Le vol de ma voiture m’avait privรฉ de toutes mes affaires. Les vรชtements que je portais alors รฉtaient ceux que des amis rencontrรฉs au hasard des plages mexicaines m’avaient donnรฉs au.Ainsi dรฉpouillรฉ malgrรฉ moi de tout ce qui encombre habituellement l’existence d’un homme, je poursuivais ma route avec pour seule richesse ma jeunesse, mon optimisme et une paire de sandales mexicaines dont les semelles avaient รฉtรฉ dรฉcoupรฉes dans de vieux pneus d’automobile. ร cette รฉpoque de ma vie, oรน chaque journรฉe semblait ouvrir un horizon nouveau, je dรฉcouvrais qu’il est parfois plus facile d’avancer lorsqu’on ne possรจde presque rien. Derriรจre moi s’effaรงaient peu ร peu les plages lumineuses de Mazatlรกn, leurs cocotiers inclinรฉs vers l’ocรฉan Pacifique, leurs vagues รฉtincelantes et leurs couchers de soleil embrasant l’horizon. Devant moi s’รฉtendait un pays immense dont je ne connaissais encore que quelques fragments et qui semblait reculer sans cesse ร mesure que j’avanรงais. Au dรฉbut des annรฉes soixante-dix, les routes mexicaines รฉtaient parcourues par une รฉtrange confrรฉrie de voyageurs. Les plus nombreux venaient des รtats-Unis. Certains roulaient dans d’รฉnormes camping-cars bรขtis sur des chรขssis de pick-up ; d’autres voyageaient dans les cรฉlรจbres combis Volkswagen qui รฉtaient devenus les navires terrestres d’une gรฉnรฉration entiรจre de hippies, de surfeurs et d’aventuriers. Grรขce ร leur bienveillance, je progressais rapidement vers l’intรฉrieur du pays.
ร mesure que l’on quittait la cรดte, les paysages changeaient avec une rapiditรฉ surprenante. Les plaines chaudes du Sinaloa cรฉdaient la place ร des vallรฉes agricoles couvertes de maรฏs, d’agaves et de haricots. Puis apparaissaient les premiers contreforts de la Sierra Madre occidentale. Les montagnes, d’abord simples lignes bleutรฉes ร l’horizon, grandissaient peu ร peu jusqu’ร remplir tout le paysage. Les chauffeurs qui me prenaient en stop me racontaient des histoires de pistes perdues, de villages isolรฉs et de rรฉgions oรน les routes n’รฉtaient encore que des rubans de terre suspendus au-dessus des ravins. Entre deux villes importantes, il n’รฉtait pas rare de parcourir des dizaines de kilomรจtres sans apercevoir autre chose que quelques ranchos dispersรฉs, des troupeaux de bovins maigres et des cavaliers coiffรฉs d’immenses sombreros. Je me souviens particuliรจrement d’un vieux camion chargรฉ de cageots de tomates qui montait vers l’intรฉrieur du pays. Son conducteur, un homme sec au visage tannรฉ par le soleil, mรขchait continuellement un morceau de tabac et semblait connaรฎtre chaque virage de la route depuis sa naissance. Assis ร ses cรดtรฉs dans la cabine brinquebalante, j’observais dรฉfiler les villages aux maisons blanchies ร la chaux. Les places รฉtaient dominรฉes par une รฉglise, quelques palmiers et un kiosque ร musique. Des enfants jouaient au football dans la poussiรจre tandis que des chiens dormaient ร l’ombre des arcades. ร chaque halte, le chauffeur retrouvait des connaissances, รฉchangeait quelques plaisanteries et repartait comme si tout le Mexique n’รฉtait qu’un immense village dont il connaissait chaque habitant.
Plus nous avancions vers le sud-est, plus le climat se transformait. La chaleur humide du Pacifique s’attรฉnuait peu ร peu. L’air devenait plus lรฉger et parfois mรชme frais. Les cactus gรฉants laissaient place ร des forรชts de pins qui auraient pu รฉvoquer certaines montagnes europรฉennes si des perroquets verts n’avaient traversรฉ le ciel pour rappeler que nous รฉtions bien au cลur du Mexique. Cette diversitรฉ me fascinait. En quelques centaines de kilomรจtres seulement, on passait des paysages tropicaux aux montagnes tempรฉrรฉes, des villages de pรชcheurs aux hauts plateaux oรน vivaient dรฉjร des millions d’habitants.
