À l’est de Puebla, sur les hauts plateaux du Mexique, là où l’air paraît avoir été lavé par les vents du ciel, s’étendait l’Universidad de las Américas. Construite non loin de Cholula, l’antique cité des pyramides, cette université américaine transplantée en terre mexicaine attirait une jeunesse venue de tout le continent. On y rencontrait des étudiants des États-Unis, du Canada, du Chili, du Pérou ou d’Argentine, auxquels se mêlaient les enfants de quelques grandes familles mexicaines. Les cours étaient officiellement bilingues ; dans la réalité, l’établissement ressemblait davantage à une enclave nord-américaine où de jeunes gens fortunés venaient chercher l’aventure sous un ciel exotique. J’arrivai là après plusieurs semaines d’errance à travers le Mexique. Le spectacle qui s’offrit à moi me frappa immédiatement. Le plateau semblait se prolonger jusqu’aux confins du monde. À plus de deux mille mètres d’altitude, l’air possédait une transparence extraordinaire. D’immenses nuages blancs dérivaient lentement dans un ciel d’une profondeur presque irréelle. Au loin dominait le Popocatepetl, le grand volcan du Mexique, dont le cône enneigé se détachait sur l’horizon avec une majesté tranquille. Parfois, une légère fumée s’élevait de son sommet, rappelant que cette montagne n’était pas morte mais simplement assoupie.
Le climat me convenait admirablement. J’avais maigri, j’étais en pleine forme et retrouvais une énergie que je croyais perdue. Chaque matin, accompagné d’Eva, la grande chienne noire de Teresa, je parcourais les chemins qui entouraient Cholula. L’animal semblait avoir adopté la mission de veiller sur moi. Dès que je quittais la maison, elle apparaissait comme par enchantement et prenait sa place à mes côtés. Les habitants du village nous regardaient souvent avec curiosité. Eva était impressionnante. Sa robe noire luisait sous le soleil des hauts plateaux et sa démarche assurée lui donnait l’allure d’un jaguar apprivoisé. Les enfants s’écartaient sur son passage ; les vieillards la suivaient du regard ; les paysans souriaient en voyant cet étrange étranger accompagné d’un tel compagnon. Je passais ainsi de longues heures à découvrir Cholula. La ville était beaucoup plus modeste que sa réputation historique ne l’aurait laissé croire. Ses rues étroites formaient un dédale tranquille de maisons basses aux façades colorées. Les marchands ambulants poussaient leurs charrettes dans la poussière tandis que les cloches des nombreuses églises rythmaient la journée. Partout flottaient les odeurs mêlées des tortillas chaudes, des fruits mûrs et de la terre volcanique chauffée par le soleil.
Au-dessus de tout cela se dressait la grande pyramide. Les habitants vivaient à son ombre depuis des siècles et semblaient ne plus lui accorder la moindre attention. Pourtant, sous cette colline artificielle reposait l’un des monuments les plus anciens du continent. Souvent, je m’asseyais sur un muret pour contempler à la fois la pyramide et le Popocatepetl. Entre ces deux géants, l’un bâti par les hommes, l’autre par les forces de la nature, se déroulait la vie simple de Cholula. Grâce à mon anglais presque parfait, beaucoup me prenaient pour un Américain. Cette confusion me fut rapidement utile. Les premiers étudiants arrivés sur le campus n’avaient qu’une obsession : découvrir la légendaire marijuana mexicaine dont ils avaient tant entendu parler au nord de la frontière. Mon existence de voyageur m’avait appris le langage de la rue et mon espagnol progressait chaque jour. Il ne me fallut pas longtemps pour identifier un garçon d’une quinzaine d’années capable de fournir ce que tout le monde recherchait.
