Il est des รชtres dont lโempreinte, bien que disparus de notre quotidien, persiste en nos pensรฉes comme un phare dans la brume. Ces absents, loin dโavoir รฉtรฉ effacรฉs par le temps, demeurent en sentinelles silencieuses, scrutant, semble-t-il, chacune de nos dรฉcisions. Tel un regard spectral, leur mรฉmoire continue dโexercer son influence sur notre jugement, nos espรฉrances et parfois mรชme nos regrets. C’est une sorte de petit pรจre, expression affectueuse avec laquelle les paysans de la littรฉrature russe, appeler ceux qu’ils aimait bien.
Jean-Noรซl Flammarion l’ami dont lโombre plane encore sur le thรฉรขtre de mes souvenirs, fut de ceux-lร . Cโest ร la fin de mon cycle secondaire, dans les austรจres murs du lycรฉe Janson-de-Sailly, que je le rencontrai. Un garรงon ร la large silhouette, au port rรฉservรฉ, fils dโune illustre dynastie dโรฉditeurs โ et moi, simple rejeton dโun diplomate reconverti dans lโindustri รฉlectro-mรฉcanique . Le hasard, aidรฉ dโun petit arrangement ministรฉriel, nous avait placรฉs cรดte ร cรดte, au cลur dโune classe de Terminale B. Notre amitiรฉ, telle une rรฉaction chimique entre deux รฉlรฉments inattendus, sโenflamma avec la promptitude des alliances nรฉcessaires. Nous partagions un mรชme statut de ยซย pistonnรฉsย ยป, ce qui, dans ce milieu codifiรฉ, faisait de nous des anomalies. Mais ces anomalies รฉtaient propices ร la complicitรฉ. Nous raillions les grands noms du lycรฉe โfiers de leurs voitures anglaises et de leurs vestes taillรฉes chez Renoma, tandis que nous cultivions des goรปts plus subversifs : la prose d’Albert Cohen, la gouache appliquรฉe ร minuit dans une mansarde de Neuilly, les douceurs interdites du cannabis.
Oui, quโon ne sโy trompe pas. Il ne sโagissait pas dโune amitiรฉ faite de convenances ou de devoir. Nous partagions le rรชve โ cette douce folie juvรฉnile โ de quitter la terre ferme pour plonger dans les eaux profondes de lโart, de la littรฉrature et peut-รชtre mรชme de la cรฉlรฉbritรฉ. Jean-Noรซl, ce compagnon dโidรฉaux, admirait Arthur Miller comme dโautres vรฉnรฉraient Galilรฉe. Il rรชvait dโรฉcriture, comme moi je rรชvais de peindre le monde avec mes couleurs intรฉrieures. Et pourtant, comme dans toute trajectoire, nos orbites finirent par diverger. Lui, le sรฉrieux, emprunta la voie droite de la librairie fondรฉe ร son nom, avec compagne bien nรฉe et respectabilitรฉ bourgeoise. Moi, lโaventurier, je choisis la tangente, le rรชve amรฉricain, le prรฉcipice de la faillite. Un soir de pluie, bien des annรฉes aprรจs, il rรฉapparut, silhouette affaiblie, voix incertaine. Nous avons bu comme autrefois, รฉvoquรฉ le passรฉ, ressassรฉ des souvenirs qui ne sโimbriquaient plus parfaitement. Comme deux piรจces dโun puzzle dรฉsormais mal taillรฉes. Ce soir-lร , dans un bar anonyme, jโai compris : le lien nโรฉtait plus que vestige. Pourtant, mรชme lorsque la mer de la vie nous sรฉpare, certaines ancres demeurent fixรฉes au fond. Depuis lors, ร chaque dรฉcision, chaque dรฉtour, jโinterroge ce fantรดme bienveillant : ยซ Que penserait Jean-Noรซl ? ยป Non pour mโy conformer, mais parce que son regard, bien quโabsent, me suit comme celui de ces portraits anciens qui, accrochรฉs ร la proue de quelque navire de lรฉgende, semblent toujours vous fixer. Cโest peut-รชtre cela, le vรฉritable hรฉritage de lโamitiรฉ : non lโรฉchange quotidien, mais la permanence dโun regard, silencieux et intรฉrieur, dont lโinfluence perdure comme la mรฉmoire dโun capitaine dans les profondeurs du Nautilus


