Je venais d’abandonner, à Oakland, notre groupe de rock psychédélique Overland Barbwires. Nous répétions devant quelques habitués des quartiers populaires qui rêvaient de devenir les futures vedettes de la côte Ouest. Pour ma part, je respirais bien mieux face aux vagues qui venaient mourir au pied des falaises de Pleasure Point, à Santa Cruz. La Harbour House accueillait surtout des surfeurs. Les jeunes femmes que l’on y rencontrait étaient peu nombreuses. Les unes faisaient partie du petit monde des habitués de la plage, les autres n’étaient que de passage. C’est là que je fis la connaissance d’Amy. Elle était belle, portait de longs cheveux naturellement bouclés et laissait derrière elle un léger parfum de framboise. Santa Cruz formait alors deux villes presque étrangères l’une à l’autre. Au sud du port s’étendait le royaume des surfeurs, avec ses longues plages, ses bars décontractés et ses salles de concert comme le Catalyst. De l’autre côté du Boardwalk commençait le territoire des motards. La célèbre promenade en bois, sa fête foraine permanente et son immense jetée attiraient les clubs de Harley venus de toute la Californie. Les Hells Angels, installés plus au nord, vers Santa Rosa, y faisaient souvent halte. Les grands jours, deux ou trois cents motos étaient alignées le long du boulevard qui suivait le rivage. J’avais déjà passé une nuit chez Amy. Son lit à eau, dont on vantait tant les qualités, m’avait surtout empêché de trouver le sommeil. Elle étudiait la santé et le sport, lisait beaucoup et se distinguait par une culture peu commune parmi les jeunes femmes qui fréquentaient la Harbour House.
Un soir, vers une heure du matin, après plusieurs bières et quelques bouffées d’herbe, je lui téléphonai pour lui demander si je pouvais venir la voir. Elle accepta aussitôt. Il me fallait traverser toute la ville jusqu’au quartier où elle habitait, de l’autre côté du Boardwalk. Depuis plusieurs semaines, une Volkswagen orange presque neuve demeurait stationnée dans l’allée de la Harbour House. Les clés étaient restées sur le contact et chacun, par curiosité, avait essayé de la faire démarrer. En vain. Son distributeur d’allumage avait disparu. J’en trouvai un sur une autre Coccinelle garée dans une rue voisine, l’installai rapidement, puis pris la route. Les rues étaient désertes. En accélérant pour traverser un carrefour, je ne remarquai pas un panneau Stop. Aussitôt, une sirène retentit derrière moi. Je m’arrêtai, le cœur serré.
— Sortez immédiatement de votre véhicule !
L’ordre venait d’un haut-parleur. Dans le silence de la nuit, je distinguai un policier qui me tenait en joue avec un énorme revolver. Je descendis lentement, les mains levées. À peine avais-je posé les pieds sur le sol que deux agents me passèrent les menottes dans le dos.
— Qu’ai-je donc fait ? demandai-je.
L’un d’eux répondit simplement :
— Grand Theft Auto.
Je ne compris pas ces mots. Je répétai ma question.
— Cette voiture est déclarée volée.
À cet instant seulement, je compris la gravité de la situation.
La nuit s’acheva dans une étroite cellule du commissariat où je demeurai seul jusqu’au lever du jour. Le lendemain matin, on me transféra à la County Jail, la prison préventive où étaient rassemblés ceux qui attendaient de comparaître devant le juge. Les détenus appelaient cet endroit le « Tank ». Il se composait d’une vaste salle divisée en plusieurs compartiments grillagés. Chaque cage renfermait deux lits superposés qui occupaient presque tout l’espace disponible, et, lorsque la nuit tombait, une lourde grille venait enfermer l’ensemble des cellules. J’eus pour compagnon un minuscule Chicano au visage grêlé, dont les cheveux semblaient commencer juste au-dessus des sourcils. Il se présenta sous le nom de Lobo et m’annonça avec un demi-sourire qu’il était emprisonné pour homicide. Puis il ajouta aussitôt : « Enfin… c’est ce qu’ils prétendent. » Il était difficile de savoir s’il plaisantait ou s’il disait la vérité.
