C’était à San Francisco, dans les bureaux enfumés de Globe Propaganda, situés sur Judas Street, que j’avais rencontré Isabelle. Elle étudiait le droit en France et passait des vacances aventureuses sur la côte pacifique. Georges Hunter, qui fréquentait alors toutes sortes de bohèmes et de surfeurs, l’avait abordée je ne sais dans quel café de North Beach. Elle voyageait avec Eva, une Canadienne d’une remarquable beauté, dont la silhouette élancée rappelait ces mannequins que l’on voit dans les magazines américains. Leur étrange équipage comprenait également un énorme chien à demi husky. Je leur proposais de les conduire à Santa Cruz afin de leur faire connaître les pensionnaires de la Harbour House, repaire de surfeurs et de musiciens errants. L’élégance presque aristocratique d’Isabelle et la grâce sportive d’Eva produisirent là-bas une impression considérable. Lorsque les jeunes femmes exprimèrent le désir de poursuivre plus au sud, je leur parlai du Mexique, des traveller checks, et des routes sans fin qui menaient jusqu’aux tropiques. Avant notre départ, j’avais persuadé Isabelle de tenter une opération financière dont l’audace confinait à l’aventure. Le procédé m’avait été enseigné autrefois par Jean-Marc Landau, un garçon revenu des îles Hawaii avec l’esprit plein de récits de contrebandiers et de spéculations hasardeuses. Il s’agissait de traveller checks déclarés perdus ou volés, remboursés à leurs propriétaires, mais que l’on pouvait encore écouler dans quelque pays éloigné où les communications demeuraient lentes et imparfaites. Cette fraude ingénieuse me séduisait moins par l’appât du gain que par son caractère romanesque. Je me souvenais encore de la terreur qui m’avait saisi dans une banque belge lorsque j’avais tenté l’expérience pour la première fois ; mais la peur elle-même ajoutait à l’entreprise un parfum de conspirations internationales digne des récits d’aventuriers.
(Espace_réservé2) À cette époque, les voyages possédaient encore une liberté que les générations futures (Espace_réservé3)auraient peine à imaginer. Les ordinateurs n’existaient pas dans les administrations courantes ; les cartes bancaires demeuraient rares ; et l’on pouvait louer une automobile avec un simple passeport et cinquante dollars de dépôt, sans même garantir son retour. J’avais déjà profité de cette désinvolture américaine à plusieurs reprises. La Dodge Charger que j’avais louée à Los Angeles était un de ces puissants véhicules américains dont la mécanique semble emprunter quelque chose aux machines de guerre modernes. Son moteur huit cylindres, d’une capacité de cinq litres, grondait avec une régularité de chaudière marine, et chaque pression sur l’accélérateur me procurait cette sensation singulière qu’éprouve le capitaine lançant son navire à toute vapeur vers une contrée inconnue. Pourtant, malgré ses dimensions imposantes, l’intérieur de l’automobile était encombré jusqu’à l’absurde : sacs de voyage, couvertures, provisions, et ce gros chien noir et blanc, compagnon silencieux de nos compagnes de route, occupaient le moindre espace disponible. Nous quittâmes Los Angeles à la tombée du jour. La ville, avec ses innombrables lumières et ses longues avenues rectilignes, disparut peu à peu derrière nous comme une constellation artificielle abandonnée au désert. Toute la nuit, la Dodge fendit les routes poussiéreuses du Sud-Ouest américain. À l’aube, nous nous retrouvâmes dans une région désolée où le sol, craquelé par la chaleur, s’étendait à perte de vue sous un ciel d’un bleu métallique. Là se dressaient quelques cabanes de bois formant une espèce de motel perdu au milieu du néant. Je m’étendis sur un banc, presque nu, savourant quelques instants de repos tandis que le soleil, déjà brûlant, montait rapidement à l’horizon.