C’est au cours de cette traversรฉe qu’une famille amรฉricaine prit ma destinรฉe sous sa protection. Touchรฉs par mon histoire, ces voyageurs m’accueillirent parmi eux pendant plusieurs รฉtapes du voyage. Ils me nourrissaient, me transportaient et me traitaient presque comme l’un des leurs. Grรขce ร eux, les kil omรจtres s’effaรงaient sans peine. Lorsque nos chemins finirent par se sรฉparer, nous รฉtions arrivรฉs prรจs d’un vaste lac situรฉ dans les environs de Guadalajara. Avant de me quitter, la mรจre de famille me remit une vieille couverture mexicaine รฉcrue traversรฉe de rayures discrรจtement colorรฉes. Ce cadeau modeste allait devenir l’un de mes biens les plus prรฉcieux. Plus d’une fois, au cours des jours qui suivirent, cette couverture me protรฉgerait du froid des montagnes et des nuits passรฉes ร la belle รฉtoile au risque de me rรฉveiller parfois le visage complรจtement boursouflรฉ par les piqรปres des insectes locaux.
Les jours que je passai dans les environs de Guadalajara demeurent parmi les plus paisibles de toute mon aventure mexicaine. Aprรจs les longues semaines d’errance sur les cรดtes du Pacifique, aprรจs les routes poussiรฉreuses du Sinaloa et les montagnes de la Sierra Madre, cette halte inattendue ressemblait presque ร des vacances. Chaque matin, je quittais l’endroit oรน je dormais avec ma couverture roulรฉe sous le bras et je partais sans autre projet que celui de suivre les chemins qui s’ouvraient devant moi. Les collines รฉtaient couvertes d’une vรฉgรฉtation que je dรฉcouvrais avec l’enthousiasme d’un explorateur. La terre rouge des sentiers contrastait avec le vert profond des arbres et le bleu รฉclatant du ciel. Parfois un paysan passait lentement sur son รขne chargรฉ de fagots. D’autres fois, je ne croisais personne pendant des heures et je pouvais entendre seulement le chant des oiseaux et le bruissement du vent dans les herbes. Le lac occupait le centre de ce paysage comme un immense miroir. ร certaines heures du jour, sa surface devenait si calme qu’elle reflรฉtait les montagnes environnantes avec une perfection troublante. Je passais de longues heures assis sur ses rives ร observer les variations de lumiรจre. Le soleil mexicain transformait constamment les couleurs. Les eaux passaient du bleu profond ร l’argent, puis ร l’or lorsque le soir approchait. Pour un jeune voyageur qui ne possรฉdait plus grand-chose, ces spectacles gratuits constituaient une richesse inรฉpuisable.
C’est au cours d’une de ces promenades que mon attention fut attirรฉe par une magnifique propriรฉtรฉ construite non loin du rivage. Une vaste demeure blanche se dressait derriรจre une grille รฉlรฉgante et semblait appartenir ร un autre monde que celui des routes poussiรฉreuses que je frรฉquentais depuis plusieurs jours. La curiositรฉ l’emporta sur la prudence et je m’approchai. ร peine avais-je franchi quelques mรจtres qu’un homme รขgรฉ vint ร ma rencontre. Il portait des vรชtements impeccables et possรฉdait cette distinction naturelle que l’on rencontre parfois chez certains hommes qui ont beaucoup vรฉcu. Son regard demeurait vif, son maintien รฉtonnamment droit malgrรฉ les annรฉes. J’essayai de lui expliquer ma situation dans mon espagnol encore hรฉsitant. ร ma grande surprise, il me rรฉpondit immรฉdiatement dans un franรงais parfait. Pendant quelques secondes, je demeurai muet de stupeur. Depuis mon arrivรฉe au Mexique, j’avais entendu parler espagnol, anglais, parfois allemand, mais rencontrer un compatriote dans un lieu aussi inattendu relevait presque du miracle. Le vieil homme sourit devant mon รฉtonnement et me demanda si j’รฉtais franรงais. Sa voix portait encore les inflexions familiรจres de notre pays. Nous restรขmes longtemps ร converser. Je lui racontai mon voyage, le vol de ma voiture, mes journรฉes passรฉes sur les plages du Pacifique, mes dรฉplacements en auto-stop ร travers le pays. Il m’รฉcoutait avec une attention bienveillante qui me rappela certains professeurs de mon adolescence. Lui-mรชme avait connu une existence remarquable. Installรฉ depuis de nombreuses annรฉes au Mexique, il connaissait ce vaste pays comme peu d’รฉtrangers pouvaient prรฉtendre le connaรฎtre. Ses rรฉcits mรชlaient l’histoire des conquistadors, les traditions indiennes et les profondes transformations que connaissait alors la nation mexicaine. Les heures passรจrent sans que je m’en aperรงoive, tant ses souvenirs ouvraient devant mon imagination des horizons nouveaux. Il รฉtait le propriรฉtaire de la Fabbrica des France. Y’a un des grands magasins de la ville et Consulat en horaires de la France ร Guadalajara. Hรฉlas il ne pouvait rien pour mes papiers. Il fallait pour cela que je me rende ร Mexico City. Avant mon dรฉpart, il me donne un billet de 50 pays hรดtes qui me permettrait de manger pas mal de tacos avant d’arriver ร la capitale..
