Depuis plusieurs semaines je traînais mes sandales sur les plages du Costa Rica. J’avais surfé, dormi dans des cabanes brinquebalantes, vécu de fruits, de bière et d’expédients. Mais le voyage s’allongeait et l’argent diminuait plus vite que les kilomètres. Le Panama représentait la suite logique de la route, une étape presque mythique pour tous les voyageurs d’Amérique centrale. Lorsque le car de la Transamericana quitta San José, je savais que je n’avais plus de retour possible avant longtemps.
Je gardais précieusement un dernier reste d’herbe du Michoacán acheté au Mexique plusieurs semaines auparavant. Une réserve de secours que j’avais économisée avec une discipline toute relative. Alors que le car traversait les plaines du sud du Costa Rica, je m’enfermai dans les toilettes ultramodernes du véhicule pour en tirer quelques dernières bouffées. Le trajet devait durer vingt-trois heures et la perspective de cette interminable traversée me semblait plus supportable sous l’effet de la fumée. Quand je regagnai mon siège, les paysages défilaient déjà derrière les vitres teintées comme les décors d’un rêve tropical. À l’aube, le car atteignit enfin la zone du canal. Depuis des heures, je regardais défiler les montagnes noyées de brume et les forêts tropicales dont les silhouettes fantastiques avaient alimenté mes rêveries toute la nuit. J’étais impatient de découvrir ce passage célèbre dont les atlas de mon enfance parlaient comme d’une merveille de l’ingéniosité humaine. Mais avant même d’apercevoir les premières écluses, une scène étrange me frappa à la frontière.
Devant les bâtiments décrépits de la douane s’étirait une longue file de travailleurs panaméens. Beaucoup venaient des campagnes pauvres de l’intérieur du pays dans l’espoir de trouver un emploi dans la zone du canal. Pourtant, pour avoir le droit d’entrer, chacun devait prouver qu’il possédait cent cinquante dollars. La plupart ne disposaient évidemment pas d’une telle somme. Alors, sous les yeux de tout le monde, des rouleaux de billets passaient discrètement de main en main. Pour un dollar, on louait quelques minutes l’apparence de la fortune. Le même paquet de billets servait successivement à des dizaines de candidats. On le montrait au fonctionnaire, on recevait le précieux tampon, puis on le rendait à son propriétaire. N’ayant guère plus de quarante dollars en poche, je dus moi-même recourir à ce stratagème. Ainsi gagnai-je le droit de pénétrer dans ce territoire singulier qui semblait appartenir davantage au monde entier qu’au Panama lui-même.
La zone du canal ne ressemblait à rien de ce que j’avais imaginé. Je m’attendais à des palais administratifs et à des ouvrages grandioses. Je découvris surtout des entrepôts de tôle, des voies ferrées, des docks, des ateliers et des quartiers ouvriers perdus dans la chaleur tropicale. Pourtant, derrière cette apparente banalité, on sentait battre le cœur du commerce mondial. Des navires de toutes les nations entraient et sortaient sans cesse de cet étroit passage entre les deux océans. Les noms des compagnies maritimes du monde entier étaient peints sur les façades les plus improbables. Ici, un cargo grec ; là, un pétrolier japonais ; plus loin, un vraquier norvégien. Le monde entier semblait avoir rendez-vous dans ce coin de jungle.
Je pris un autobus bariolé qui transportait les ouvriers vers Rainbow City, sur la côte atlantique. Lorsque j’en descendis j’étais le dernier passager, et c’était le terminus , il faisait encore presque nuit. La jetée paraissait abandonnée. Pourtant, au loin, dans la brume du matin, les silhouettes gigantesques des cargos dessinaient déjà l’horizon. Deux jeunes Caribéens à la peau noire comme l’ébène étaient assis sur le parapet et observaient le trafic maritime avec le sérieux de vieux capitaines. Je m’assis près d’eux et leur demandai où je pourrais trouver un peu d’herbe. Depuis mon arrivée en Amérique centrale, j’entendais parler de la fameuse Panama Red, une variété légendaire dont la réputation avait franchi toutes les frontières. Chez les surfeurs, la question relevait presque de la culture générale. On discutait des différentes herbes comme d’autres parlent des grands vins. Je donnai deux dollars au plus grand des garçons. Il partit en courant entre les baraques du port tandis que son camarade me regardait en souriant. Quelques minutes plus tard, il revint avec une papillote de papier brun soigneusement repliée.
— ¿Tienes papel Le garçon déchira un coin de l’emballage et roula le joint avec une habileté stupéfiante. L’herbe dégageait une odeur douce et épicée. Je reconnus immédiatement la qualité du produit. La Panama Red avait la réputation de ne pas se révéler tout de suite. Son effet arrivait lentement, presque traîtreusement. Nous restâmes assis face à la mer. Les cargos glissaient au loin comme des villes flottantes. Peu à peu, le soleil monta au-dessus de l’eau et la chaleur devint écrasante. C’est alors que je sentis le fameux effet. Les contours du monde semblèrent se dilater légèrement et le temps perdit sa netteté habituelle. Les deux garçons continuaient à commenter le passage des navires.
— Celui-là va à New York, déclara le plus grand en montrant un cargo à l’horizon.
Puis, avec le plus grand sérieux :
— Là-bas, les femmes adorent les hommes bronzés.
