Hollywood vendait du rรชve, mais fabriquait surtout des journรฉes de travail. Les affiches promettaient des femmes parfaites, des dรฉcapotables et des couchers de soleil. Derriรจre les faรงades, il y avait une industrie. Une immense usine qui tournait sans arrรชt. Des dรฉcorateurs, des cascadeurs, des maquilleurs, des machinistes, des figurants, des acteurs qui attendaient un coup de tรฉlรฉphone depuis des annรฉes. Des types qui vivaient pour quelques secondes ร l’รฉcran. Le cinรฉma n’รฉtait pas une fรชte, c’รฉtait un mรฉtier, et parfois un trรจs mauvais mรฉtier. Puis il y avait les autres. Ceux que les studios ne montraient jamais. Les Outlaws de Hollywood. Ils appartenaient davantage au Hollywood Boulevard des รฉtoiles incrustรฉes dans le trottoir qu’aux villas des collines. On les croisait au milieu des touristes. Des anciens acteurs oubliรฉs, des droguรฉs, des clochards, des prostituรฉes fatiguรฉes, des prรฉdicateurs annonรงant la fin du monde, des mormons distribuant leurs brochures, des adeptes de la Scientologie recrutant de nouveaux fidรจles. Toute une population de croyants, de perdants, d’illuminรฉs et de survivants qui gravitaient autour de l’usine ร rรชves comme les dรฉbris autour d’une planรจte. Ils รฉtaient eux aussi Hollywood, mรชme si personne ne les photographiait.
AAu milieu de cet univers se trouvait la maison de Virgil Fry. A West Hollywood, les pelouses devaient รชtre impeccablement tondues sous peine d’amende. Les haies รฉtaient taillรฉes au cordeau, les allรฉes balayรฉes, les rosiers disciplinรฉs. Et puis il y avait cette propriรฉtรฉ qui semblait avoir oubliรฉ qu’elle รฉtait en Californie. Les herbes montaient jusqu’aux genoux. Les arbustes รฉtaient devenus des arbres. Des poules, des coqs et des lapins circulaient librement entre les broussailles. On aurait cru une vieille ferme รฉgarรฉe au beau milieu du dรฉsert industriel des studios. Une anomalie vรฉgรฉtale encerclรฉe par le bรฉton, les parkings et les plateaux de tournage. Virgil ressemblait ร sa maison. Grand, massif, le visage labourรฉ par les coups reรงus autrefois sur les rings. Ancien boxeur Golden Globes, devenu acteur, il passait sa vie ร mourir dans les westerns. Quand un cow-boy au chapeau noir tombait de son cheval au milieu d’une fusillade, il y avait fortes chances que ce soit lui. Il n’avait jamais รฉtรฉ une vedette. Seulement un de ces visages que tout le monde reconnaรฎt sans connaรฎtre leur nom. Hollywood vivait aussi grรขce ร ces hommes passionnรฉ de cinรฉma. Virgile รฉtait de ceux-lร . Autour de lui gravitait une รฉtrange famille. Sur Hollywood Boulevard, ร deux pas du Chinese Theater, oรน se distribuer les Oscars, Virgine tenait un thรฉรขtre minuscule, mais complet avec une scรจne, des coulisses, un rideau rouge et des fauteuils en gradins pour une trentaine de spectateurs. C’est lร qu’il enseignait la comรฉdie ร des jeunes gens venus de tous les coins des USA pour tenter leur chance ร Hollywood. Sean, son fils de neuf ans, jouait l’un des enfants dans E.T et Delia, la Philippine qui faisait tourner la maison, apparaissait dans le film sous les traits de l’infirmiรจre qui participe au sauvetage de la crรฉature, venue de l’espace.Sean racontait avec naturel sa rencontre avec Marlon Brando pendant le tournage de Missouri Breaks, oรน son pรจre incarnait, une fois encore, un hors-la-loi promis ร une mort rapide.
Les Outlaws les plus cรฉlรจbres venaient de l’รฉpoque du film Easy Rider, Dennis Hopper, Jack Nicholson, mais aussi des figures comme George Lucas ou Harry Dean Stanton l’inoubliable antu hรฉro de Paris Texas.Pourtant, ils se montraient rarement chez Virgil. Lorsqu’ils franchissaient le portail envahi par les herbes, ce n’รฉtait presque jamais pour parler de cinรฉma. Il pouvait รชtre question d’un deal de cocaรฏne, d’une histoire privรฉe, d’un service discret. La maison รฉtait un refuge. On y รฉchappait aux producteurs, aux agents, aux journalistes et surtout aux paparazzis. C’รฉtait l’un des rares endroits oรน l’on pouvait encore respirer sans avoir le sentiment d’รชtre observรฉ. Voilร ce qu’รฉtait Hollywood ร la fin des annรฉes 1970 et au dรฉbut des annรฉes 1980. Une ville oรน les riches, les cรฉlรจbres, les anonymes magnifiques et les laissรฉs-pour-compte vivaient dans le mรชme dรฉcor sans vraiment se rencontrer. Tous รฉtaient attirรฉs par la mรชme lumiรจre, mรชme lorsqu’elle ne leur รฉtait jamais destinรฉe. Et il arrivait que les uns comme les autres patientent cรดte ร cรดte dans la file des avant-premiรจres gratuites du festival Filmex, devant le Dรดme Theater. Pendant quelques heures, les vedettes, les seconds rรดles et les inconnus redevenaient simplement des gens qui aimaient le cinรฉma.


