Il semble qu’une énigmatique conspiration numérique, en l’occurrence celle du chiffre douze, ne cesse de jalonner mon existence d’événements singuliers. J’étais revenu des vastes contrées américaines depuis quelque temps déjà, et c’est lors d’une matinée pluvieuse du mois d’avril que je me rendis, armé de quelques économies et d’un espoir aussi prudent que tenace, à l’hôtel de la Marquise de Brinvilliers, situé 12, rue Charles V, dans ce Marais parisien où le passé semble suspendu à chaque pierre.
Là, dans un studio à hauts plafonds, anciennement affecté à l’intendance ecclésiastique et aujourd’hui mis à la location par un intermédiaire au regard sceptique, je fis la rencontre de plusieurs aspirants locataires, parmi lesquels figurait un couple de comptables aux traits orientaux, courtois et discrets. Devant l’évidence de leur stabilité financière et mon absence de feuille de paie — sésame tant prisé dans la capitale — je crus bon d’annoncer à l’agente de location mon infortune. Mais celle-ci, avec un sourire en coin, me fit remarquer que les propriétaires ne souhaitaient guère « des gens comme ça ». Je compris, non sans un léger frisson, que le préjugé s’était penché en ma faveur. Ainsi, avec ma physionomie avenante, quelques documents aux origines douteuses, et l’aide involontaire d’une discrimination latente, je fus désigné comme le prochain occupant de ce lieu singulier. Ce lieu, tenez-vous bien, appartenait en réalité au Saint-Siège, et plus précisément aux Pères Oblats, qui y entretenaient une chapelle sous les combles.
C’est là que je fis la connaissance de Jean-Luc Moulène, personnage singulier s’il en fut, lequel résidait dans les étages supérieurs, près des toits où les vents de l’histoire semblaient souffler avec insistance. Artiste de son état, Moulène me révéla que l’ensemble des locataires de l’immeuble étaient, à l’exception des prêtres, des créateurs : peintres, poètes, plasticiens. De la cour intérieure s’élevaient, certaines fins d’après-midi, des voix étranges : celles de guides conduisant des groupes de visiteurs à travers l’histoire sulfureuse du lieu, relatant les sombres heures de l’affaire des poisons, et s’extasiant devant l’escalier monumental, chef-d’œuvre de l’architecture de Louis XIV.
C’est au sein de cette atmosphère féconde que je rencontrai Christine, future compagne de mes jours, lors d’une lecture poétique à la librairie américaine Village Voice, sise rue Princesse, dans le noble quartier de Saint-Germain-des-Prés. Nous étions alors au commencement d’un temps nouveau : François Mitterrand venait tout juste d’être élu à la présidence de la République, événement longtemps espéré par une…
