Les frères Teutch, Joe et John, me ramenèrent aux États-Unis. Nous traversâmes durant toute une nuit le désert de Sonora dans leur vieux minivan brinquebalant. Sitôt le soleil disparu, la température avait chuté avec une rapidité surprenante. Sous la lumière d’une lune éclatante, les pierres fendillées témoignaient des écarts extrêmes qui règnent dans ces régions arides, où la chaleur du jour succède au froid de la nuit. À la frontière, les douaniers examinèrent les voyageurs avec cette méfiance propre aux passages entre le Mexique et les États-Unis. Mon visa étant en règle, les formalités furent rapidement terminées.

Joe et John vivaient à Austin où ils poursuivaient leurs études universitaires. La capitale du Texas étonnait déjà par son caractère particulier. Loin des immenses ranchs et des villes de cow-boys qui ont fait la réputation de l’État, Austin apparaissait comme une cité de fonctionnaires, d’étudiants et de musiciens. La rivière Colorado y forme une suite de lacs qui apportent un peu de fraîcheur à cette partie centrale du Texas. Pourtant, les deux frères venaient d’un tout autre univers. Leur famille habitait Amarillo, à plus de huit cents kilomètres vers le nord-ouest, au cœur des immenses Hautes Plaines. Là-bas, les routes traversent pendant des centaines de kilomètres un océan d’herbe, de parcs d’engraissement et de clôtures de fil barbelé. Tout y rappelle l’élevage du bétail. Le père des deux frères était d’ailleurs le banquier du syndicat des emballeurs de viande. Dans cette région, le bœuf est bien davantage qu’une industrie : il constitue une véritable culture. Un restaurant est devenu célèbre pour proposer un steak gigantesque, offert à quiconque parvient à le terminer entièrement. Les portraits des rares vainqueurs couvrent les murs depuis plusieurs décennies, preuve que peu d’hommes sont venus à bout d’un pareil repas.

Quelques jours après mon arrivée, je trouvai une place de serveur au Old Pecan Street Café, un établissement qui se prétendait français mais servait surtout une cuisine américaine vaguement agrémentée de noms européens. Mon premier salaire me permit de louer, non pas une simple chambre, mais un minuscule appartement dans un quartier industriel voisin du Boogaloo Warehouse, une vaste salle de concerts installée dans un ancien entrepôt. Le logement était dans un état lamentable. Les murs portaient les traces de plusieurs occupants, les installations fonctionnaient à peine et le mobilier semblait avoir été abandonné depuis longtemps. Pourtant, cet endroit représentait pour moi une véritable indépendance. Je m’y installai avec bonheur. C’est là que je repris goût à la création artistique. Je me remis à peindre, puis à réaliser de petites sculptures en papier mâché, occupant mes soirées à imaginer des formes nouvelles tandis que la chaleur humide d’Austin envahissait encore les pièces longtemps après le coucher du soleil.

Ce n’est qu’un peu plus tard que Joe me proposa de former un groupe de musique. Il étudiait la guitare, le violon et s’intéressait avec passion aux modes orientaux, notamment aux anciennes gammes syriennes qu’il cherchait à adapter à la guitare électrique. Je ne savais pratiquement pas jouer. Deux accords mexicains appris à Cholula constituaient toute mon expérience musicale. Cela ne le découragea nullement. Selon lui, une basse me suffirait. Je consacrai donc l’intégralité de ma paie à l’achat d’une Fender Jazz Bass noire.`

Le groupe reçut le nom d’Overland Barbwire. Joe l’avait choisi en souvenir des immenses territoires de son enfance. Dans l’ouest du Texas, les clôtures de fil barbelé ne servent pas seulement à retenir le bétail ; elles marquent la limite sacrée de la propriété privée. Franchir l’une d’elles sans autorisation revient à s’exposer à une réaction immédiate de son propriétaire, parfois armé d’un fusil. Ces kilomètres de barbelés qui découpent les plaines jusqu’à l’horizon symbolisaient pour Joe tout un monde de solitude, de liberté et de méfiance. Ce nom nous parut résumer parfaitement l’esprit rude des paysages dont il était issu.

Nos répétitions occupèrent bientôt une grande partie de nos journées. Dick, malgré les deux phalanges qu’il avait perdues en travaillant dans un ranch, tirait de sa guitare des accords solides auxquels son médiator donnait une étonnante précision. Joe, lui, cherchait des harmonies inhabituelles. Les longues gammes phrygiennes, empruntées aux musiques du Proche-Orient, servaient de base à presque toutes nos improvisations. Quant à moi, je découvrais lentement les possibilités de cette longue Fender Jazz Bass dont je ne connaissais encore que quelques positions sur le manche. Nous ne possédions pas de batteur ; notre musique avançait pourtant avec une étrange cohérence, oscillant entre le rock psychédélique et les mélodies orientales.

Grâce à quelques connaissances de Joe, nous obtînmes l’autorisation de jouer un après-midi dans un Ice Cream Parlor décoré de fresques fluorescentes que révélaient les lampes à lumière noire. Son frère Tucker était venu nous écouter avec son épouse Martha. Nous avions eu la mauvaise idée d’avaler du LSD avant le concert. Après une vingtaine de minutes d’une improvisation qui nous paraissait magnifique, le propriétaire nous demanda très calmement de cesser ce vacarme qui faisait fuir sa clientèle. Nous étions si profondément absorbés par notre musique que nous ne comprîmes pas immédiatement les raisons de son intervention. C’est ce jour-là que Joe lança une idée qui allait changer la suite de notre voyage.

