J’étais en classe de cinquième au lycée Janson-de-Sailly lorsque, pour une raison que je ne m’explique toujours pas, peut-être un désir précoce d’indépendance, je demandai à mes parents d’aller en pension. Ils m’inscrivirent à l’école Gerson, rue de la Pompe, non loin du lycée. L’établissement proposait un internat tout en laissant les élèves suivre leurs cours à l’extérieur. Chaque matin, j’allais au lycée et je revenais le soir pour les repas, les études surveillées et la nuit au dortoir.

C’était une école catholique dirigée par des pères jésuites en soutane, chargés d’inculquer à de jeunes garçons la discipline et la religion. L’établissement accueillait cependant des élèves de toutes confessions, y compris des juifs et des protestants. Les internes chrétiens étaient tenus d’assister chaque matin à une courte messe à la chapelle avant le petit déjeuner. Comme les hormones commençaient à me travailler, je ne pouvais m’empêcher d’avoir, pendant ces offices, des pensées qui n’avaient rien de religieux.

Notre directeur des études était un homme corpulent, aux cheveux rares et gras, aux lèvres minces, dont le visage reflétait à la fois la sévérité et une certaine perversité. Cette dernière se manifestait surtout lors des confessions obligatoires. Il revenait sans cesse sur les « mauvaises pensées » que nous pouvions avoir. Nous comprenions très bien ce qu’il cherchait à savoir lorsqu’il nous attirait contre lui. Son odeur de linge mal lavé nous soulevait le cœur, et nous fermions les yeux pour éviter de voir les gros poils noirs qui dépassaient de ses narines. Entre élèves, nous parlions ensuite de ces séances avec dégoût, en nous félicitant de ne jamais lui avoir révélé quoi que ce soit de personnel. Aujourd’hui, on qualifierait sans doute certains de ces comportements de pédophilie. À l’époque, ils étaient couverts par le mystère et l’autorité de la religion, et il ne nous serait jamais venu à l’esprit d’en parler à nos parents.

Le maître d’internat était un laïc qui nous observait souvent d’une manière étrange, bien qu’il n’ait jamais eu de geste déplacé. Le dortoir était constitué de minuscules box individuels. Chaque matin, nous nous lavions à l’eau froide dans une salle commune, et nous n’avions droit qu’à une seule douche chaude par semaine, ce qui représentait pour nous un véritable événement.

Un jour, le garçon du box voisin me lança un savon par-dessus la cloison qui séparait les douches. Je passai la tête au-dessus de la séparation pour voir qui était l’auteur de la plaisanterie. Le maître d’internat fondit aussitôt sur moi comme si j’avais commis un sacrilège. Après avoir écouté mes explications, il me fixa longuement de ses yeux singuliers avant de conclure qu’il me croyait et qu’il me faisait confiance.

Une autre fois, après une fouille des box au cours de laquelle on avait découvert des magazines féminins, je dus expliquer que les exemplaires trouvés en ma possession étaient destinés aux personnes âgées que je visitais dans le cadre de la conférence Saint-Vincent-de-Paul. C’était vrai. Mais ce n’était pas toute la vérité : le soir, je les utilisais aussi pour alimenter les fantasmes de mon adolescence devant les publicités de gaines et de soutiens-gorge.

Malgré tout, la vie à l’internat comportait de bons moments. Après le déjeuner, nous passions l’heure d’étude à jouer frénétiquement au bridge avant de retourner au lycée. C’était plus pratique que de rester externe, ce qui m’aurait obligé à effectuer plusieurs changements de métro pour rejoindre le petit lycée de l’avenue Georges-Mandel. En revenant des cours, nous devions patienter dans la cour, mais une petite boutique nous permettait d’acheter des bonbons et des biscuits. Ces modestes plaisirs rendaient le reste plus supportable.

Je ne sais pas combien de temps je serais resté à Gerson si l’affaire du catéchisme n’était pas survenue. Ce jour-là, le père qui faisait le cours évoquait la charité selon saint Vincent de Paul. Il cita une phrase affirmant qu’il vaudrait mieux attacher une pierre au cou de certaines personnes et les jeter dans un puits plutôt que de les laisser agir sans charité. Sans réfléchir, je lançai à haute voix :

— Eh bien, ce n’est pas très charitable !

La classe éclata de rire. Le maître d’études, lui, entra dans une colère noire.

— Vous êtes excommunié ! hurla-t-il. Personne ne doit plus lui parler. Il est mort !

Les rires cessèrent aussitôt.

Plus tard, le prêtre me convoqua dans le petit bureau situé au fond de la salle pour poursuivre ses remontrances. L’entretien se termina par une remarque étrange et déplacée, dans laquelle il semblait insinuer que, de toute façon, je n’étais pas particulièrement beau garçon.

Je quittai définitivement Gerson trois semaines plus tard. Une nuit de pluie, avec quelques camarades, nous étions montés sur le toit de l’internat. Nous avions trouvé une planche inclinée qui nous servait de toboggan improvisé. L’expérience se termina mal : je chutai et me retrouvai avec le pied cassé, tordu à angle droit dans une fracture spectaculaire. Le camarade qui m’accompagnait appela les secours. Après l’hôpital, je ne remis jamais les pieds dans cette école où l’on m’avait, prétendument, excommunié.