Lorsque je repris finalement ma route, je rรฉalisai ร quel point ce voyage รฉtait jalonnรฉ de rencontres providentielles. Depuis mon dรฉpart de Mazatlรกn, il semblait toujours se trouver quelqu’un pour me tendre la main au moment oรน j’en avais besoin. Une famille amรฉricaine m’avait transportรฉ sur plusieurs centaines de kilomรจtres. Un chauffeur de camion m’avait ouvert sa cabine. Des inconnus m’avaient offert des repas, quelques pesos ou simplement leur amitiรฉ. ร prรฉsent, un Franรงais rencontrรฉ au bord d’un lac m’avait accordรฉ son temps et son hospitalitรฉ. Avec le recul, ce ne sont pas les difficultรฉs dont je garde le souvenir le plus vif, mais cette succession ininterrompue de gestes gรฉnรฉreux qui semblait accompagner chacun de mes pas. J’avais quittรฉ l’Europe avec bien des certitudes ; le Mexique m’apprenait chaque jour que le monde รฉtait souvent plus accueillant qu’on ne l’imagine.
Aprรจs deux journรฉes passรฉes dans cette rรฉgion magnifique, je compris qu’il รฉtait temps de reprendre la route. La capitale m’attendait. Plus de cinq cents kilomรจtres me sรฉparaient encore de Mexico. Les vรฉhicules qui me prenaient en stop montaient progressivement vers les hauts plateaux du centre du pays. Les paysages devenaient plus vastes encore. Les vallรฉes couvertes de maรฏs succรฉdaient aux รฉtendues semi-dรฉsertiques. De vieilles haciendas apparaissaient parfois au loin, silhouettes silencieuses d’une รฉpoque rรฉvolue, perdues dans l’immensitรฉ des plaines. Souvent, en observant ces horizons sans limites, je pensais aux conquistadors qui avaient traversรฉ ces mรชmes rรฉgions quatre siรจcles auparavant. Ils avaient dรป รฉprouver, eux aussi, ce sentiment รฉtrange de pรฉnรฉtrer dans un monde dont les dimensions semblaient dรฉpasser l’imagination humaine. Chaque virage rรฉvรฉlait une nouvelle vallรฉe, chaque col ouvrait la vue sur de nouvelles montagnes et je ressentais cette ivresse particuliรจre que procure le voyage lorsque l’on avance vers l’inconnu avec pour seule richesse sa libertรฉ.
Les heures passaient ainsi au rythme des rencontres et des kilomรจtres. Peu ร peu les montagnes s’รฉcartรจrent. La circulation devint plus dense. Les villages se rapprochรจrent les uns des autres. Puis un aprรจs-midi, apparurent enfin les premiers faubourgs de Mexico. Ce ne fut pas une arrivรฉe brutale mais une progression interminable. Pendant des heures, les maisons se succรฉdรจrent sans interruption. Chaque fois que je croyais toucher au but, un nouveau quartier surgissait devant moi. Puis un autre encore. Puis un autre. Jamais je n’avais vu une ville aussi immense. Construite sur les vestiges de l’antique Tenochtitlan, ร plus de deux mille mรจtres d’altitude, enfermรฉe dans sa vaste vallรฉe entourรฉe de volcans, Mexico semblait vouloir engloutir l’horizon tout entier. Les avenues devenaient plus larges, les immeubles plus nombreux, les foules plus compactes. Les autobus, les taxis, les camions et les voitures formaient un flot continu dont le mouvement paraissait ne jamais s’interrompre. Quelques jours seulement auparavant, j’รฉtais encore sur les plages du Pacifique ร contempler les vagues de Mazatlรกn. ร prรฉsent, j’entrais dans l’une des plus grandes villes du monde, une citรฉ fascinante et dรฉmesurรฉe qui semblait concentrer en elle toutes les contradictions du Mexique moderne.