Mais cette halte fut de courte durée. Deux heures plus tard à peine, Isabelle et Eva entrèrent dans ma pauvre cahute improvisée et déclarèrent avec cette franchise désarmante propre aux jeunes femmes nord-américaines que je n’avais rien de séduisant dans cet état d’abandon et qu’il convenait de reprendre immédiatement la route. Nous roulâmes encore un jour entier avant d’atteindre enfin Mazatlán. Mazatlán apparaissait alors comme une cité balnéaire en pleine expansion. Sa plage immense longeait l’océan Pacifique sur plusieurs kilomètres, bordée d’un mur de béton où se mêlaient pêcheurs, touristes et vagabonds. Dès la première nuit, nous nous baignâmes avec un enthousiasme enfantin dans cette eau chaude et obscure que les vagues faisaient étinceler sous la lune. Un petit Mexicain surgit bientôt pour nous vendre une bouteille de mezcal contenant au fond le fameux ver qui fait, disait-il, toute la valeur de cette boisson nationale. Isabelle, déjà grisée par l’alcool et la fatigue du voyage, s’allongea dans quelques centimètres d’eau tiède et murmura d’une voix rêveuse : — On dit que c’est le paradis ici…
Plus loin sur la plage, des étudiants américains entretenaient un feu de camp autour duquel circulaient bouteilles et chansons improvisées. L’atmosphère de cette nuit tropicale, l’odeur du sel, le fracas régulier des vagues et l’ivresse générale finirent par dissoudre toute prudence. Je me retrouvai bientôt entraîné dans une aventure sentimentale avec une étudiante californienne dont je n’appris même pas le nom avant le lever du jour.
Le matin, cependant, apporta une catastrophe dont les conséquences vont mettre un terme définitif à notre expédition. La plage s’animait déjà de surfeurs tandis que les habitants du cru, adossés au muret de béton, observaient les touristes avec cet œil attentif des populations vivant du hasard et de l’opportunité. Un jeune Américain, vêtu comme ces étudiants fortunés des universités de la côte Ouest, m’avait demandé quelques heures plus tôt la permission d’emprunter ma voiture afin d’aller chercher sa planche à l’aéroport. Je n’y avais vu aucun inconvénient. Or, lorsque je voulus récupérer certains objets restés dans le coffre de la Dodge, celle-ci avait disparu. Le jeune homme reparut néanmoins, sa planche sous le bras, avec une tranquillité stupéfiante. Il m’expliqua avoir laissé les clés derrière la calandre, selon une habitude américaine qui me parut alors d’une inconscience criminelle. L’automobile contenait pourtant tout ce que nous possédions : vêtements, papiers, argent, et surtout les traveller checks dissimulés sous le tapis de sol. Cette fois, au moins, songeai-je avec une ironie désespérée, ces chèques étaient véritablement volés. Je ne portais plus qu’un short rouge de marque Hang Ten et une paire de sandales mexicaines achetées sur la route. La jeune Californienne de la veille — elle se nommait Tricia — eut la bonté de me donner un pantalon de velours beige ; quant à l’étudiant responsable du désastre, il m’offrit un T-shirt en guise de réparation dérisoire. Les filles apprirent bientôt qu’un train pouvait les ramener vers la Californie en trois jours. À cette époque encore, les contrôles aux frontières demeuraient relativement souples, et elles espéraient traverser sans trop de difficultés malgré l’absence de papiers. Pour ma part, l’idée même du danger ne faisait qu’accroître mon désir d’aventure. Tricia me parla de sa sœur, étudiante dans une université bilingue près de Mexico. Une résolution soudaine s’imposa alors à mon esprit : poursuivre plus avant encore cette équipée hasardeuse et gagner la capitale afin d’y demander de nouveaux papiers au consulat français. Mais pour atteindre Mexico, il fallait parcourir plus de mille kilomètres à travers un pays dont j’ignorais tout encore, sinon qu’il semblait ouvrir devant moi les portes d’un monde immense, plein de jungles tropicales, ede déserts, de bandits et…