La plupart des autres détenus inspiraient beaucoup moins confiance. C’étaient d’immenses gaillards aux bras couverts de tatouages, dont le regard suffisait à décourager toute conversation inutile. Pour tromper l’ennui, ils avaient choisi un souffre-douleur : un jeune homme malingre qu’ils obligeaient à tourner à cloche-pied autour de la lourde table de fer fixée au milieu de la pièce. À chaque passage, l’un d’eux lui administrait un vigoureux coup de pied aux fesses sous les éclats de rire des autres. Son tort était d’avoir prétendu appartenir à un club de motards. Lorsque les véritables bikers lui avaient demandé comment on démontait un moteur Harley, il s’était révélé incapable de répondre. Son mensonge lui valait désormais cette humiliation quotidienne. Quant à moi, lorsque l’on me demanda ce que je faisais dans la vie, je répondis simplement que j’étais surfeur. Cette déclaration changea aussitôt l’attitude d’un colosse qui, jusque-là, faisait fondre des brosses à dents pour fabriquer ce que les prisonniers appelaient un « chive », un couteau improvisé. Il me montra avec une certaine fierté les profondes cicatrices qui balafraient ses mollets, souvenirs des récifs de corail sur lesquels il s’était ouvert la peau en surfant sur les vagues d’Hawaï. Ce simple détail suffisait à établir entre nous une forme de fraternité silencieuse que les autres respectèrent.
Chaque après-midi, un téléphone à pièces était installé derrière les barreaux afin que les détenus puissent appeler leurs proches. Je n’avais naturellement pas le moindre cent dans mes poches. Alors que je contemplais mon gobelet en carton vide, j’y découvris pourtant une pièce de dix cents. Le grand surfeur me fit discrètement signe qu’elle venait de lui. Grâce à ce geste de solidarité, je pus joindre Georges. Il écouta mon récit sans m’interrompre et conclut simplement qu’il allait s’occuper de tout. Cette phrase, prononcée avec calme, fut le premier véritable réconfort que j’éprouvai depuis mon arrestation.
Le deuxième jour s’écoula lentement. Après une soirée passée à jouer au poker avec quelques détenus, chacun regagna sa petite cellule lorsque la lourde herse métallique fut refermée pour la nuit. J’étais de plus en plus convaincu que personne ne viendrait me chercher lorsque, le lendemain après-midi, un gardien ouvrit brusquement la grille et m’ordonna de le suivre. Quelle ne fut pas ma surprise en découvrant, dans le bureau des libérations, Mike Vaz. C’était le surfeur que j’avait rencontré quelques années plus tôt sur les plages de Biarritz et qui était ma raison d’atterrir à Santa Cruz. C’était lui qui venait de payer ma caution. Il m’expliqua que tous les pensionnaires de la Harbour House avaient participé à une collecte afin de réunir les deux cents dollars exigés par le bail bond. Lui seul, cependant, avait accepté de se porter garant, car il était le seul du groupe à posséder un emploi stable dans une conserverie. Ce geste me toucha profondément. Une fois encore, je constatai que, chez les surfeurs, la solidarité n’était pas un vain mot.
Pendant les deux semaines qui suivirent, je vécus presque continuellement sur la route. Je faisais l’aller-retour en auto-stop entre San Francisco et Santa Cruz afin de préparer mon procès. Il fallait retrouver ceux qui avaient vu cette Volkswagen orange stationner depuis des semaines dans l’allée de la Harbour House et qui pourraient témoigner qu’elle semblait abandonnée. Avec le recul, je finirai par penser qu’il s’agissait probablement d’une fraude à l’assurance montée entre Findlay, le seul mauvais garçon de la maison et le propriétaire de la voiture, lequel se présenta d’ailleurs au tribunal avec un air embarrassé qui ne passa pas inaperçu. Pendant ce temps, Georges mobilisait toutes les relations qu’il avait su se créer dans les milieux artistiques de San Francisco. Il réalisait alors des cartes de vœux et des brochures publicitaires pour Michael Stepanian, un grand homme aux cheveux frisés et à l’épaisse moustache, fondateur du cabinet d’avocats qui portait son nom. L’homme s’était déjà acquis une solide réputation en Californie. Il travaillait notamment pour plusieurs personnalités politiques et avait publié un ouvrage devenu célèbre expliquant comment assurer sa défense lorsqu’on était poursuivi pour consommation de marijuana. Grâce à Georges, je pus le rencontrer dans son cabinet.
