On nโentrait point sans un lรฉger frisson dans ces compartiments de couchettes, vรฉritables cabinets dโinconnu roulant ร vive allure dans la nuit. Qui y rencontrerait-on ? Quelque voyageur au souffle tonitruant, dont les ronflements eussent rivalisรฉ avec le martรจlement des roues sur les rails ? Ou bien un personnage grincheux, gardien jaloux du silence, prompt ร rรฉprimander le moindre froissement dโรฉtoffe ? Peut-รชtre encore quelque malheureux dont les chaussures trahiraient une trop longue marcheโฆ Autant de mystรจres qui faisaient de chaque embarquement une petite aventure en soi. Chaque annรฉe, je quittais Paris ร la faveur du soir pour rejoindre Montauban ร bord du Capitole de nuit, car le modeste car menant au village de ma grand-mรจre nโaccordait son dรฉpart quโaux premiรจres heures du jour. Ces matins-lร รฉtaient rudes : le sommeil, longtemps attendu, finissait par sโabattre sur moi avec une douceur irrรฉsistible, bercรฉ par la cadence rรฉguliรจre et presque musicale du convoi. Et voilร quโau moment le plus profond de ce repos, le contrรดleur, tel un agent du destin, venait interrompre mes songes dโune voix impรฉrieuse. On dormait peu, certes, mais dโun sommeil dense, compact, comme chargรฉ dโรฉlectricitรฉ ; et, chose curieuse, la fatigue nโaltรฉrait point lโhumeur, qui demeurait รฉtrangement joyeuse tout au long du jour.
Cependant, mes souvenirs les plus prรฉcieux demeurent attachรฉs aux voyages de mon enfance, lorsque je partageais, avec mon pรจre, une cabine de wagon-lit de la Compagnie Cook, en route vers les neiges helvรฉtiques. Ah ! ces cabines ! Rien, dans mon esprit, ne saurait รฉgaler la sensation dโexpรฉdition lointaine quโelles procuraient. Elles รฉvoquaient moins un train quโun navire lancรฉ vers les confins du globe, une cabine de cargo filant vers des terres inexplorรฉes. Tout y tรฉmoignait dโune ingรฉniositรฉ remarquable : les lits se dรฉployaient comme par enchantement, les compartiments se transformaient au grรฉ des besoins, et les boiseries, dโun brun chaleureux, semblaient conserver en elles le souvenir de mille voyages passรฉs. Une douce chaleur enveloppait le voyageur, tandis que le roulis discret du train lโentraรฎnait vers des rรชves extraordinaires, dignes des plus audacieuses explorations. Et quelle รฉmotion singuliรจre que celle de traverser la nuit la plus noire, lancรฉ ร toute vitesse, tout en se sentant parfaitement en sรฉcuritรฉ, portรฉ par une mรฉcanique invisible vers un autre pays ! Pour lโenfant que jโรฉtais, cette simple idรฉe suffisait ร embraser lโimagination. Je rรชvais dโexpรฉditions fabuleuses, de continents lointains, dโinventions prodigieuses. Puis, au rรฉveil, des odeurs nouvelles โ un mรฉlange de charbon, de froid et de parfums inconnus โ et des voix aux accents รฉtrangers mโannonรงaient que nous avions franchi une frontiรจre. Rassurรฉ par cette certitude dโรชtre ailleurs, je me rendormais aussitรดt, retournant ร mes songes comme ร une seconde patrie. Aujourdโhui, la disparition progressive des trains de nuit me paraรฎt รชtre bien plus quโun simple changement de mode de transport. Cโest la fin dโun long rรชve, celui dโun voyage oรน le temps, lโespace et lโimagination ne faisaient quโun โ un rรชve dont les rails, dรฉsormais silencieux, semblent avoir emportรฉ ร jamais le secret.e..