Un étudiant américain à la barbe impressionnante me remit vingt dollars. Le lendemain, le jeune intermédiaire revint avec une quantité d’herbe si considérable que j’en demeurai stupéfait. C’était le fameux Bleu du Popo. Cette variété poussait sur les pentes du Popocatepetl et possédait une couleur étrange, d’un vert profond tirant vers le bleu. Dans certaines langues indigènes de la région, le même mot servait d’ailleurs à désigner ces deux couleurs. Lorsque le barbu découvrit son trésor, il fut si heureux qu’il m’en abandonna spontanément la moitié. À partir de ce jour, ma réputation connut une ascension fulgurante. Je vivais alors dans un état de liberté presque absolue. Les journées s’écoulaient entre les promenades, les rencontres et les découvertes. Je fréquentais les bains de vapeur municipaux où les familles modestes venaient se laver. Pour quelques pesos seulement, un vieux masseur d’origine turque remettait les corps en état avec une habileté remarquable. Il faisait craquer les articulations avec la précision d’un mécanicien et travaillait les muscles avec un savon parfumé dont l’odeur persistait longtemps sur la peau. Jamais je ne m’étais senti aussi bien dans mon corps.
Lorsque Teresa revint, accompagnée de sa mère, de sa cousine et de son jeune frère, la maison se retrouva soudain pleine à craquer. On m’installa sur un canapé au rez-de-chaussée et chacun s’efforça de me faire comprendre avec délicatesse que mon séjour ne pourrait durer éternellement. Quelques jours plus tard, juste après Thanksgiving, on me suggéra avec beaucoup de diplomatie qu’il serait peut-être temps de poursuivre ma route. C’est alors qu’intervint Juan Delgado. Juan possédait cette élégance naturelle que l’on rencontre parfois chez les aristocrates mexicains. Il parlait un excellent français et m’offrit l’hospitalité dans sa maison située près d’une pulquería. Grâce à lui, je découvris un nouveau monde peuplé de personnages singuliers. Parmi eux se trouvait Fipo, gardien du studio de Diego Rivera à Mexico. Lorsqu’il n’ouvrait pas les portes du célèbre atelier, il enseignait la peinture aux enfants du quartier. Nous dormions dans des hamacs, fumions d’innombrables tokes de mota et passions des nuits entières à refaire le monde. Sous le ciel immense du Mexique, la vie semblait alors aussi simple que la course des étoiles. L’université continuait cependant de se remplir. Chaque semaine amenait son lot de nouveaux arrivants. Les chambres occupées jusque-là par quelques étudiants épars se remplissaient progressivement. Les terrains de sport s’animaient, les salles de cours retrouvaient leur agitation et les soirées devenaient plus nombreuses à mesure que s’installait cette jeunesse venue des quatre coins du continent américain. Ce qui n’avait été au départ qu’une petite colonie d’aventuriers perdus sur les hauts plateaux du Mexique prenait peu à peu l’allure d’un véritable campus américain transporté au pied des volcans.
Parmi les nouveaux venus figuraient plusieurs anciens combattants du Vietnam. Le gouvernement des États-Unis finançait leurs études grâce au GI Bill, et beaucoup profitaient de cette opportunité pour tenter de reconstruire une existence normale. Ils n’étaient souvent âgés que de quelques années de plus que les autres étudiants, mais leurs regards trahissaient une expérience qui les séparait du reste du monde. Ils avaient vu des choses dont ils parlaient rarement et dont les autres ne pouvaient mesurer l’ampleur. Dave était l’un d’eux. Ancien pilote d’hélicoptère Cobra, il était grand, maigre, nerveux. Ses cheveux commençaient déjà à s’éclaircir malgré sa jeunesse et son sourire semblait toujours hésiter entre l’amusement et une inquiétude secrète. À cette époque, personne ne parlait encore de syndrome post-traumatique. On disait simplement que certains hommes avaient rapporté la guerre avec eux. Dave appartenait manifestement à cette catégorie. Le soir, lorsque les cours étaient terminés, nous nous retrouvions autour de quelques bouteilles de bière ou de tequila. Puis nous prenions place dans sa gigantesque Pontiac