Le plus jeune éclata de rire, contempla ses bras d’un noir brillant et s’écria :
— Alors moi, je suis riche !
Et tous deux partirent dans un fou rire irrésistible. Assis sur cette jetée perdue au bord de l’Atlantique, entre deux jeunes philosophes caribéens et une procession ininterrompue de navires venus des quatre coins du monde, je compris soudain ce qu’était réellement le canal de Panama. Non pas seulement un exploit d’ingénieurs, mais une frontière vivante où se rencontraient les océans, les peuples, les fortunes, les rêves d’aventure et toutes les rumeurs du continent américain.
Quelques jours plus tard, j’embarquais sur un paquebot italien qui remontait vers l’Europe après avoir traversé l’Amérique du Sud. Le navire devait franchir le canal puis mettre le cap sur Gênes avec une escale à Cannes. La traversée durerait dix-neuf jours. À bord, on entendait surtout parler espagnol. Beaucoup de passagers venaient du Chili et plusieurs avaient quitté leur pays après le coup d’État de Pinochet. Dans les salons, sur les ponts ou près de la piscine, les conversations tournaient souvent autour de la politique, des familles laissées derrière eux et de l’avenir incertain qui les attendait en Europe.Mon compagnon de cabine s’appelait Pepino Di Luigi. C’était un Suisse italien originaire du Tessin qui parlait aussi bien le français que l’italien. Nous nous entendîmes immédiatement. Il possédait cette décontraction propre aux voyageurs qui ont déjà connu suffisamment d’aventures pour ne plus s’étonner de grand-chose. Nous passions des heures sur le pont à regarder l’océan ou à discuter de nos voyages respectifs. Son français chantant, traversé d’expressions italiennes, amusait les passagers sud-américains qui s’arrêtaient souvent pour bavarder avec nous. Très vite, nous formâmes un petit groupe mêlant Italiens, Chiliens, Argentins et quelques Européens égarés sur cette route maritime inhabituelle.
La première escale importante fut Carthagène, en Colombie. À peine avions-nous posé le pied à terre que l’atmosphère changea brutalement. Deux ou trois passagers avaient évoqué la possibilité de trouver un peu d’herbe ou autre chose à fumer dans les ruelles du vieux port. Manifestement, les autorités locales étaient bien informées des habitudes de certains touristes. Quelques minutes seulement après notre arrivée, Pepino et moi fûmes abordés par des policiers en civil appartenant à une brigade spécialement chargée de surveiller les visiteurs étrangers à la recherche de drogue. Sans brutalité mais avec une détermination qui ne laissait guère de place à la discussion, ils nous entraînèrent dans le vestibule sombre d’un immeuble voisin. Là, ils procédèrent à une fouille minutieuse. Poches, sacs, ceintures, tout y passa. L’opération dura plusieurs longues minutes pendant lesquelles nous faisions nettement moins les fanfarons. Heureusement, nous n’avions encore rien acheté. Nous étions venus en simples curieux et la police ne trouva rien de compromettant. Finalement, après quelques recommandations sévères et plusieurs regards soupçonneux, ils nous laissèrent repartir. Une fois dans la rue, Pepino et moi échangeâmes un sourire nerveux. Nous venions de comprendre que la Colombie ne plaisantait pas avec ce genre d’affaires.
Après cette mésaventure, le voyage reprit son rythme paisible. À Curaçao, île administrée par les Hollandais, je découvris le papiamento, cet étonnant mélange d’espagnol, de néerlandais, de portugais et d’influences africaines qui semblait refléter à lui seul toute l’histoire des Caraïbes. C’est également là que je finis par trouver le joint que je cherchais depuis Carthagène. Mazette, j’en aurais besoin pour supporter les longues journées de mer. La vie à bord s’organisait autour de la piscine, des repas et des rencontres. Je passais des heures à discuter avec les exilés chiliens qui racontaient leur pays avec une nostalgie douloureuse. Une jeune Péruvienne particulièrement charmante venait souvent s’asseoir près de nous. Son sourire illuminait les après-midi de navigation et rendait les journées plus courtes. Les océans défilaient, les continents s’éloignaient, et peu à peu le bateau devenait un petit village flottant où chacun partageait un fragment de son histoire.
Lorsque nous atteignîmes enfin la Méditerranée, le navire jeta l’ancre devant Cannes. Une barque vint chercher les passagers pour les conduire jusqu’au port. Je regardai une dernière fois le paquebot italien qui m’avait ramené d’Amérique. Quelques heures plus tard, je prenais le chemin du retour. Après plusieurs mois de routes poussiéreuses, de plages, de frontières, de cargos, de paquebots et de rencontres improbables, je retrouvais enfin mon pays avec la sensation étrange de revenir d’un monde parallèle dont les souvenirs continueraient longtemps à me hanter. Mazette, j’en aurai besoin pour supporter les dix-neuf jours de traversée qui m’attendent encore. Après Carthagène, le bateau poursuit sa route vers Curaçao. Sur cette île des Antilles où l’on parle le papiamento, étrange mélange d’espagnol, de néerlandais, de portugais et de langues africaines, je finis enfin par trouver le joint que je cherchais depuis mon arrivée en Colombie. J’y retrouve aussi un jeune Italien rencontré à bord, voyageur impénitent lui aussi, qui parcourt l’Amérique centrale et l’Amérique du Sud avec le même enthousiasme désordonné que moi.
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