blogfiction

ยซ Rien de plus fragile que la facultรฉ humaine dโ€™admettre la rรฉalitรฉ, dโ€™accepter sans rรฉserves lโ€™impรฉrieuse prรฉrogative du rรฉel. [โ€ฆ] Le rรฉel nโ€™est gรฉnรฉralement admis que sous certaines conditions et seulement jusquโ€™ร  un certain point : sโ€™il abuse et se montre dรฉplaisant, la tolรฉrance est suspendue. Un arrรชt de perception met alors la conscience ร  lโ€™abri de tout spectacle indรฉsirable. Quant au rรฉel, sโ€™il insiste et tient absolument ร  รชtre perรงu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.ยป Clรฉment Rosset

Les grandes vagues

Nous vivions au Salvador comme on sรฉjourne dans lโ€™antichambre dโ€™un cataclysme, entre deux secousses telluriques, sur une Terre incertaine, encore mal arrimรฉe ร  sa propre rรฉalitรฉ. Ce nโ€™รฉtait point tout ร  fait le globe tel que le dรฉcrivent les traitรฉs de gรฉographie, mais une version instable, fissurรฉe, penchรฉe sur lโ€™abรฎme dโ€™une faille invisible. Le ciel y prenait parfois des teintes maladives, semblables ร  une blessure lumineuse, et lโ€™Ocรฉan Pacifique, vaste confesseur, murmurait ses secrets dans le roulement obstinรฉ de ses vagues. Le sommeil y รฉtait rare. Lโ€™attente, permanente. Nous guettions quelque chose โ€” une commotion, une vรฉritรฉ, peut-รชtre lโ€™ouverture dโ€™un vortex ignorรฉ des savants.

Bruno โ€” que lโ€™on nommait tour ร  tour Big Kev, Orso Blanco ou Bruno Flake, selon lโ€™humeur et le degrรฉ de familiaritรฉ โ€” habitait une modeste construction de bรฉton, lรฉzardรฉe de toutes parts, dressรฉe face ร  lโ€™immensitรฉ marine comme une priรจre silencieuse adressรฉe aux forces รฉlรฉmentaires. Les murs y exsudaient une humiditรฉ persistante, et les moustiques sโ€™y accrochaient avec lโ€™obstination des souvenirs que lโ€™on ne parvient pas ร  chasser. Bruno attendait les grandes houles du mois dโ€™aoรปt avec la ferveur dโ€™un pรจlerin espรฉrant une apparition. Elles venaient toujours. Infailliblement. Et avec elles paraissaient Ocean Breeze et Cosmos, deux insulaires dโ€™Hawaรฏ, hommes รฉtranges aux regards embrumรฉs, imprรฉgnรฉs dโ€™oubli et de fumรฉes verdรขtres. Ils ne sortaient de leur rรฉserve que lorsque la mer dรฉpassait les quatre mรจtres, lorsque la vague cessait dโ€™รชtre un phรฉnomรจne pour devenir une entitรฉ quasi divine.

Je ne suis, pour ma part, quโ€™un surfeur mรฉdiocre. Toutefois, en ces eaux tiรจdes saturรฉes de clartรฉ, parcourues dโ€™ondes longues et rรฉguliรจres, il me sembla entrevoir une forme dโ€™absolution. Kevin mโ€™avait confiรฉ une antique longboard australienne, une Hobby vรฉnรฉrable, qui avait jadis fendu les vagues de Jeffreyโ€™s Bay durant ce que les anciens appellent lโ€™รขge dโ€™or. Cette planche possรฉdait une mรฉmoire. Moi, jโ€™avais perdu la mienne. Il ne me restait que cette matinรฉe.

Nous gagnรขmes le large ร  lโ€™aube. Le monde paraissait lavรฉ de toute souillure nocturne. Le ciel se dรฉployait en couches laiteuses, superposรฉes comme les strates dโ€™un globe cรฉleste en formation. Le temps nโ€™avait pas encore commencรฉ โ€” seule rรฉgnait lโ€™attente.

Nous ramions. Le clapotis rรฉgulier des planches, la respiration mesurรฉe des hommes. On eรปt dit une Atlantide sous lโ€™effet dโ€™un acide lumineux. Un premier train de houle sโ€™annonรงa : des collines dโ€™eau sโ€™รฉlevant avec lenteur, comme si lโ€™ocรฉan se souvenait soudain de lois anciennes. Trois vagues. Toujours trois. Et toujours la troisiรจme, la plus limpide, la plus dรฉcisive.

Jโ€™hรฉsitai. Je demeurai au sommet. Sous moi, la masse liquide se transforma. Une arche suspendue dans le vide โ€” cinq mรจtres de hauteur, quarante dโ€™รฉpaisseur โ€” une vรฉritable cathรฉdrale dโ€™eau en รฉquilibre prรฉcaire. Puis elle sโ€™abattit.Jโ€™aperรงus Bruno sโ€™รฉloigner, son dos brillant, bientรดt englouti par une brume irisรฉe.Je redescendis, choisis une vague plus clรฉmente, et pris le chemin du retour.

La glisse รฉtait pure, frontale. Lโ€™eau aspirait la planche avec une force mรฉthodique. Je distinguais le fond marin avec une nettetรฉ troublante : un ballet de jeunes requins รฉvoluait dans le vert translucide. Le ressac hurlait ร  deux mรจtres โ€” trop violent pour les planches de mousse, suffisant pour les rรฉduire en fragments. Le vent soulevait les masses dโ€™eau comme des tentures, les suspendait dans lโ€™air. Vingt pieds de vide. Un mur haut de trois รฉtages.

Cosmos et Ocean Breeze surgirent dโ€™un tube, silhouettes incertaines, presque spectrales. Ils sโ€™effacรจrent bientรดt dans lโ€™รฉcume, trรจs loin, comme sโ€™ils se dissolvaient dans la substance mรชme de lโ€™ocรฉan, retournant ร  leur รฉlรฉment originel.

Les vagues ne sont point du simple mouvement. Ce sont des rรฉvรฉlations. On ne les chevauche pas : on les รฉpouse. Chaque courbe est une langue oubliรฉe, chaque chute une offrande consentie. Les surfeurs โ€” les vรฉritables, non ces histrions sponsorisรฉs โ€” dรฉchiffrent des textes secrets. Le Livre dโ€™Urantia, dโ€™obscures fictions raciales mal imprimรฉes, des mythes antiques mรชlรฉs ร  des reproductions imparfaites de bandes dessinรฉes tombรฉes dans lโ€™oubli. Ils รฉvoquent les rois dโ€™Honolulu, les duels sur des troncs de balsa. Non point celui qui va le plus loin, mais celui qui demeure le plus longtemps dans lโ€™eau. Dedans. Immergรฉ. En รฉtat de transe.

La terre, ici, semblait pacifiรฉe. Mais dans lโ€™eau โ€” cโ€™รฉtait la guerre. Une joute de mousse et de chair, une chevalerie en boxer short, oรน lโ€™on sโ€™รฉclaboussait comme on croise le fer, sous lโ€™ล“il indiffรฉrent et รฉternel de lโ€™Ocรฉan.