Après les évènements de 1968, Paris avait ce goût d’éternité insouciante que seules les villes blessées savent offrir lorsqu’elles se relèvent. C’était une fête, comme l’avait écrit Hemingway, mais une fête à la française : plus désinvolte, plus enfumée, plus sensuelle. Des essaims de jeunes gens en quête d’absolu, ex-minets désœuvrés du Drugstore devenu temple profane, flottaient en jeans pattes d’eph’ et colliers de perles autour des brumes vertes du cannabis. Le monde leur semblait enfin à portée de main – ou du moins à portée de joint. J’étais alors étudiant en histoire à la Sorbonne, Paris IV. J’habitais chez Lucia Lyon, ma petite amie, au 36 rue de Passy. […] L’année universitaire s’achevait, mes parents n’avaient prévu pour l’été que leur éternel pèlerinage en Gascogne, chez ma grand-mère. J’avais dit que je cherchais du travail. Un matin, Inès me souffla que sa mère cherchait quelqu’un de confiance pour s’occuper de sa bibliothèque. Le lendemain, elle me réveilla vers dix heures pour me dire que la princesse m’attendait. Je me rendis rue de Franqueville où je rencontrai Son Altesse la princesse Yolande de Bourbon-Parme. Elle me proposa d’inventorier la bibliothèque de Crespières et me confia aussitôt la mission. J’étais aux anges. Pour la première fois, j’allais vivre un été d’aventure, d’histoire et de solitude, dans un château.

Le château de Crespières – ancien relais de chasse de Louis XIV, à vingt kilomètres de Versailles – m’attendait. J’y habiterais seul. Les gardiens, un vieux couple au regard paisible, m’apporteraient provisions et bois de chauffage. Je devais maintenir un feu continu dans la grande cheminée du salon. Le château me parut magnifique mais triste. Le domaine était ceint d’un vieux mur de pierre et un lac rectangulaire dormait devant le bâtiment principal. Je me mis au travail dès mon arrivée. La bibliothèque s’avéra plus modeste que je ne l’avais imaginée. Ignace, le gardien, m’accueillit d’un air distrait. Je passais mes journées à sécher, nettoyer et inventorier les ouvrages. Le soir, je consignais leurs titres dans un cahier puis je descendais dans la cuisine préparer un repas et fumer un joint. Les jours passaient ainsi, rythmés par les livres et la solitude. Un week-end, Jean-Marc et Marie-Ange vinrent me rendre visite. Puis je découvris derrière une étagère un mécanisme ouvrant sur un escalier en colimaçon menant à une cave voûtée remplie de rouleaux, de cartes et de manuscrits de généalogie. Ignace me parla également d’un tunnel muré reliant Crespières au château Rothschild.

Une nuit, alors que je lisais un James Hadley Chase, une petite faim me poussa vers la cuisine. Les oies de Marcel criaient sous la lune pleine. Je traversai la maison pour jeter un dernier coup d’œil à la bibliothèque. Là, sur une étagère que je pensais avoir vidée, un volume attira mon regard. Sur la tranche, on lisait simplement : « De la Philosophie ». Il était manuscrit, paginé à la main, divisé en trois sections datées de trois siècles distincts à partir de 1475. Le premier traité détaillait la fabrication de la pierre philosophale, le deuxième une étude démonologique, le troisième un ensemble d’éphémérides astrologiques. C’est alors que les choses commencèrent à changer. Peu avant mon départ, Inès vint passer un week-end. En manipulant une carabine chargée laissée par Éric, je faillis l’abattre. La balle traversa la hotte en verre des fourneaux. Ignace prétendit avoir laissé la cartouche à dessein. Je rentrai ensuite chez mes parents avec ce livre sous le bras.

Avec Marc Régnier et Jean-Marc Landau, nous tentâmes d’appliquer les recettes alchimiques. Les prières obligatoires nous rebutèrent ; nous essayâmes alors un rituel démonologique pour gagner aux jeux. Ce fut un échec. Les drogues nous entouraient comme un brouillard. Landau expérimenta la perfectine et Lucia partit chez ses parents. Je sombrai peu à peu. Je cachai le livre dans une armoire d’un vieux bureau avenue de l’Opéra. Lucia revint puis nous partîmes vers Biarritz dans sa coccinelle orange. Malgré le soleil et les surfeurs, les disputes devinrent fréquentes. Un soir, nous prîmes en stop deux hippies qui parlèrent de messes noires. De retour à Paris, Lucia me quitta définitivement. J’achetai un billet pour Los Angeles. Avant mon départ, elle me confia qu’elle avait toujours rêvé d’un enfant de moi, mais qu’elle avait désormais peur.

Trois ans plus tard, je revins en bonne santé. Chez les Rovinski, je retrouvai Olivier, Dominique et, soudain, Inès. Amaigrie, méconnaissable, elle m’annonça qu’elle partait pour Londres sur la piste du livre. Deux jours plus tard, Marc Régnier m’apprit sa mort, survenue le lendemain de son arrivée. Avait-elle retrouvé le livre ? Je ne le saurai jamais. Nous avions pourtant tous lu cette phrase inscrite sur la première page du manuscrit : « Que celui qui s’engage dans la recherche de la pierre philosophale sache qu’il risque la ruine, la folie ou la mort. » Et pourtant nous avons continué. Avec le recul, je vis la ruine s’insinuer dans nos existences. Les amis s’éloignèrent. Jean-Marc fut interné. Fabrice mourut dans un accident de voiture. Quant à moi, je commençai à faire d’étranges rêves et à croire que le livre m’avait choisi. Peu à peu, cette idée me rongea. Je crois que c’est cela, le secret de la pierre philosophale : ce n’est pas une substance, mais une question posée à l’âme. Une épreuve. Un poison lent. Elle ne transforme pas le plomb en or, mais l’homme en ruine. Et moi, je l’ai appris trop tard.e la Princesse