Depuis ma classe de sixième, mes parents m’envoyaient chaque été en Angleterre afin que j’y apprenne l’anglais. Au début, je partais avec des organismes spécialisés qui encadraient les séjours linguistiques des adolescents français. Ces voyages représentaient pour moi une première découverte de l’indépendance, du monde étranger et des rencontres de vacances. Avec les années, je pris davantage d’assurance. Un ami rencontré lors d’un précédent séjour m’expliqua qu’il n’était pas nécessaire de passer par une organisation et qu’il était facile de louer une chambre chez l’habitant pour beaucoup moins cher. Séduit par cette idée de liberté, je décidai de tenter l’expérience. Je trouvai ainsi une chambre modeste chez une vieille femme. La maison était envahie par les animaux, et l’odeur des chats y était si forte qu’elle imprégnait jusqu’aux murs et aux vêtements. Je partageais la chambre avec un autre garçon français que je ne fréquentais pratiquement jamais en dehors de nos nuits sous le même toit. Nous menions chacun notre vie. Je lui reconnaissais cependant une qualité précieuse : il se parfumait généreusement avec une eau de Cologne de bonne qualité dont le parfum parvenait, tant bien que mal, à masquer la puanteur persistante de la maison.
À cette époque, l’une des principales distractions des jeunes qui séjournaient à Hastings était constituée par les boîtes de nuit de l’après-midi. Nous étions au milieu des années soixante et ces établissements accueillaient une foule d’adolescents venus de toute l’Europe pour apprendre l’anglais. Les lumières colorées, la musique diffusée à un volume assourdissant et l’atmosphère de liberté qui y régnait formaient un univers à part. C’était là que se nouaient les amitiés, les premières histoires sentimentales et les aventures de vacances. Les slows occupaient une place particulière. Ils permettaient aux garçons et aux filles de se rapprocher dans une intimité que la vie quotidienne n’autorisait pas toujours. C’est dans l’un de ces lieux que je rencontrai Patricia. Nous avons dansé ensemble et, presque immédiatement, quelque chose sembla nous rapprocher. Pour le garçon timide et maladroit que j’étais alors, cette attention inattendue avait quelque chose de grisant. Patricia était une Anglaise d’origine belge qui parlait français. Je connaissais vaguement sa jeune sœur, mais Patricia appartenait à un monde qui me paraissait beaucoup plus adulte. À quatorze ans, je me sentais encore un enfant ; à dix-huit ans, elle incarnait à mes yeux l’aventure, l’assurance et le mystère.
Le lendemain, nous sommes allés au cinéma. Dans l’après-midi, il n’y avait pratiquement que nous dans la salle. Nous regardions à peine le film tant nous étions absorbés l’un par l’autre. Cette proximité prit rapidement une tournure plus intime. Plus tard, elle me proposa d’aller chez elle. Tout à coup, alors que je ne m’y attendais pas, il me sembla que tous les fantasmes qu’un adolescent nourrit depuis plusieurs années devenaient accessibles. Patricia paraissait parfaitement à l’aise, sans gêne ni hésitation. Pour ma part, malgré le désir et la curiosité, je me trouvais dans un état de confusion que je ne comprenais pas encore. Nous sommes restés longtemps dans sa chambre. Sur le moment, je croyais vivre une aventure exceptionnelle, quelque chose dont la plupart des garçons de mon âge auraient rêvé. Pourtant, derrière l’excitation, une autre émotion était déjà présente, plus difficile à identifier. Je n’avais ni le recul ni la maturité nécessaires pour la comprendre. Je devais bientôt repartir en France et nous n’eûmes pas d’autre après-midi semblable. Durant l’année qui suivit, Patricia m’envoya une lettre qui me mit profondément mal à l’aise. Je ne saurais dire aujourd’hui pourquoi. Peut-être parce qu’elle donnait à cette histoire une réalité que je préférais ne pas regarder en face.
L’été suivant, lorsque je retournai à Hastings, car j’aimais cet endroit où j’apprenais l’anglais et où je découvrais une certaine indépendance, je ne souhaitai pas la revoir. Pourtant, elle me faisait parvenir des messages par l’intermédiaire d’amis communs. J’évitais soigneusement toute rencontre.Avec le recul, ce refus me paraît révélateur. À l’époque, je ne savais pas l’expliquer. Je me contentais de fuir une situation qui me mettait mal à l’aise. Ce n’est que beaucoup plus tard que j’ai commencé à comprendre ce qui s’était joué en moi. En réalité, il me fallut plus de quatre années avant de retrouver une relation sentimentale suffisamment sereine pour pouvoir faire l’amour. Cette longue période de blocage m’a souvent interrogé. Car, en apparence, j’avais été consentant. Je n’avais subi ni contrainte ni violence. Pourtant, quelque chose en moi avait vécu cette expérience autrement.
Aujourd’hui encore, lorsque j’y repense, il me semble qu’une part très profonde de ma sensibilité s’est sentie envahie. Le mot est sans doute excessif pour certains, mais il correspond à mon ressenti : malgré mon consentement, je me suis senti violé quelque part au fond de moi-même. C’est pour cette raison que ce souvenir demeure douloureux. Non pas à cause des faits eux-mêmes, mais à cause du trouble qu’ils ont laissé derrière eux. Pendant longtemps, je n’ai pas compris pourquoi cette histoire, que beaucoup auraient considérée comme une chance ou une initiation précoce, avait produit chez moi l’effet inverse. Ce n’est qu’avec les années que j’ai accepté l’idée qu’un être humain peut désirer quelque chose sans être pour autant prêt à le vivre, et que les blessures les plus profondes ne sont pas toujours celles que les autres voient.