décapotable. La voiture semblait sortie d’un film américain, immense, chromée, démesurée comme tout ce qui venait du Nord. Il arrivait alors à Dave de fermer les yeux quelques secondes tout en appuyant sur l’accélérateur. La voiture bondissait dans la nuit tandis que les passagers hurlaient à la fois de peur et de plaisir. Lui paraissait absent, comme transporté ailleurs. Peut-être revoyait-il les jungles du Vietnam. Peut-être entendait-il encore le bruit des rotors de son appareil au-dessus des rizières noyées de pluie.Il nourrissait un projet extravagant qu’il exposait avec le plus grand sérieux. Un jour, affirmait-il, il descendrait l’Amazone en pirogue pour rechercher de l’or. Il parlait de cette aventure comme d’une expédition déjà planifiée, décrivant les fleuves, les rapides, les tribus et les régions inexplorées avec une conviction telle qu’on finissait presque par croire qu’il partirait dès le lendemain. Son ami Lee était tout différent. Grand, athlétique, les épaules larges, le regard clair et assuré, il possédait cette confiance tranquille des hommes qui n’ont jamais douté de leur propre force. Là où Dave demeurait hanté par ses souvenirs, Lee semblait avoir laissé la guerre derrière lui comme on abandonne un vêtement usé au bord d’une route.
Tous deux organisaient parfois des projections de films tournés pendant leur service militaire. Ils installaient un projecteur huit millimètres dans l’intimité de leur maison de location pour regarder ces images venues d’un autre monde. Sur les murs apparaissaient alors des hélicoptères survolant la jungle, des rivières couleur de boue, des colonnes de fumée s’élevant au-dessus des arbres. On voyait parfois des soldats assis sur les patins des appareils, les jambes pendantes dans le vide, une bouteille de Rémy Martin à la main, comme s’ils participaient à une simple excursion. Ces scènes possédaient quelque chose d’irréel. La guerre semblait à la fois absurde et fascinante. Pourtant, derrière les rires et les anecdotes, on devinait qu’elle avait laissé des blessures invisibles dont aucun de ces hommes ne parlait vraiment. Pendant ce temps, ma propre existence suivait un cours beaucoup plus léger. Je participais aux activités de l’université, jouais au rugby, pratiquais le tennis et prenais part à la préparation de spectacles étudiants. Ma vie oscillait sans cesse entre l’insouciance de la jeunesse et les récits de ces hommes revenus d’Asie. Le contraste était saisissant. D’un côté, l’avenir semblait ouvert à toutes les possibilités ; de l’autre, certains de mes compagnons avaient déjà connu ce que beaucoup d’hommes ne rencontrent jamais en une vie entière.
C’est à cette époque que je fis la connaissance de Bob Kent. Bob était lui aussi un vétéran du Vietnam, mais tout en lui inspirait immédiatement la sympathie. C’était un homme immense, robuste, doté d’une douceur presque désarmante. Il portait toujours une guitare comme d’autres portent un sac de voyage. La musique l’accompagnait partout. Lorsqu’une conversation devenait trop sérieuse ou qu’un silence gênant s’installait, il suffisait qu’il saisisse son instrument pour que l’atmosphère change aussitôt.
Il jouait principalement de la musique country. Ses chansons racontaient des routes sans fin, des amours perdues, des villes poussiéreuses et des hommes en quête d’un bonheur toujours repoussé à l’horizon. Sous le ciel du Mexique, ces mélodies américaines prenaient une couleur particulière. Elles semblaient parler à chacun de nous, voyageurs, étudiants ou anciens soldats. Mais Bob possédait une autre particularité : il était amoureux. Amoureux comme seuls savent l’être les grands timides. Pendant des semaines, il tourna autour d’une jeune femme sans jamais trouver le courage de lui déclarer ses sentiments. Chaque soir, il me racontait ses hésitations avec un sérieux désarmant. Il analysait chaque sourire, chaque regard, chaque phrase échangée comme s’il s’agissait d’un problème stratégique d’une importance capitale.Un soir, après l’avoir longtemps écouté, je finit par lui lancer:
— You’ve got to love the love.
