissaient sans interruption dans un mouvement parfaitement fluide, comme si toute la ville respirait au rythme de ses moteurs. Je n’avais jamais rien vu de semblable. Cette organisation colossale révélait une Amérique bâtie autour de la vitesse, de l’espace et de la liberté de circuler.
À mesure que je quittais la métropole, les interminables banlieues s’effacèrent peu à peu. La route grimpa dans les montagnes qui entourent Los Angeles. En gagnant de l’altitude, j’apercevais derrière moi l’immense nappe urbaine disparaître dans une légère brume où se confondaient les gratte-ciel, les palmiers et le Pacifique. Puis, au sommet du dernier col, le décor bascula soudain. Devant moi s’étendait un désert gigantesque baigné d’une lumière blanche, si vaste qu’il semblait se confondre avec le ciel. Je compris alors que ces montagnes formaient une véritable frontière entre deux mondes. Derrière moi demeurait la Californie des plages, des villas et des soirées mondaines ; devant moi commençait l’immensité minérale de l’Ouest américain. La climatisation soufflait doucement tandis que la voix chaude d’Al Green remplissait l’habitacle. Je roulais pendant des heures sur des lignes droites qui semblaient ne jamais finir. L’asphalte ondulait sous la chaleur, quelques camions gigantesques croisaient ma route, des trains interminables avançaient lentement au loin, des stations-service isolées apparaissaient comme des oasis perdues au milieu de l’immensité. Je découvrais peu à peu que la démesure américaine ne résidait pas seulement dans ses villes, mais aussi dans cette façon d’apprivoiser un territoire presque infini.
C’est au cours de cette traversée que je ressentis pour la première fois une véritable sensation de liberté. Je laissais derrière moi non seulement Los Angeles et le milieu si particulier qui m’avait accueilli, mais également une partie de ma vie passée. Je n’avais désormais pour tout bagage que quelques adresses griffonnées dans un carnet, l’envie de retrouver des surfeurs rencontrés l’année précédente à Biarritz et la certitude que chaque kilomètre me conduisait vers une nouvelle découverte. Avec le recul, je comprends que ces premiers jours américains furent une double initiation. En quelques semaines, j’avais découvert à la fois une culture humaine totalement différente de celle que je connaissais et une manière nouvelle de vivre l’espace, où les autoroutes, les automobiles et les paysages gigantesques constituaient le véritable langage de l’Amérique. Lorsque j’atteignis enfin Santa Cruz, je n’avais pas seulement changé de ville ; j’avais le sentiment d’avoir franchi une frontière intérieure. Mon aventure américaine pouvait véritablement commencer.