Lorsque la nuit commenรงa ร tomber sur Mexico, je dรฉcouvris une ville diffรฉrente de celle qui s’agitait sous le soleil. Les touristes regagnaient leurs hรดtels, les bureaux se vidaient peu ร peu et les ombres envahissaient les vastes avenues. Grรขce ร l’un des jeunes garรงons rencontrรฉs dans le quartier des mariachis, je trouvai pour quelques pesos un refuge sommaire dans un dortoir populaire dissimulรฉ derriรจre une ouverture pratiquรฉe dans un vieux mur. Le confort y รฉtait plus que relatif, mais aprรจs plusieurs jours passรฉs sur les routes, cette paillasse branlante me parut presque un luxe. Le lendemain matin, je me rendis au consulat franรงais afin d’entreprendre les dรฉmarches nรฉcessaires au remplacement de mes papiers disparus avec ma voiture. Les formalitรฉs devaient prendre plusieurs jours, le temps qu’une confirmation arrive de Paris. N’ayant aucune envie d’attendre dans l’agitation de la capitale, je dรฉcidai de poursuivre le voyage conformรฉment aux indications que m’avait donnรฉes Tricia avant notre sรฉparation. Quelques heures plus tard, je montais ร bord d’un autocar de la Flecha de Oro qui quittait Mexico en direction de Puebla. L’รฉtรฉ mexicain venait de commencer et le ciel semblait vouloir rappeler sa puissance. ร peine avions-nous quittรฉ la capitale qu’un orage d’une violence spectaculaire รฉclata sur les hauts plateaux. Les รฉclairs dรฉchiraient les nuages accrochรฉs aux montagnes et la pluie tombait avec une telle force qu’elle transformait les fossรฉs en torrents. L’autocar descendait ร vive allure les routes sinueuses qui serpentent ร travers les reliefs. ร travers les vitres ruisselantes apparaissaient parfois, comme des fantรดmes surgissant de la brume, les silhouettes majestueuses du Popocatรฉpetl et de l’Iztaccรญhuatl. Ces volcans lรฉgendaires semblaient monter la garde aux portes du plateau central. Leur prรฉsence imposait un respect instinctif, comme si l’on pรฉnรฉtrait dans un territoire oรน les dieux anciens n’avaient jamais totalement disparu. ร Puebla, je changeai de vรฉhicule et montai dans un autobus local qui desservait les villages environnants. Une vingtaine de kilomรจtres plus loin se trouvait Cholula. Lorsque j’y arrivai, la pluie tombait encore avec rรฉgularitรฉ. Les rues portaient ces noms si caractรฉristiques du Mexique, dรฉsignรฉs selon les points cardinaux. Je cherchais le numรฉro huit de la rue Poniente. Les passants que j’interrogeais m’indiquaient une direction, puis une autre. Mes vรชtements รฉtaient humides, ma couverture roulรฉe sous le bras commenรงait ร absorber l’eau et pourtant je continuais ร avancer avec cet optimisme obstinรฉ qui accompagne souvent les voyageurs lorsqu’ils approchent d’une destination importante. Enfin, aprรจs plusieurs dรฉtours dans les rues dรฉtrempรฉes, j’aperรงus la maison que l’on m’avait dรฉcrite. Elle รฉtait moderne, รฉlรฉgante, entourรฉe d’un petit jardin dont les plantes luisaient sous la pluie. Je frappai ร la porte. Quelques secondes plus tard, celle-ci s’ouvrit. La jeune femme qui apparut sur le seuil me donna immรฉdiatement l’impression qu’un rayon de soleil venait de traverser les nuages. Elle s’appelait Teresa. Petite, brune, souriante, elle possรฉdait cette beautรฉ chaleureuse que l’on rencontre souvent au Mexique. Son regard exprimait ร la fois la curiositรฉ, la douceur et une รฉtonnante spontanรฉitรฉ. La fatigue des quatre derniers jours s’รฉvanouit presque instantanรฉment. Elle m’accueillit comme si elle m’attendait depuis longtemps dรฉjร . Je ne savais pas encore qu’elle avait รฉtรฉ frappรฉe par ma ressemblance avec un ancien petit ami de San Diego, mais je sentis immรฉdiatement qu’une sympathie naturelle venait de naรฎtre entre nous. ร peine avais-je posรฉ mon sac improvisรฉ qu’elle entreprit de me faire dรฉcouvrir les lieux. La pluie cessa progressivement. Le ciel commenรงa ร s’รฉclaircir et, comme souvent aprรจs les orages mexicains, l’air prit une transparence extraordinaire. En fin d’aprรจs-midi, Teresa me proposa d’aller voir la cรฉlรจbre pyramide de Cholula. Je connaissais son existence sans rรฉellement comprendre son importance. En l’apercevant pour la premiรจre fois, je crus d’ailleurs regarder une simple colline couverte d’arbres. Rien ne permettait de deviner immรฉdiatement qu’il s’agissait de la plus grande pyramide du monde par son volume. Les siรจcles avaient recouvert l’ouvrage de vรฉgรฉtation au point de le fondre dans le paysage. Au sommet se dressait une petite รฉglise construite par les Espagnols aprรจs la conquรชte, symbole saisissant de la rencontre entre deux civilisations.