Je lui racontai toute l’affaire avec une ardeur qui me faisait presque perdre le fil de mon récit. Je voulais à tout prix lui démontrer que je n’étais pas un voleur. Je lui expliquai que cette voiture était restée des semaines sans bouger, que les clés étaient toujours sur le contact, que je ne souhaitais que traverser la ville pour rejoindre une jeune femme et que, ce soir-là, j’avais sans doute un peu trop bu. Je répétai plusieurs fois que je n’étais pas un criminel. Plus je m’efforçais de convaincre mon avocat de mon innocence, plus je m’emportais, allant jusqu’à lui expliquer que, si j’avais vraiment voulu gagner de l’argent malhonnêtement, il m’aurait été bien plus facile de rapporter quelques kilos de haschisch du Maroc que de voler une automobile dont je n’aurais d’ailleurs su que faire. Michael Stepanian m’écouta sans jamais perdre son calme. À plusieurs reprises, il leva simplement la main en souriant et prononça un seul mot : « Relax. » Comme je poursuivais mon plaidoyer avec toujours plus de véhémence, il finit par me lancer un « Relax ! » beaucoup plus sonore qui nous fit éclater de rire tous les deux. Ce fut à cet instant que je compris qu’il avait parfaitement saisi ma situation depuis les premières minutes et qu’il n’était nullement inquiet pour l’issue du procès.
Mes quelques relations dans la société bohème de San Francisco m’avaient ouvert la porte d’un excellent avocat, mais je savais bien que je devais ma liberté provisoire aux surfeurs de Santa Cruz. Sans leur solidarité, je serais probablement resté en prison dans l’attente de mon jugement, incapable de réunir la somme nécessaire à ma caution. Quelques jours plus tard, l’officier chargé de mon dossier me fit appeler. Il m’annonça qu’une intervention avait joué en ma faveur et que l’accusation de Grand Theft Auto était abandonnée. Elle était remplacée par celle de Joy Riding, expression américaine désignant l’utilisation d’une voiture sans intention réelle de la voler, comme le ferait un adolescent empruntant celle de ses parents pour une promenade clandestine. La différence était immense. La première accusation constituait un crime grave passible d’une lourde peine de prison ; la seconde n’entraînait qu’une simple condamnation pour délit mineur. Je fus condamné à une amende de deux cents dollars ou, à défaut de pouvoir la payer, à deux jours de détention. Comme je n’avais pas le moindre billet en poche, j’optai naturellement pour la prison.
Le samedi soir, on me conduisit dans une ferme pénitentiaire située à quelques kilomètres de la ville. L’endroit ressemblait davantage à un vaste dortoir abandonné qu’à une véritable prison. Nous n’étions que quelques détenus à y passer la nuit, sous la surveillance plutôt distraite des gardiens. Le lendemain matin, avant de nous rendre notre liberté, on me demanda de laver une voiture de police. Sur sa plaque d’immatriculation, quelqu’un avait peint un grand signe de paix. Le policier qui me surveillait désigna le dessin d’un air goguenard et me lança : « Voilà encore un signe de ces hippies trouillards. » Je me contentai de sourire sans répondre. Après les journées que je venais de vivre, il me semblait plus prudent de garder mes réflexions pour moi.
Cette aventure mettait un terme définitif à mes ambitions musicales avec Overland Barbwires. Après ces semaines passées entre les cellules, les bureaux d’avocats et les allers-retours en auto-stop, je n’avais plus ni l’envie ni les moyens de reprendre ma place dans le groupe. Il me fallait désormais choisir une autre direction. Je possédais encore ma Fender Jazz, un bel instrument auquel je tenais beaucoup, mais je savais qu’elle ne correspondait plus à la musique qui commençait à m’attirer. Je me rendis donc dans une grande boutique de musique de Berkeley où, après une longue discussion avec le vendeur, nous conclûmes un échange qui me parut avantageux. Je laissai la Fender contre une imposante guitare acoustique Favilla, construite à New York par le vieux luthier Herb Favilla, et j’obtins en plus cent cinquante dollars. L’instrument avait une caisse profonde qui développait une sonorité puissante, presque orchestrale. Dès les premiers accords, je compris que cette guitare m’ouvrirait un univers bien différent de celui du rock électrique.
Je me plongeai alors dans l’étude du finger-picking, cette manière de jouer où chaque doigt mène sa propre mélodie tout en accompagnant les autres. Le musicien qui me fascinait le plus était Mike Wilhelm, guitariste des Charlatans de San Francisco. Jerry Garcia lui-même reconnaissait volontiers qu’il aurait aimé posséder une technique semblable. J’écoutais inlassablement leurs disques, observant chaque mouvement de la main droite lorsque j’avais la chance d’assister à un concert, puis je passais des heures à tenter de reproduire ces enchaînements délicats. Peu à peu, je découvris que cette musique convenait mieux à mon tempérament. Elle demandait moins de puissance que de précision, moins de démonstration que de sensibilité. Les longues soirées passées à travailler seul me procuraient un plaisir nouveau, bien éloigné de l’agitation des groupes de rock où chacun cherchait à couvrir les autres.