— Pourquoi ne pas partir à San Francisco ?

Depuis longtemps je lui parlais de cette ville où étaient nés tant de groupes qui avaient marqué la musique américaine. Pour lui, San Francisco représentait une sorte de terre promise. Si Austin était une ville universitaire ouverte aux expériences musicales, San Francisco demeurait la capitale spirituelle de toute une génération de musiciens. Nous décidâmes donc de prendre la route vers l’ouest. Le voyage représentait près de trois mille kilomètres. Nous quittâmes les collines verdoyantes du centre du Texas pour retrouver les immenses plaines sèches qui s’étendent jusqu’à El Paso. Plus nous avancions vers l’ouest, plus les clôtures de fil barbelé devenaient nombreuses. Elles découpaient le paysage en rectangles infinis où paissaient des milliers de têtes de bétail. C’était le véritable pays de Joe, celui dont il parlait avec une fierté mêlée de nostalgie.

À El Paso, nous retrouvâmes un ami de Dick qui jouait du piano électrique dans un bar fréquenté par les routiers et les ouvriers de la frontière. Joe espérait le convaincre de rejoindre Overland Barbwire. Après nous avoir écoutés, il déclara avec franchise que nous jouions encore beaucoup trop faux pour envisager une telle aventure. Nous passâmes néanmoins une agréable soirée avant de reprendre la route dès le lendemain matin.

Une journée de route plus tard, un poste de contrôle situé à la limite du Texas et du Nouveau-Mexique nous réserva un moment d’inquiétude. Les rangers affirmèrent reconnaître l’odeur de la marijuana dans notre vieux minivan. Joe protesta avec une conviction remarquable. Après une fouille rapide et quelques questions supplémentaires, les agents finirent par nous laisser repartir. Nous reprîmes la route en silence, heureux d’avoir évité un sérieux contretemps.
En traversant le Nouveau-Mexique, nous rencontrons une jeune femme amérindienne qui voyageait avec sa grosse moto. Elle appartenait aux Banditos, l’un des grands clubs de motards de l’Ouest américain. Sous son apparence résolue, elle se révéla d’une étonnante douceur. Pendant plusieurs dizaines de kilomètres, elle nous raconta les longues routes du désert, les rassemblements de motards et la solidarité qui régnait entre eux lorsque l’on traversait ces régions presque inhabitées. Puis nos itinéraires se séparèrent, et elle reprit sa machine dans un nuage de poussière rouge.

Les paysages changèrent encore lorsque nous pénétrâmes dans le Nevada. Les montagnes devenaient plus minérales, les vallées plus larges et les villages de plus en plus rares. Le désert semblait s’étendre sans fin sous un ciel d’une pureté extraordinaire. Nous fîmes halte à Needles pour refaire le plein d’essence. Pendant que Joe et moi étudiions la carte routière devant la pompe, un homme âgé, vêtu avec une élégance discrète, s’approcha de nous. Il posa simplement son index sur la carte en déclarant : « C’est ici. » Puis il retourna tranquillement vers une Chevrolet Chevelle où une femme l’attendait. Joe me regarda aussitôt avec un sourire.

— Tu sais qui c’est ? C’est Groucho Marx.

La voiture demeura plusieurs minutes devant la station en attendant son tour. Nous eûmes ainsi le temps d’observer celui qui avait fait rire plusieurs générations de spectateurs. Cette rencontre inattendue, au milieu du désert, avait quelque chose d’irréel.

Enfin, après plusieurs jours de route, les premières collines dominant la baie apparurent à l’horizon. San Francisco se dévoila progressivement, enveloppée de cette lumière si particulière que le Pacifique réfléchit jusque dans les rues. Pour Joe, c’était la découverte d’une ville presque légendaire ; pour moi, c’était un retour vers un univers que je connaissais déjà et où vivaient plusieurs de mes amis. Nous arrivâmes sans argent, fatigués, mais persuadés qu’une nouvelle vie commençait. Les premiers jours furent pourtant difficiles. Quelques connaissances nous offrirent un canapé pour une nuit, puis nous expliquèrent avec embarras qu’elles ne pouvaient nous héberger davantage. Notre situation semblait précaire lorsqu’une rencontre inattendue changea de nouveau le cours des choses. Deux jeunes passionnés de musique, impressionnés d’apprendre que je connaissais plusieurs membres des Charlatans de San Francisco, nous proposèrent de nous installer dans une grande maison de la banlieue est, non loin d’Oakland. Nous pouvions y vivre et y répéter aussi longtemps que nous le souhaiterions.

La maison se trouvait exactement dans l’axe de la piste principale de l’aéroport d’Oakland. Chaque matin, avant même le lever du soleil, le premier avion passait si bas au-dessus du toit que les vitres tremblaient et que l’on croyait un instant le voir s’écraser sur la maison. Nous pouvions cependant pousser nos amplificateurs au maximum sans déranger le voisinage. Les journées s’écoulaient entre les répétitions, les discussions musicales et les rêves d’une carrière qui nous paraissait désormais à portée de main. Pourtant, au fond de moi, je sentais déjà que cette existence n’était pas celle que je recherchais. Très vite, le besoin de retrouver Santa Cruz, l’océan et mes amis surfeurs devint plus fort que tout le reste.