À mon retour des États-Unis, après ce long périple qui m’avait conduit des plages du Mexique aux immenses étendues du Texas, puis jusqu’à la Californie où une aventure malheureuse avait bien failli me conduire derrière les barreaux, je pris la résolution de donner enfin une direction sérieuse à mon existence. J’avais trouvé un grand studio à Suresnes, avenue de la Fontaine-du-Tertre, cette voie paisible qui longe les pentes du mont Valérien. Dominant la capitale, elle semblait suspendue entre ciel et terre. Depuis la vaste terrasse de trente-cinq mètres carrés qui prolongeait mon logement, Paris s’étendait comme une immense carte vivante dont les monuments se découpaient dans les brumes du matin. Derrière moi se dressait la masse imposante du mont Valérien, cette ancienne forteresse militaire entourée de puissantes murailles, de fossés profonds d’une dizaine de mètres et de vastes ouvrages défensifs où l’armée entretenait encore un impressionnant parcours du combattant. Ce voisinage donnait à l’endroit une atmosphère singulière où l’Histoire semblait veiller silencieusement sur la ville moderne.

Je m’inscrivis alors à la faculté de droit de Nanterre tout en suivant, presque simultanément, les cours de persan à l’École nationale des langues orientales, qui possédait alors une implantation à Asnières-sur-Seine. Les deux établissements étaient suffisamment proches pour que je puisse rejoindre l’un puis l’autre au guidon de ma fidèle Motobécane à la selle tigrée, traversant chaque jour les rues de la proche banlieue parisienne avec l’enthousiasme de celui qui croit encore que tous les chemins de la connaissance conduisent à l’aventure. Si je poursuivais des études de droit, mon véritable rêve demeurait ailleurs. Depuis plusieurs années déjà, je nourrissais une profonde fascination pour l’Iran. Elle ne venait pas seulement des récits de voyageurs ou de la splendeur de la Perse antique, mais surtout des nombreux Iraniens exilés que j’avais rencontrés en France. Tous évoquaient leur pays avec une émotion qui dépassait la simple nostalgie. À travers leurs récits de jardins, de montagnes, de poésie, de musique et de villes légendaires comme Ispahan ou Chiraz, ils avaient éveillé en moi un irrésistible désir de découvrir cette civilisation dont la culture semblait compter parmi les plus raffinées du monde. L’étude du persan n’était donc pas un simple exercice universitaire : elle représentait pour moi la première étape d’un voyage que j’espérais accomplir un jour.

À cette fascination s’ajoutait une circonstance plus personnelle. Je connaissais les enfants de Michel de Bourbon-Parme, dont la fortune était réputée provenir en partie des excellentes relations entretenues avec le régime du Chah d’Iran. Sans vraiment croire au destin, je laissais pourtant vagabonder mon imagination. Je me voyais déjà parcourir les palais de Téhéran, d’Ispahan ou de Chiraz, chevalet sous le bras, réalisant les portraits de l’aristocratie persane dans une atmosphère digne des peintres de cour européens. Ce rêve, aussi improbable fût-il, donnait une saveur particulière à chacune de mes leçons de persan, dont j’apprenais l’alphabet et les subtilités grammaticales avec une passion grandissante.

Parallèlement à mes études, je consacrais l’essentiel de mon temps libre à la peinture. Je m’étais procuré chez Sennelier un magnifique chevalet de bois ainsi que tout le matériel nécessaire à la peinture à l’huile. Mais je refusais les méthodes modernes. Je voulais retrouver les secrets des maîtres de la Renaissance. Je m’étais procuré les ouvrages de référence consacrés aux anciennes recettes des ateliers, notamment ceux de Jean Rudel Cinotti et d’autres historiens des techniques picturales, qui expliquaient avec une précision presque alchimique la préparation des toiles, des apprêts, des huiles, des médiums et des vernis employés par les grands peintres des XVe et XVIe siècles. Je tendais moi-même une toile très fine sur une toile plus épaisse avant de préparer longuement les enduits. Je broyais les pigments, mélangeais les huiles, laissais mûrir les préparations et respectais avec un soin presque religieux les recommandations des anciens traités, certains allant jusqu’à conseiller de réaliser certaines opérations pendant les nuits de pleine lune ou lors des grands orages, lorsque, disait-on, l’humidité et l’électricité de l’air favorisaient la qualité des préparations. Ce rituel me fascinait autant que la peinture elle-même, tant il donnait l’impression de participer à une tradition ininterrompue remontant aux ateliers de Léonard de Vinci ou de Titien.

Puis survint l’année 1979. Lorsque je me rendis à l’ambassade d’Iran, peu après le retour de l’ayatollah Rouhollah Khomeini en février et l’effondrement du régime impérial, je découvris un spectacle irréel. Les immenses salons étaient déserts. Je traversai seul ces vastes pièces couvertes de gigantesques tapis persans sans rencontrer le moindre fonctionnaire. Tout le personnel diplomatique avait quitté les lieux. En quelques semaines, la Révolution iranienne avait balayé le monde auquel je rêvais d’appartenir. Avec la proclamation de la République islamique, les perspectives qui avaient nourri mon imagination s’évanouirent comme un mirage. Les palais, les commandes de portraits, les relations avec l’ancienne aristocratie persane disparaissaient définitivement derrière les bouleversements de l’Histoire.