Je ne savais pas moi-même ce que signifiait exactement cette phrase. Elle me semblait vaguement profonde sur le moment. Bob demeura silencieux quelques secondes, puis éclata de rire. Quelques jours plus tard, il aborda enfin la jeune femme. Les choses se passèrent remarquablement bien. Bien des années plus tard, lorsqu’il meretrouva, il se souvenait encore de cette formule absurde et continuait à me remercier pour ce conseil dont ni lui ni moi n’avions jamais réellement compris le sens. Ce fut également Bob qui m’enseigna mes premiers accords de guitare. Les soirées se terminaient souvent sous les étoiles. Quelques étudiants assis dans l’herbe, des bouteilles vides dispersées autour de nous, l’ombre gigantesque du Popocatepetl se dessinant dans la nuit et, par-dessus tout, les accords simples d’une guitare country résonnant dans l’air frais des hauts plateaux. À ces moments-là, il semblait impossible d’imaginer que cette période pût avoir une fin
C’est également à cette époque que je fis la connaissance de Roberto Benjamin. Avec lui, je pénétrai dans un univers très différent de celui des étudiants, des artistes bohèmes et des anciens combattants du Vietnam. Roberto appartenait à une famille aisée de Mexico. Il avait déjà terminé ses études et ne fréquentait l’université que de façon épisodique. Sa présence attirait immédiatement l’attention. Il circulait au volant d’une splendide Triumph TR5 rouge dont la carrosserie étincelait sous le soleil mexicain comme un bijou mécanique. Dans les rues poussiéreuses de Cholula, cette voiture semblait appartenir à un autre monde. Les enfants s’arrêtaient pour la regarder passer. Les jeunes hommes la contemplaient avec envie. Quant aux jeunes femmes, elles remarquaient rarement le véhicule sans remarquer également son propriétaire. Roberto n’était pourtant pas ce que l’on aurait appelé un séducteur. Son véritable charme résidait dans son intelligence, son humour et sa curiosité. Il possédait cette qualité rare qui consiste à savoir écouter les autres. Nous nous entendîmes rapidement. Peut-être parce que nous venions de mondes totalement différents. Lui avait grandi dans un milieu privilégié. Moi, j’étais arrivé là après des mois de voyage, vivant souvent avec très peu d’argent et beaucoup d’improvisation. Cette différence rendait nos conversations particulièrement intéressantes.
Son frère Gordon jouait au football avec une équipe locale composée principalement de jeunes gens modestes de Cholula. Cela amusait beaucoup Roberto de voir son frère évoluer dans un environnement aussi éloigné de celui où ils avaient grandi. Les Benjamin semblaient capables de circuler entre plusieurs univers sans appartenir complètement à aucun. Très vite, Roberto commença à m’emmener à Mexico. À cette époque, la capitale mexicaine me fascinait autant qu’elle m’intimidait. Rien, dans mon expérience européenne, ne m’avait préparé à une ville d’une telle ampleur. Vue depuis les collines environnantes, elle paraissait s’étendre jusqu’à l’horizon, comme si elle n’avait ni commencement ni fin. Des millions de personnes vivaient dans cet immense océan de béton, de lumière et de bruit.
Chaque voyage était une aventure. Nous quittions Cholula le matin. La route traversait les plateaux dominés par les volcans avant de plonger progressivement vers la vallée de Mexico. À mesure que nous approchions, la circulation devenait plus dense. Les villages cédaient la place aux banlieues, les banlieues aux quartiers industriels, puis soudain apparaissait la métropole elle-même, gigantesque, bourdonnante, presque écrasante. Roberto m’entraînait dans des endroits auxquels je n’aurais jamais eu accès seul. Il me faisait découvrir les quartiers élégants où vivaient les familles fortunées de la capitale. Derrière de hauts murs protégés par des gardiens se dissimulaient des demeures somptueuses entourées de jardins. L’une d’elles appartenait à son père. ‘homme vivait avec l’ancienne nourrice qui avait élevé ses enfants. La maison ressemblait davantage à une résidence diplomatique qu’à une habitation privée. Les pièces étaient vastes, les meubles raffinés, les œuvres d’art nombreuses. Pour quelqu’un qui, quelques mois plus tôt, avait parfois dormi dans des wagons de marchandises ou sur des plages isolées, ce luxe possédait quelque chose d’irréel.