Ce jour-lร , une fรชte religieuse battait son plein. Dรจs les premiรจres marches de l’immense escalier qui conduisait au sommet, je compris que je vivais quelque chose d’exceptionnel. Des centaines de personnes montaient et descendaient dans une animation joyeuse. Des familles entiรจres occupaient les marches. Des vendeuses prรฉparaient des tortillas fumantes. D’autres faisaient mousser du chocolat dans de grands rรฉcipients de cuivre. Les odeurs de maรฏs, de cacao, de piments et d’encens se mรฉlangeaient dans l’air du soir. Des vieillards discutaient tranquillement assis sur les parapets tandis que des enfants couraient entre les pรจlerins. Mais ce qui me frappa davantage encore fut l’atmosphรจre spirituelle du lieu. Quelque part, invisible dans la foule, un รฉnorme tambour rรฉsonnait avec une lenteur solennelle. Son battement grave semblait monter des profondeurs de la terre elle-mรชme. ร certains moments, des chants catholiques s’รฉlevaient prรจs de l’รฉglise. Quelques instants plus tard, des musiques plus anciennes, hรฉritรฉes des traditions indiennes, rรฉpondaient ร ces cantiques. Les deux univers ne s’opposaient pas. Ils coexistaient naturellement, comme s’ils avaient fini par apprendre ร vivre ensemble aprรจs des siรจcles d’histoire commune. Teresa marchait ร mes cรดtรฉs tandis que nous gravissions lentement les marches. Je me souviens encore de la lumiรจre de cette fin de journรฉe. Les nuages de l’orage s’รฉloignaient vers l’est et les derniers rayons du soleil illuminaient les pentes de la pyramide. La foule semblait baigner dans une lumiรจre dorรฉe presque irrรฉelle. Les visages rayonnaient de joie simple. Les conversations, les rires, les priรจres et les battements du tambour formaient une harmonie รฉtrange que je n’avais jamais ressentie auparavant. ร cet instant, quelque chose se produisit entre Teresa et moi. Ce n’รฉtait pas encore de l’amour au sens oรน les romans l’entendent. C’รฉtait plutรดt une impression de proximitรฉ immรฉdiate, une sensation de familiaritรฉ inexplicable. Comme si cette soirรฉe, cette montรฉe vers l’รฉglise, cette foule rรฉunie entre le monde indien et le monde chrรฉtien avaient crรฉรฉ autour de nous un espace hors du temps. Nous parlions peu. Il n’รฉtait pas nรฉcessaire de beaucoup parler. Nous regardions simplement le spectacle qui nous entourait et nous partagions le mรชme รฉmerveillement. Lorsque nous atteignรฎmes enfin le sommet, la vue coupa littรฉralement le souffle au voyageur que j’รฉtais. La vaste plaine de Puebla s’รฉtendait jusqu’ร l’horizon. Au loin, les grands volcans apparaissaient entre les nuages dรฉchirรฉs par l’orage. Le Popocatรฉpetl dominait le paysage avec sa silhouette gigantesque tandis que l’Iztaccรญhuatl รฉtendait son profil de femme endormie. Les derniรจres lueurs du jour embrasaient leurs sommets. Autour de la petite รฉglise, les fidรจles continuaient d’affluer. Les cloches sonnaient. Les tambours rรฉpondaient. Les odeurs d’encens se mรชlaient aux parfums des cuisines ambulantes. Sous mes yeux, les hรฉritiers des anciens peuples de l’Anรกhuac et les descendants des conquistadors cรฉlรฉbraient ensemble une mรชme fรชte sans mรชme paraรฎtre conscients du miracle historique dont ils รฉtaient les acteurs. Et tandis que le soleil disparaissait derriรจre les montagnes, Teresa et moi demeurions silencieux sur le chemin de ronde de l’รฉglise, contemplant ce spectacle unique, avec le sentiment confus que cette soirรฉe marquerait durablement nos souvenirs. Ce fut le commencement d’une sensualitรฉ fulgurante qui, mรชme si elle devait รชtre brรจve, allait donner ร mon arrivรฉe ร Cholula une saveur que je n’ai jamais oubliรฉe.