J’aurais pu poursuivre malgré tout mon chemin de peintre. J’avais consacré des mois à étudier les maîtres anciens, à tenter d’en retrouver les gestes et les secrets, espérant qu’un jour ma propre manière naîtrait de cette longue discipline. Peut-être aurais-je évolué vers le pop art, peut-être vers une forme d’art contemporain, nul ne le saura jamais. Mais une passion amoureuse vint bouleverser tous mes projets. Je venais d’obtenir mon DEUG de droit et, sous l’influence d’une jeune femme persuadée que seul l’argent assurait le bonheur, je renonçai peu à peu à mes pinceaux. Les costumes trois-pièces remplacèrent les blouses tachées de couleur ; les salles de marché succédèrent à l’atelier ; et c’est ainsi que, presque sans m’en apercevoir, je quittai le monde silencieux des artistes pour entrer dans celui, infiniment plus bruyant, de la Bourse de commerce.

La découverte de ce nouvel univers dissipa bien vite les illusions que je pouvais encore nourrir. Je croyais entrer dans un temple de la finance où l’intelligence, l’observation et la connaissance de l’économie guidaient les décisions des hommes. Je ne tardai pas à comprendre que je pénétrais plutôt dans une vaste salle de jeux dont les règles, infiniment plus complexes que celles d’un casino, produisaient pourtant les mêmes ravages. Les murs étaient couverts de tableaux, de graphiques et de cotations qui semblaient conférer à l’ensemble une apparence scientifique. Mais derrière cette façade de rigueur, je retrouvais les mêmes ressorts que dans les maisons de jeu : l’espérance, la peur, la cupidité et, surtout, l’illusion que le prochain coup serait le bon.

Le travail qui nous était demandé me mettait profondément mal à l’aise. Il fallait convaincre sans cesse de nouveaux clients d’investir leurs économies sur les marchés à terme des matières premières. Les conversations étaient presque toujours les mêmes. On montrait des graphiques couvrant plusieurs années, où les cours semblaient monter inexorablement malgré quelques fluctuations. À regarder ces courbes générales, l’investissement paraissait presque évident. Pourtant, ces tracés lisses cachaient une réalité beaucoup plus brutale. Entre deux points éloignés de plusieurs mois se succédaient d’innombrables soubresauts quotidiens, ces violentes dents de scie que les graphiques simplifiés faisaient disparaître. C’étaient précisément ces oscillations qui décidaient du sort des investisseurs.

Le principe paraissait séduisant. Grâce au système des dépôts de garantie, il suffisait souvent d’immobiliser environ dix pour cent de la valeur réelle d’un contrat pour prendre une position représentant dix fois cette somme. Le moindre mouvement favorable du marché permettait alors de réaliser un bénéfice considérable sur le capital engagé. Mais cette puissance jouait dans les deux sens. Si les cours évoluaient défavorablement, la perte était multipliée dans les mêmes proportions. Dès que le dépôt initial ne suffisait plus à couvrir le risque, le courtier adressait au client un appel de marge. Celui-ci devait immédiatement verser de nouvelles sommes afin de maintenir sa position ouverte. S’il ne pouvait répondre dans les délais, la position était liquidée d’office et les pertes devenaient définitives.

Les rares opérateurs expérimentés, ceux qui suivaient quotidiennement les marchés, comprenaient ce mécanisme et disposaient parfois des capitaux nécessaires pour faire face à plusieurs appels de marge successifs. Ils représentaient une minorité. La grande majorité de nos clients, en revanche, étaient des particuliers qui avaient investi les économies de toute une vie. Ils imaginaient effectuer un placement alors qu’ils entraient, souvent sans le comprendre pleinement, dans un système de spéculation à effet de levier où la moindre variation pouvait anéantir leur capital. Les gains des uns provenaient inévitablement des pertes des autres. À mesure que les semaines passaient, je voyais les comptes se vider, les appels téléphoniques devenir plus angoissés, puis le silence s’installer lorsque tout avait été perdu.

Je me souviens encore de certains vendeurs, excellents psychologues, qui savaient flatter les espérances de leurs interlocuteurs avec un talent presque théâtral. Ils répétaient inlassablement les mêmes arguments, comme les croupiers d’un grand casino annonçant que tel numéro n’était plus sorti depuis longtemps et qu’il avait donc toutes les chances d’apparaître au prochain tour de roulette. Je savais pourtant que cette logique était trompeuse. Les marchés n’avaient pas de mémoire, pas plus que la roulette. Chaque variation obéissait à des circonstances nouvelles, indépendantes des précédentes. Pourtant, l’espoir demeure toujours plus fort que la raison lorsque l’argent et les rêves d’une vie sont en jeu.

Plus les mois passaient, plus je me sentais étranger à ce métier. Je n’étais pas fait pour vendre des espérances dont je connaissais les limites. Moi qui, quelques semaines auparavant, préparais patiemment les couleurs des peintres de la Renaissance dans le silence de mon atelier, je passais désormais mes journées à observer des chiffres qui montaient et descendaient avec une indifférence absolue au destin des hommes. Chaque soir, en quittant la Bourse de commerce, j’avais le sentiment de m’éloigner un peu plus de celui que j’avais voulu devenir.