Un soir, alors que nous partagions quelques verres dans un salon aux dimensions impressionnantes, Roberto me fit une confidence qui éveilla immédiatement mon imagination. Selon lui, son père occupait une fonction importante au sein de la CIA pour l’Amérique centrale. Il annonça cela avec le plus grand naturel, comme s’il m’avait simplement révélé la profession d’un notaire ou d’un ingénieur. Je ne savais pas s’il disait la vérité. Avec Roberto, il était parfois difficile de distinguer la confidence authentique de l’histoire embellie. Pourtant, dans le contexte de l’époque, l’affirmation n’avait rien d’impossible. L’Amérique latine connaissait alors une période agitée. Les guérillas se multipliaient. Les coups d’État se succédaient. Les services secrets américains semblaient présents partout, visibles ou invisibles. Plus Roberto me parlait de son père, plus celui-ci prenait dans mon esprit une dimension presque romanesque. L’homme possédait également un restaurant réputé de Mexico : La Reine Blanche. Diplomates, hommes d’affaires, militaires, journalistes et personnages plus difficiles à identifier s’y croisaient régulièrement. On y échangeait des informations, des promesses, des projets et probablement bien davantage. À vingt ans, je trouvais tout cela extraordinairement fascinant. J’avais l’impression d’observer les coulisses du pouvoir. Quelques mois auparavant, je voyageais parmi les hobos et les ouvriers agricoles. À présent, je me retrouvais dans des salons fréquentés par des hommes qui semblaient participer aux grandes manœuvres politiques du continent. Cette coexistence de mondes opposés constituait l’une des caractéristiques les plus surprenantes du Mexique. En une seule journée, on pouvait partager le repas d’une famille paysanne, boire un pulque dans une taverne populaire, puis terminer la soirée dans un restaurant fréquenté par des diplomates et des hommes d’influenc.Je passais ainsi d’un univers à l’autre avec la facilité insouciante de la jeunesse. Je ne me doutais pas encore que cette période d’équilibre touchait lentement à sa fin.
Autour de moi, certaines tensions commençaient à apparaître. Les amitiés devenaient plus complexes. Les relations sentimentales se compliquaient. Quelques jalousies faisaient leur apparition. De petites rumeurs circulaient déjà dans les couloirs de l’université.Comme souvent dans la vie, les premiers signes des difficultés à venir étaient presque invisibles. Mais ils étaient bien là. Parmi les étudiants qui gravitaient autour de notre petit cercle apparut alors Janet. Je serais bien incapable de dire aujourd’hui à quel moment précis elle entra dans ma e. Certaines personnes surgissent avec fracas, d’autres s’installent imperceptiblement dans le décor jusqu’au jour où l’on s’aperçoit qu’elles en occupent une place importante. Janet appartenait à cette seconde catégorie. Blonde, vive, indépendante, elle possédait cette assurance naturelle des jeunes Américaines de l’époque, élevées dans la conviction que le monde entier leur était ouvert. Elle semblait passer d’un groupe à l’autre avec une facilité déconcertante. Son rire éclatait souvent au milieu des conversations et attirait immédiatement l’attention. Sans chercher à séduire, elle séduisait naturellement. Nous nous retrouvions fréquemment lors des soirées organisées sur le campus ou au Tabaco Road, unique véritable bar situé sur la route reliant Cholula à l’université. Cet établissement n’avait rien d’exceptionnel. Les murs étaient couverts d’affiches défraîchies, la musique provenait d’un juke-box capricieux et les tables portaient les marques de centaines de soirées étudiantes. Pourtant, pour nous, il représentait le centre du monde. Toutes les histoires finissaient par y converger. Les amitiés y naissaient, les romances s’y construisaient, les disputes s’y déclenchaient et les réconciliations s’y célébraient autour d’une bière ou d’un verre de tequila. C’était là que se retrouvait chaque soir cette étrange population composée d’étudiants américains, de jeunes Mexicains, de voyageurs de passage, d’artistes bohèmes et d’anciens soldats revenus du Vietnam.
