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ยซ Rien de plus fragile que la facultรฉ humaine dโ€™admettre la rรฉalitรฉ, dโ€™accepter sans rรฉserves lโ€™impรฉrieuse prรฉrogative du rรฉel. [โ€ฆ] Le rรฉel nโ€™est gรฉnรฉralement admis que sous certaines conditions et seulement jusquโ€™ร  un certain point : sโ€™il abuse et se montre dรฉplaisant, la tolรฉrance est suspendue. Un arrรชt de perception met alors la conscience ร  lโ€™abri de tout spectacle indรฉsirable. Quant au rรฉel, sโ€™il insiste et tient absolument ร  รชtre perรงu, il pourra toujours aller se faire voir ailleurs.ยป Clรฉment Rosset

Couchette et wagons-lits

On nโ€™entrait point sans un lรฉger frisson dans ces compartiments de couchettes, vรฉritables cabinets dโ€™inconnu roulant ร  vive allure dans la nuit. Qui y rencontrerait-on ? Quelque voyageur au souffle tonitruant, dont les ronflements eussent rivalisรฉ avec le martรจlement des roues sur les rails ? Ou bien un personnage grincheux, gardien jaloux du silence, prompt ร  rรฉprimander le moindre froissement dโ€™รฉtoffe ? Peut-รชtre encore quelque malheureux dont les chaussures trahiraient une trop longue marcheโ€ฆ Autant de mystรจres qui faisaient de chaque embarquement une petite aventure en soi. Chaque annรฉe, je quittais Paris ร  la faveur du soir pour rejoindre Montauban ร  bord du Capitole de nuit, car le modeste car menant au village de ma grand-mรจre nโ€™accordait son dรฉpart quโ€™aux premiรจres heures du jour. Ces matins-lร  รฉtaient rudes : le sommeil, longtemps attendu, finissait par sโ€™abattre sur moi avec une douceur irrรฉsistible, bercรฉ par la cadence rรฉguliรจre et presque musicale du convoi. Et voilร  quโ€™au moment le plus profond de ce repos, le contrรดleur, tel un agent du destin, venait interrompre mes songes dโ€™une voix impรฉrieuse. On dormait peu, certes, mais dโ€™un sommeil dense, compact, comme chargรฉ dโ€™รฉlectricitรฉ ; et, chose curieuse, la fatigue nโ€™altรฉrait point lโ€™humeur, qui demeurait รฉtrangement joyeuse tout au long du jour.

Cependant, mes souvenirs les plus prรฉcieux demeurent attachรฉs aux voyages de mon enfance, lorsque je partageais, avec mon pรจre, une cabine de wagon-lit de la Compagnie Cook, en route vers les neiges helvรฉtiques. Ah ! ces cabines ! Rien, dans mon esprit, ne saurait รฉgaler la sensation dโ€™expรฉdition lointaine quโ€™elles procuraient. Elles รฉvoquaient moins un train quโ€™un navire lancรฉ vers les confins du globe, une cabine de cargo filant vers des terres inexplorรฉes. Tout y tรฉmoignait dโ€™une ingรฉniositรฉ remarquable : les lits se dรฉployaient comme par enchantement, les compartiments se transformaient au grรฉ des besoins, et les boiseries, dโ€™un brun chaleureux, semblaient conserver en elles le souvenir de mille voyages passรฉs. Une douce chaleur enveloppait le voyageur, tandis que le roulis discret du train lโ€™entraรฎnait vers des rรชves extraordinaires, dignes des plus audacieuses explorations. Et quelle รฉmotion singuliรจre que celle de traverser la nuit la plus noire, lancรฉ ร  toute vitesse, tout en se sentant parfaitement en sรฉcuritรฉ, portรฉ par une mรฉcanique invisible vers un autre pays ! Pour lโ€™enfant que jโ€™รฉtais, cette simple idรฉe suffisait ร  embraser lโ€™imagination. Je rรชvais dโ€™expรฉditions fabuleuses, de continents lointains, dโ€™inventions prodigieuses. Puis, au rรฉveil, des odeurs nouvelles โ€” un mรฉlange de charbon, de froid et de parfums inconnus โ€” et des voix aux accents รฉtrangers mโ€™annonรงaient que nous avions franchi une frontiรจre. Rassurรฉ par cette certitude dโ€™รชtre ailleurs, je me rendormais aussitรดt, retournant ร  mes songes comme ร  une seconde patrie. Aujourdโ€™hui, la disparition progressive des trains de nuit me paraรฎt รชtre bien plus quโ€™un simple changement de mode de transport. Cโ€™est la fin dโ€™un long rรชve, celui dโ€™un voyage oรน le temps, lโ€™espace et lโ€™imagination ne faisaient quโ€™un โ€” un rรชve dont les rails, dรฉsormais silencieux, semblent avoir emportรฉ ร  jamais le secret.e..