À mesure que les semaines passaient, Janet et moi passâmes de plus en plus de temps ensemble. Rien n’avait été prémédité. Nous nous retrouvions simplement côte à côte lors des sorties, des promenades ou des soirées improvisées. À vingt ans, on ne se pose pas toujours beaucoup de questions. On avance porté par les circonstances et l’on découvre parfois trop tard que les autres interprètent les choses différemment de vous. C’est précisément ce qui commença à se produire. Lee observait la situation avec une attention croissante. Au début, je n’y prêtai guère attention. Son caractère naturellement sûr de lui me faisait croire qu’il était incapable de jalousie. Je me trompais. Derrière son apparente décontraction se cachait un tempérament beaucoup plus possessif que je ne l’avais imaginé. Lui aussi s’intéressait à Janet. Peut-être même depuis plus longtemps que moi. Rien n’avait été clairement exprimé, mais certaines tensions devenaient perceptibles. Quelques silences apparaissaient dans les conversations. Certaines plaisanteries semblaient contenir un arrière-goût d’amertume. Les regards changeaient parfois de nature lorsqu’ils se posaient sur moi.
Je compris progressivement que je m’étais trouvé placé au centre d’une situation dont je n’avais pas mesuré les implications. Jusque-là, ma vie mexicaine s’était déroulée dans une atmosphère de liberté presque absolue. Les rencontres se succédaient sans conséquences apparentes. Les amitiés naissaient spontanément. Les journées passaient dans une sorte d’insouciance permanente. Pour la première fois depuis mon arrivée à Cholula, je découvrais que même au paradis les complications humaines finissent toujours par surgir.
L’ambiance générale de l’université commençait d’ailleurs à évoluer. Le semestre avançait. Les examens approchaient. Les groupes se formaient et se refermaient. Les premières histoires sentimentales sérieuses apparaissaient. Les rivalités aussi. Certains étudiants buvaient davantage qu’auparavant. D’autres cherchaient dans la marijuana ou les fêtes un moyen d’échapper à leurs inquiétudes. La légèreté des premiers mois faisait peu à peu place à quelque chose de plus complexe, de plus adulte peut-être. Au même moment, un autre problème se développait sans que personne ne mesure immédiatement sa gravité. Plusieurs étudiants tombèrent malades. Au début, on parla d’une simple épidémie de fatigue. Puis les symptômes se multiplièrent. Une lassitude inhabituelle, des fièvres persistantes, des visages qui jaunissaient progressivement. Les médecins finirent par identifier la cause : une épidémie d’hépatite circulait parmi les étudiants. La nouvelle se répandit rapidement sur le campus. Chacun connaissait quelqu’un qui avait été touché. Les conversations changèrent brusquement de ton. Les plaisanteries habituelles laissèrent place à l’inquiétude.
C’est alors que Bob Kent me proposa de l’accompagner à Acapulco. L’idée paraissait irrésistible. Acapulco représentait bien davantage qu’une simple station balnéaire. Dans notre imagination, c’était un lieu mythique, un décor de cinéma suspendu entre les montagnes tropicales et l’océan Pacifique. Les stars hollywoodiennes y séjournaient. Les milliardaires y amarraient leurs yachts. Les plongeurs de La Quebrada s’y jetaient du haut des falaises devant des foules émerveillées. Pour deux jeunes hommes avides d’aventure, une telle invitation ne pouvait être refusée.
Lorsque je partis pour Acapulco avec Bob Kent, je n’étais déjà plus tout à fait le même homme que celui qui avait découvert Cholula quelques mois auparavant. Je me sentais fatigué sans raison apparente. Une lassitude étrange m’accompagnait depuis plusieurs semaines. Je l’attribuais aux excès de la vie étudiante, aux nuits trop courtes, aux fêtes, aux voyages incessants. Je ne savais pas encore que la maladie commençait à gagner du terrain.Acapulco exerçait toujours sa fascination légendaire. La baie formait un immense croissant bleu entre les montagnes tropicales. Les hôtels modernes dominaient la plage et les touristes venus du monde entier se pressaient sur le front de mer. Pourtant, ce ne sont ni les hôtels de luxe ni les célébrités qui ont laissé la plus forte impression dans ma mémoire.
Je me souviens surtout des vagues. Je passais des heures dans l’océan à pratiquer le body surf. Les rouleaux du Pacifique étaient bien plus puissants que tout ce que j’avais connu jusque-là. Certaines vagues semblaient se dresser comme des murs d’eau avant de s’effondrer dans un fracas assourdissant. Plusieurs fois, je me retrouvai entraîné sous l’eau avec une violence qui me fit véritablement peur. Je manquais déjà de force. Je récupérais mal. Lorsque je regagnais la plage, je demeurais longtemps allongé sur le sable à reprendre mon souffle.
À mon retour à Cholula, mon état continua à se dégrader. L’épidémie d’hépatite qui circulait parmi les étudiants n’épargnait personne. Je n’étais plus capable de maintenir le rythme qui avait été le mien durant les premiers mois. Les journées devenaient pénibles. Je dormais davantage. Mon énergie disparaissait peu à peu. C’est alors que survint l’incident avec l’administration de l’université dont j’avais profitez-en tant que auditeur libre, car je m’étais passionné pour l’histoire précolombiennes. Jusqu’alors, ma présence avait été tolérée avec une certaine bienveillance. Je gravitais autour du campus sans être véritablement étudiant. J’étais devenu une figure familière mais aussi difficile à classer. Les responsables finirent par considérer que cette situation ne pouvait plus durer. Un entretien avec le proviseur mit un terme à l’ambiguïté. La décision fut prise : il était temps pour moi de partir.Je me retrouvai alors dans une situation délicate. J’étais malade. Je disposais de très peu d’argent. Les portes qui s’étaient ouvertes quelques mois plus tôt se refermaient progressivement.
Pendant quelque temps, je logeai dans un petit hôtel fréquenté également par Roberto. Les journées s’écoulaient lentement. J’essayais de réfléchir à la suite sans parvenir à trouver de solution évidente. L’avenir, qui quelques semaines auparavant semblait rempli de possibilités, se réduisait soudain à des questions très concrètes : où dormir, comment manger, comment poursuivre la route. C’est dans ces circonstances que je rencontrai Jo et John les frères Teusch. Ils voyageaient à bord d’un minibus Volkswagen et s’apprêtaient à rentrer chez eux, à Austin. Leur proposition arriva presque comme un cadeau du destin. Ils me proposèrent simplement de les accompagner jusqu’au Texas. L’idée s’imposa immédiatement. Je n’avais plus grand-chose à retenir au Mexique. Ma bonne santé était revenu. L’université appartenait désormais au passé. Mes ressources étaient presque épuisées.Quelques heures plus tard, je prenais place dans le vieux Volkswagen. Je partais sont payer ma dernière semaine À la pension, car je voulais punir il épouvantable patronne qui battait la petite Chabella, sa servante indienne, et dont Roberto m’avez dit qu’elle n’était que l’esclave adopté. Le moteur démarra dans un nuage de poussière. Cholula s’éloigna lentement derrière nous. Devant s’ouvraient les longues routes du nord. Je quittais le Mexique sans savoir exactement ce qui m’attendait de l’autre côté de la frontière. Mais une chose était certaine : un chapitre venait de se refermer. Le suivant commencerait au Texas.
